Vie professionnelle

Publié le 18/04/2020

Depuis le début du confinement, la vente de munster a chuté de près de 80 %. Un véritable coup dur pour les 196 producteurs de l’Association du munster fermier, obligés de s’adapter, quand c’est possible, à une situation qui va inévitablement laisser des traces dans la trésorerie de leurs exploitations.

Pour elles, c’est comme si le coronavirus n’existait pas. Dans leurs étables, et bientôt dans leurs prairies, les quarante vosgiennes de Christian Ancel continuent leurs vies de vaches, impassibles. Manger, digérer, se reposer, produire du lait. Pas de masque sur le museau ou de mesures barrière à respecter. Seul le « job » compte : assurer à leur propriétaire une production laitière en quantité et qualité suffisantes. En temps de « paix », ce sont 220 000 litres de lait annuels qui sont produits et transformés intégralement en munster, blanc de munster et Cœur de massif, le fromage 100 % lait de vosgienne. Tout est vendu directement sur des marchés, à la ferme et à la fromagerie Haxaire à Lapoutroie, qui affine des munsters fermiers de douze producteurs du massif. Mais le Covid-19 est arrivé. C’est la « guerre », le confinement de la population, des attestations pour sortir de chez soi et de grosses inquiétudes pour les producteurs de munster. Depuis le début de la crise, les ventes de ce fromage AOP, si caractéristique de la montagne vosgienne, se sont écroulées de 80 % (lire encadré). Si toutes les filières de distribution sont touchées, la situation est particulièrement dramatique pour les « petits » producteurs. Plus de marché hebdomadaire, plus de livraison aux restaurants, plus de rentrée d’argent. « Certains ont dû jeter une partie de la production déjà affinée, d’autres l’ont distribuée gratuitement pour ne pas le jeter », révèle Christian Ancel.     Tommes de substitution Plutôt que de rester les bras ballants, bon nombre de producteurs fermiers tâchent de s’adapter à cette nouvelle donne. Il y a d’abord la mise en place de livraisons à domicile, seul ou en partenariat avec d’autres agriculteurs. « Cela permet de limiter un peu la casse et de conserver un lien avec nos clients. Mais c’est évidemment loin d’être suffisant pour combler le manque à gagner », témoigne l’éleveur des Hautes Huttes. Alors, il y a le plan B : produire de la tomme à la place du munster, un fromage à affinage long contre un fromage à consommation et affinage courts. C’est la solution qu’applique la fromagerie Haxaire auprès de ses producteurs. « C’était logique qu’on fasse quelque chose. C’est de la solidarité. Dans ce moment difficile, il faut que l’on soutienne nos fournisseurs de fromages fermiers. Si on ne le fait pas, demain, ils ne seront plus là. C’est un choix d’entreprise auquel nous sommes très attachés », explique Florent Haxaire. Pour Christian Ancel, fini les 500 munsters frais livrés chaque semaine à la fromagerie. Six fois par semaine, il produit désormais des tommes en respectant scrupuleusement la recette qu’on lui a indiquée. « C’est un produit qui se vendra à l’automne, une période pendant laquelle la consommation de fromage est plus forte qu’au mois d’avril », fait remarquer l’agriculteur. Reste à savoir à quel prix. Avec des tonnes de tommes à écouler d’un seul coup, pas sûr que l’opération soit très rémunératrice à l’arrivée. « C’est une vraie question, on ne sait pas comment sera le marché à ce moment-là. Mais il vaut mieux produire de la tomme aujourd’hui plutôt qu’être obligé de jeter du munster ou du lait », ajoute l’agriculteur. En parallèle, il a toujours sa production de Cœur de Massif et envisage de reprendre une « petite » production de munsters afin qu’ils soient bons dans trois semaines. « J’ai toujours une demande, même minime », justifie-t-il.     À Fellering, Claude Schoeffel est lui aussi touché de plein fouet par cette « crise du munster » qui arrive au « plus mauvais moment ». « Nous entrons dans le pic annuel de la production laitière. Les vêlages de printemps sont là, comme tous les ans. » Heureusement pour son associé et lui, ils ont une dizaine de fromages fermiers dans leur gamme. « C’est un peu ce qui nous sauve », reconnaît-il. Ils ont aussi la chance d’avoir des caves d’affinage relativement conséquentes, ce qui va permettre de stocker en attendant des jours meilleurs. « On produit davantage de fromages type comté qui pourront être vendus en fin d’année. C’est une bonne chose en soi mais cela ne compensera pas les pertes de chiffre d’affaires que nous subissons actuellement. Environ 30 % de moins », souligne