Vins « en méthode naturelle »
Quel modus vivendi dans l’appellation ?
Vins « en méthode naturelle »
Publié le 29/02/2020
Elaborés en appellation d’origine, les vins en « méthode naturelle » ne satisfont pas toujours aux critères de dégustations d’appellation et risquent l’exclusion, voire la distillation. En attendant une mention « méthode naturelle » à l’étude à l’Inao, ils devront trouver un modus vivendi dans le vignoble alsacien pour continuer à être vendus.
Selon l’Avla, l’association des vins libres d’Alsace, il s’écoulerait actuellement quelque 1,3 millions de cols de vins d’Alsace estampillés naturels, à un prix moyen de 8€ HT départ cave. Singuliers dans leur définition gustative, non filtrés, macérés, oranges, pétillants, effervescents, ces vins suscitent actuellement un intérêt grandissant auprès d’un public d’initiés et de néophytes. Si bien que nombre de vignerons alsaciens de la place, connus et reconnus, ont leur production réservée déjà en janvier. Mais l’intégration de ces vins dans l’appellation des vins d’Alsace pose problème. Ils font l’objet d’exclusion dans les procédures d’agrément. Exemple, un crémant 2015 du domaine Jean-Pierre Frick, « jugé à défaut majeur en contrôle externe », paradoxalement arrivé en troisième position parmi une centaine lors de la dégustation organisée par la Revue Falstaff en 2018. Dans un récent courrier adressé à l’organisme de contrôle Qualisud, suite à une exclusion d’une autre de ses cuvées de l’appellation, le vigneron de Pfaffenheim demande « une trêve ». « Travaillons ensemble, écrit-il, pour que la plus belle route des vins du monde ne devienne pas un désert par l’abandon des petits opérateurs qui, compte tenu de leur « échelle », croulent sous les incessantes tracasseries administratives et financières ». Il arrive que des vins « naturels » sortent des critères gustatifs définis par l’appellation fondés bien souvent sur la typicité cépage. Bien qu’appréciés des amateurs, ces vins font souvent l’objet de mauvaise notation dans les dégustations d’agrément. Coutumier de ce type de difficultés, au même titre que de nombreux autres vignerons « naturels », Jean-Pierre Frick s’est fendu d’une réponse auprès de Qualisud, l’organisme d’agrément : « Les « mauvaises » notes qui justifieraient la « punition » de prélèvements et de coûts supplémentaires ne résultent pas d’un manque d’attention et de soins à la cave ou d’erreurs techniques mais d’une éthique de vinification pour un respect accru de l’amateur buveur de vin », se défend le vigneron de Pfaffenheim, qui justifie le succès de vins naturels notamment par des intolérances croissantes aux conservateurs : par exemple, les sulfites ajoutés ou le sorbate de potassium. Aujourd’hui, écrit-il, « d’autres circuits nécessitent des vins plus singuliers qui reflètent tout autant la richesse et la diversité des terroirs alsaciens ». Alors comment comprendre que « des clients de multiples pays différents achètent aujourd’hui des vins - à « défaut » d’après la norme Qualisud ODG-AVA-INAO - au double du prix moyen des vins d’Alsace. Tous nos clients seraient-ils de si piètres dégustateurs » questionne-t-il ? Pour sortir de l’impasse, le groupe des vignerons de vins naturels a demandé auprès du conseil d’administration de l’Association des viticulteurs d’Alsace de s’engager dans une politique de la main tendue, d’observer une trêve dans les contrôles et d’inscrire les vins naturels dans « les pistes d’avenir des vins d’Alsace au titre de l’expérimentation », explique Florian Beck-Hartweg. L’idée pour ces vins consisterait à « requalifier les défauts en singularités et en originalités vectrices du terroir - puisque l’appellation d’origine se fonde sur les originalités du terroir. De sortir de l’esthétique aromatique, et de se fonder sur des valeurs éthiques, des valeurs émotionnelles », ajoute le vigneron de Dambach-la-ville, en considérant tout ce que ces vins « apportent d’histoire, de culture, de valeur environnementale ». Bref, de changer les référentiels de dégustation pour ces vins en méthode naturelle. Dans une fin de non-recevoir, le conseil d’administration de l’association des viticulteurs d'Alsace (Ava) a répondu que certains vins naturels « ne correspondent absolument pas aux critères collectivement admis pour les vins d’Alsace et aux plans de contrôle ». Et que « si des vins sont considérés de façon récurrente comme ayant des défauts « rédhibitoires », les suites à donner doivent être les mêmes pour tous et s’appliquer ». Traduisez : pas de mansuétude à l’égard de ces vins qui sortent des clous de l’appellation. Ce que rappellent d’ailleurs les courriers Qualisud invoquant le code de la consommation. Le Conseil d’administration de l’Ava rappelle encore qu’il a été demandé aux responsables de l’Avla « de faire le ménage dans leur production pour ne pas présenter en « Alsace » des produits avec des défauts considérés comme rédhibitoires ». Devant ce refus, nombre de vignerons élaborateurs de vins naturels envisagent d’inscrire leurs vins dans la catégorie des Vins de France pour ne plus être exposés aux dégustations d’agrément. Invoquant le droit du sol, Jean-Pierre Frick a pour sa part décidé d’aller au bout des procédures juridiques en contestant l’exclusion de ses cuvées jusqu’en tribunal administratif. Ainsi, en 2017, la procédure concernant un crémant vendu 14,10€, visant à son exclusion de l’appellation a fini par être jugée à Strasbourg. Le tribunal a conclu au rejet de la requête de l’Inao qui condamnait le vigneron à 1 500€ d’amende et a rejeté également la requête du vigneron qui demandait l’annulation de l’exclusion. Du côté alsacien, on s’en remet pour l’heure aux décisions nationales. Car une action est menée par le vigneron ligérien Jacques Carroget, président d’un syndicat de défense des vins naturels. Il a présenté un projet de charte en lien avec les services du ministère de l’Agriculture, de l’Économie et l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (Inao). L’idée d’une mention de droit privé « méthode naturelle » est à l’étude. Elle pourrait alors sortir les vignerons alsaciens de l’ornière si tant est que cette mention sera admise à l’Inao, puis par le Crinao en Alsace. Les procédures à l’Inao sont cependant longues. D’ici là, les vignerons alsaciens « en méthode naturelle » devront trouver un modus vivendi pour continuer à vendre leurs vins avec ou sans le label AOP.