Claude Schoeffel. Finies les livraisons aux collèges, restaurants et fermes-auberges. Heureusement que la vente directe au particulier se maintient. Comme Christian Ancel et tant d’autres, il a mis en place la commande par internet ou par téléphone avec une livraison dans un lieu défini. « On garde le lien avec nos clients fidèles, ça leur plaît beaucoup. » En parallèle, la vente au magasin de la ferme reste dynamique. « Pour de nombreuses personnes, c’est le moyen de faire le plein de produits laitiers sans être au contact de trop personnes. » De la « casse » à prévoir Reste l’équilibre délicat de la production de lait à gérer. Il faut faire en sorte que les vaches en fassent un peu moins sans pour autant prendre de risques pour leur santé. Christian Ancel a diminué les concentrés pour faire baisser la production. Il les a également taries plus tôt afin qu’elles soient « sèches » au moment de la mise en herbe. Claude Schoeffel et son associé ont décidé de légèrement sous-alimenter leurs laitières. D’autres producteurs ont choisi d’arrêter les concentrés. Des maux nécessaires au vu du contexte mais pas sans risque pour la conduite du troupeau. « En affaiblissant nos vaches, on pénalise la reproduction des veaux derrière. On est obligés de s’adapter. Mais il y aura de la casse. J’ai peur notamment pour certaines petites structures qui pourraient ne pas se relever d’une telle épreuve », s’inquiète Christian Ancel, régulièrement au téléphone avec d’autres producteurs du massif. Dans son cas, son exploitation a suffisamment de trésorerie pour tenir quelques semaines. Avec les reports de charges et les mesures d’aide mises en place par les banques, la situation est en effet moins compliquée à gérer pour les entreprises. « Mais cela ne reste que des reports qu’il faudra bien payer à un moment donné. Le manque à gagner va rester. C’est pour cela qu’on est en train de voir, au sein de l’ANPLF (Association nationale des producteurs laitiers fermiers), comment mettre en place un système d’aide financière directe. Il faut donc que chaque producteur concerné fasse remonter ses difficultés afin qu’on ait le maximum de poids possible », détaille Christian Ancel sous sa casquette de président du CETA des producteurs de munster fermier, l’une des composantes de l’Association du munster fermier (AMF) présidée par Claude Schoeffel.     Faire le dos rond Lui aussi se dit plutôt « chanceux » malgré la crise. Pour l’instant, il n’a pas de problème pour payer les cinq personnes qui travaillent sur son exploitation (deux associés et trois salariés). « Heureusement que nous ne sommes pas dans une année d’investissement comme en 2019. Après, si on est toujours en confinement le premier mai, et que la perte de chiffre d’affaires reste la même, on va commencer à avoir des difficultés de trésorerie, mais aussi des problèmes de capacité dans nos caves, sans compter la saisonnalité qui fait qu’on a beaucoup de travail pour entretenir nos prairies et forêts. Auquel cas, ce sont les deux associés qui se serreront la ceinture », anticipe l’éleveur de Fellering. Chez la fromagerie Haxaire, on tâche de faire le « dos rond » pour passer ce cap difficile. « Nous avons la chance d’être une activité agroalimentaire qui est au contact de la grande distribution. De ce fait, nous avons toujours un minimum d’activité. Nous avons réduit nos activités sans pour autant pénaliser les producteurs qui nous livrent », poursuit Florent Haxaire. Outre la production plus importante de fromages de garde, son entreprise a également réorienté ses livraisons de lait vers du lait en poudre ou d’autres transformations. « On s’adapte comme on peut, en espérant que cela ne dure pas des mois », considère-t-il néanmoins. À l’heure où certaines voix commencent à s’aventurer dans le délicat scénario du déconfinement, Christian Ancel sait déjà qu’il y aura un « avant et un après Covid-19 ». Économiquement bien sûr, mais surtout sociétalement. Il a en tout cas envie d’y croire fortement au vu des élans de solidarité spontanés qu’il a constatés depuis le début de la crise sanitaire. « Grâce aux réseaux sociaux, des choses qu’on n’aurait jamais soupçonnées se sont mises en place. Avant, on vivait et travaillait tous dans notre coin. Aujourd’hui, plein de petits groupes solidaires se sont construits pour aider les petits producteurs. Une prise de conscience a eu lieu, une reconnaissance aussi pour notre métier. J’espère maintenant que le comportement alimentaire de nos concitoyens va évoluer, et surtout perdurer dans le temps », espère Christian Ancel.

Initiatives à Ammerschwihr

Sourires et produits frais à domicile

Publié le 12/04/2020

Depuis le 2 avril, des producteurs livrent des paniers de légumes ou de produits laitiers aux habitants d’Ammerschwihr, directement chez eux ou sur la place de la mairie. Une manière d’entretenir le lien social et économique entre agriculteurs et consommateurs contraints de s’adapter à la fermeture des marchés de plein air.

Si tu ne peux pas aller chez le producteur, le producteur viendra à toi. Avec la fermeture des marchés de plein air et les mesures de confinement liées à l’épidémie de Covid-19, l’achat de produits frais, locaux et de saison, est devenu bien plus compliqué, notamment pour les personnes âgées, plus exposées à la dangerosité du virus. Pour cette catégorie de la population, la situation est d’autant plus problématique que ces rendez-vous quotidiens ou hebdomadaires avec le « petit producteur du coin » sont autant d’opportunités de maintenir un lien social avec le monde extérieur. En face, tous ces clients accueillis avec le sourire, très souvent par leurs prénoms, sont indispensables à ces agricultrices et agriculteurs qui ont fait le choix de la vente directe comme mode de commercialisation. Quand ce contact, si facile et spontané il y a encore un mois, disparaît du jour au lendemain, il y a urgence à réagir pour ne laisser aucun acteur sur le bord de la route. C’est ce qui a incité l’équipe municipale d’Ammerschwihr à solliciter des producteurs habituellement présents aux Estivales - des soirées conviviales et festives qui ont lieu chaque jeudi soir sur la place du village durant l’été - pour mettre en place un système de commande de légumes et de produits laitiers avec une livraison chez l’habitant ou via un point de retrait, en face de la boulangerie. Le maire fraîchement réélu, Patrick Reinstettel, explique comment est né ce projet : « Les marchés du secteur ont été interdits. Une situation compliquée pour pas mal de nos habitants, notamment les plus anciens. On voulait donc mettre en œuvre une solution qui compense ce manque tout en évitant au maximum aux gens de prendre des risques pour leur santé. D’un autre côté, c’est un bon moyen pour les agriculteurs concernés de continuer à écouler leurs produits. Beaucoup de leurs débouchés habituels sont fermés. Il leur faut donc des alternatives ». La puissance des réseaux sociaux Pour Laurence et Dominique Bousila, cette initiative de la municipalité d’Ammerschwihr va leur permettre de payer au moins les charges fixes de leur entreprise. Ce couple de maraîchers exploite un hectare à Colmar en agriculture raisonnée. Ils font partie des producteurs présents chaque été aux Estivales de la commune et ne vivent que de la vente directe à travers les marchés environnants. Dès leur fermeture prononcée, ils ont dû trouver une solution de repli, comme de nombreux producteurs dans la même situation. C’est là que la puissance des réseaux sociaux est entrée en jeu. Tout d’abord à travers la page Facebook « Solidarité coronavirus Pays Welche » créée le 16 mars, le jour de l’annonce du confinement par le président de la République. « Des habitants de Labaroche, la commune où nous vivons, nous ont demandé si nous voulions mettre en place un système de paniers. On a commencé comme ça. Dans la semaine qui a suivi, la mairie d’Ammerschwihr nous a demandé la même chose. Tout est allé très vite ensuite », explique Laurence Bousila-Stoecklin. L’information est rapidement partagée sur Facebook et le site internet de la Cité des trois merles. Les demandes affluent de la part de clients « historiques » mais aussi de la part de « nouveaux ». Parmi eux, beaucoup de jeunes consommateurs, plus habitués et plus présents sur les réseaux sociaux. Pour commander la procédure est simple : il faut appeler la maraîchère sur son téléphone portable et choisir son panier, à dix ou quinze euros, composé uniquement de légumes de saison de l’exploitation, complété par quelques fruits et légumes issus de l’achat-revente. La livraison se fait tous les jeudis matin, entre 9 h et midi. Le paiement, chèque ou liquide, se fait à ce moment-là. Pour respecter les mesures sanitaires en vigueur, des barrières sont mises en place pour délimiter la file d’attente, avec une entrée et une sortie séparées. Les maraîchers restent dans leur camion, équipés de gants, et livrent les sacs de provision au fur et à mesure. Avec le sourire. Chaque commande livrée est l’occasion d’échanger quelques mots, de prendre des nouvelles, ou de remercier les producteurs pour cette initiative. « C’est une réponse à la crise, souligne le maire d’Ammerschwihr. C’est important que les communes soient à l’initiative si elles en ont la possibilité. Elles ont bien souvent des moyens de diffusion de l’information que les petits producteurs ou commerçants n’ont pas. Du coup, nous utilisons le site Internet de la Ville pour faire connaître cette démarche. À titre personnel, je partage toutes ces informations sur ma page Facebook. » Cette communication « numérique » porte ses fruits.     Le « rôle social » des agriculteurs au premier plan Lors de la première livraison de paniers organisée jeudi 2 avril, plusieurs dizaines de commandes ont été retirées. Un engouement qu’a aussi constaté Christine Chaize, productrice de fromages fermiers à Orbey et éleveuse de porcs. Elle aussi a répondu à l’appel de la mairie d’Ammerschwihr pour livrer ses produits. À la différence près qu’elle s’arrête au domicile de chacun de ses clients. Une tournée au pas de course qui l’emmène dans plusieurs communes de la vallée de Kaysersberg. Si elle faisait déjà de la livraison de viande, c’est la première fois qu’elle utilise ce mode de commercialisation pour ses fromages. « C’est plein de petites commandes. Ça prend du temps à gérer. Mais au moins, ça permet de passer un peu mieux ce cap difficile », explique-t-elle. Habituellement, ses fromages sont vendus sur des marchés, à la ferme-auberge du Rain des Chênes et à la fromagerie Saint-Nicolas, à Colmar. Sans ces débouchés, il faut maintenant « limiter la casse ». « Évidemment, la vente à domicile ne me permettra pas d’écouler les quantités habituelles. Mais au moins, cela permet de garder le contact avec le client et rester positif. Et pour eux comme pour nous, cela fait du bien de voir d’autres visages, même brièvement. Les gens sont contents qu’on passe chez eux, surtout les personnes âgées. J’ai l’impression qu’ils se rendent à nouveau compte du rôle social important que peuvent avoir les petits producteurs », témoigne Christine Chaize. Elle s’inquiète en revanche de l’impact de cette crise sanitaire sur la production laitière locale utilisée uniquement pour la fabrication de fromages fermiers. « Moi, je ne fais que la production des fromages. N’ayant qu’une apprentie à payer, j’arrive pour l’instant à tenir grâce à la trésorerie accumulée en fin d’année dernière. Mais pour mes fournisseurs, c’est évidemment plus compliqué. Certains n’ont pas d’autres débouchés. Il va falloir trouver une solution rapidement pour les soutenir », prévient-elle. Penser à « l’après » La question du « demain » est déjà sur toutes les lèvres car il finira bien par arriver. Dans deux semaines, dans deux mois ? À l’heure actuelle, il est compliqué de savoir quand ce confinement prendra fin. À ce moment-là, est-ce que les consommateurs qui se seront nourris grâce au « paysan du coin » garderont cette habitude ? C’est une éventualité à laquelle Laurence Bousila-Stoecklin a envie de croire fortement. Elle espère que cette mondialisation qui a fait du « tort » aux productions locales prendra un visage différent. « Cela a été une catastrophe pour beaucoup d’entre nous. En parallèle, les gens sont devenus méfiants des producteurs à cause de l’agribashing. Grâce à ce confinement et aux réseaux sociaux, nous avons une belle occasion pour communiquer. Après, il faut convaincre. C’est un travail en plus. Mais ça vaut le coup. C’est l’occasion pour notre profession de rebondir. » Surtout, il y a cette reconnaissance que ces producteurs perçoivent dans les yeux des gens quand ils livrent les paniers. Une source de « courage » qui donne du « baume au cœur » qui les fait réfléchir. « On envisage sérieusement de prolonger ce système de panier après le confinement. Habituellement, on travaille toute la semaine en attendant le marché. Après, il y a un léger coup de mou jusqu’au marché suivant. Avec ces paniers, on est stimulé tous les jours. C’est une satisfaction incroyable ! »

Travail saisonnier en agriculture

Un maître-nageur pour récolter les choux-fleurs

Publié le 11/04/2020

Pour suppléer le manque de main-d’œuvre saisonnière en période de Covid-19, un appel aux bonnes volontés a été lancé. En Alsace, de nombreuses personnes y ont répondu : salariés en chômage partiel, étudiants, artisans… Mais sur le terrain, tout n’est pas aussi simple.

« À toutes les bonnes volontés qui disposent de temps, nous aurons besoin de 200 000 saisonniers dans les trois mois. Nous vous accueillerons dans de parfaites conditions de sécurité ». Lancé sous le slogan « Des bras pour ton assiette », l’appel à suppléer le manque de travailleurs saisonniers en période de Covid-19 a recueilli un franc succès. Selon les chiffres du 6 avril, 216 000 personnes s’étaient inscrites sur WiziFarm, la plate-forme nationale dédiée à l’opération, en l’espace de trois semaines. « Un chiffre incroyable », pour Christelle Jamot, directrice de la FDSEA du Haut-Rhin. Dans ce département, à la même date, 3 243 personnes s’étaient inscrites sur la plate-forme et 250 candidatures spontanées étaient parvenues directement au syndicat haut-rhinois. En face, 146 employeurs haut-rhinois avaient fait part de leurs besoins en main-d’œuvre.     Une fois, salariés potentiels et employeurs enregistrés sur la plate-forme, la mise en relation des uns et des autres est réalisée au moyen d’un algorithme qui prend en compte les compétences et la situation géographique. L’objectif est que chaque employeur trouve le personnel qui lui est nécessaire dans un rayon aussi proche que possible. Pour les 250 candidatures spontanées adressées à la FDSEA du Haut-Rhin, ce sont les mêmes critères qui sont utilisés. Participer à l’effort national La FDSEA du Bas-Rhin, elle, a choisi de s’appuyer sur une plate-forme existante, l’Agriculture recrute, pour trouver des bras prêts à remplacer les saisonniers qui devaient venir en renfort. L’appel aux candidats a été diffusé nationalement et elle a pu recueillir près de 600 candidatures. « Ça a très bien marché, juge Yohann Lecoustey, directeur de la FDSEA du Bas-Rhin. Nous avons eu des profils très différents, beaucoup de citadins, de Strasbourgeois notamment ». Les motivations sont diverses : envie de participer à un effort national, volonté de soutenir l’agriculture ou nécessité de gagner sa vie, c’est selon. Yohann Lecoustey, du côté du syndicat bas-rhinois, a choisi d’effectuer un premier tri dans les candidatures pour proposer aux employeurs intéressés un panel de profils différents avec au moins une expérience du travail agricole, même modeste. « C’est un travail de fourmi, qualitatif », souligne Yohann Lecoustey. Une animatrice de la FDSEA, Noémie Litt, a été chargée de mettre en relation candidats et employeurs, la sélection finale revenant à l’employeur.     Olivier Houdé, producteur de houblon à Minversheim, a ainsi reçu une liste d’une dizaine de candidats pour la mise au fil de houblon, un chantier qui nécessite entre quinze et vingt personnes sur un court laps de temps. Même si la mise au fil n’est prévue qu’autour du 20 au 25 avril, il a préféré prendre les devants en contactant les volontaires : des opticiens, un maçon, des kinés, des étudiants. « Ils sont prêts à travailler si le confinement continue », indique, soulagé, le jeune houblonnier. Il espère recruter par la suite, parmi les bénéficiaires du RSA. Et après le confinement ? C’est une des limites de cet appel : nombre de personnes qui y ont répondu sont des salariés mis au chômage partiel ou des étudiants dont les cours ont été interrompus. Que va-t-il se passer lorsque le travail ou les cours reprendront ? « Ce sont des gens qu’on aura formés mais qui ne seront peut-être plus là début mai lorsqu’on sera en pleine récolte et qu’on aura mis en place des conditions sanitaires optimales pour travailler en sécurité », constate, elle aussi, Véronique Steinmetz, directrice de la coopérative de Hœrdt, tout en reconnaissant le « magnifique élan » exprimé par les volontaires. Autre question : si la bonne volonté des candidats n’est pas à mettre en doute, celle-ci va-t-elle résister à l’épreuve des travaux physiques ? « Il ne faut pas une grande formation pour mettre au fil le houblon, mais il faut quand même tenir le coup, reconnaît Olivier Houdé. On se lève, on s’accroupit environ 300 fois par ligne. » Isabelle Eschbach, maraîchère à Innenheim, n’est pas trop inquiète de ce côté-là : elle a réussi à constituer une équipe d’une dizaine de salariés, parmi lesquels beaucoup d’étudiants et même un maître-nageur. « Ceux qui ont envie de bosser s’adaptent très bien. On ne peut pas s’attendre à la même efficacité qu’avec des gens qui font ça depuis vingt ans, mais au bout de deux ou trois jours, ça va tout seul, il faut juste être un peu patient. » Pour le mois d’avril, la récolte des choux-fleurs et les travaux de plantation sont donc assurés dans son exploitation. Pour le mois de mai, il faudra voir… Inquiétude sur les débouchés « On a besoin de main-d’œuvre qualifiée », insiste, pour sa part, Albert Binder, agriculteur à Sessenheim dans le nord de l’Alsace, qui emploie d’ordinaire une quarantaine de saisonniers pour la récolte des asperges, dont trente viennent de l’étranger, de Roumanie et Pologne, notamment. Les plus fidèles viennent depuis vingt ans et enchaînent la récolte des asperges, la plantation du tabac et la castration du maïs semence. S’il parvient à constituer son équipe pour récolter ses asperges, une question reste entière : va-t-il pouvoir les écouler ? « Notre principale question, c’est de savoir si la consommation va être au rendez-vous et à quel tarif on va vendre, relève Albert Binder. Imaginez ce qu’il va rester si on doit embaucher de la main-d’œuvre qui n’est pas qualifiée… » L’incertitude autour des débouchés est un facteur d’inquiétude croissant chez de nombreux agriculteurs alsaciens. Au point de faire passer désormais la question de la main-d’œuvre au second plan.

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