Grandes cultures

Du soja dans les rations pour améliorer l’autonomie protéique

Du principe à la réalité

Publié le 01/02/2023

En début d’année 2023, les conseillers de la Chambre d'agriculture d’Alsace ont organisé une série de réunions techniques sur le thème des cultures fourragères. Parmi elles, le soja, dont l’introduction des graines crues ou toastées dans les rations des ruminants, pourrait contribuer à améliorer l’autonomie protéique des élevages. Une intuition qui ne s’avère pas si simple à vérifier sur le terrain !

Plus que jamais l’autonomie protéique et énergétique des élevages est un sujet d’actualité. Cet enjeu pour la durabilité des exploitations d’élevage a donné lieu à la création d’un Partenariat européen pour l’innovation (PEI), baptisé Arpeege, pour Autonomie en ressources protéiques et énergétiques des élevages du Grand Est, qui implique 24 partenaires. Porté par la Chambre régionale d’agriculture du Grand Est, ce projet a exploré différentes pistes de septembre 2019 à décembre 2022. L’une d’elles consistait à identifier des cultures fourragères et protéiques adaptées au territoire du Grand Est, et qui gagneraient donc à être développées dans les assolements des éleveurs ou des céréaliers, dans le cadre de partenariats entre agriculteurs. L’objectif recherché étant l’autonomie à l’échelle du territoire.         Du fait de sa teneur élevée en protéines, le soja fait évidemment partie des pistes envisagées. Mais ses exigences en termes de précocité de récolte, de type de sol, de possibilité d’irriguer ou non, font qu’il n’est pas cultivable partout. Ainsi, le risque de récolte tardive est rédhibitoire, tout comme les sols de craie. En outre, plus le risque de stress hydrique ne peut pas être compensé par une bonne réserve utile ou le recours à l’irrigation, plus le potentiel de rendement risque d’être impacté lors des années à faible régime pluviométrique. Du coup, la faisabilité du soja est aléatoire. Et, en Alsace, selon les situations (type de sol, irrigué ou non), les potentiels de rendement vont de 32 à 40 q/ha.         Broyer mais pas trop fin Cultiver du soja, c’est bien. Bien le valoriser, c’est encore mieux. Deux études ont été menées dans le cadre du projet Arpeege afin d’appréhender les impacts technico-économiques à l’échelle de l’atelier lait et de l’exploitation de l’introduction du soja dans les rations. L’une portait sur le remplacement partiel du tourteau de colza par des graines de soja toastées dans la ration des vaches laitières. L’autre sur l’introduction de graines de soja toastées ou crues dans ces mêmes rations. Les résultats obtenus dans la première étude sont assez contre-intuitifs. En effet, le produit lait diminue de 12 €/1 000 l, essentiellement parce que la production laitière diminue d’1,3 kg/VL/j. Et comme le coût alimentaire augmente de 3 €/1 000 l du fait du toastage, la marge alimentaire diminue de 15 €/1 000 l. Pour expliquer ces résultats, Philipppe Le Stanguennec, conseiller agricole à la Chambre d'agriculture Alsace, avance un broyage sans doute trop fin de la graine de soja toastée, entraînant « une perte de l’effet by-pass et une dégradabilité de l’azote supérieure à celle du tourteau de colza ». Une hypothèse confirmée par la littérature scientifique, de laquelle il ressort un optimum de production laitière pour des graines coupées en demis ou en quarts, un broyage plus fin entraînant une baisse de la production. Dans la deuxième étude, la comparaison des résultats entre le lot de vaches laitières (VL) nourries avec des graines de soja crues et toastées fait apparaître une baisse de la marge alimentaire de 4 €/1 000 litres pour la deuxième modalité, toujours en raison du coût du toastage. Les résultats techniques, eux, mettent en évidence un peu plus de taux et de productivité avec les graines toastées, mais sans que la différence soit significative, pointe Philippe Le Stanguennec. Il avance deux hypothèses pour expliquer le manque d’efficacité du toastage : la maîtrise approximative du processus de toastage, sachant que l’opération a été effectuée dans un toasteur mobile, et le broyage des grains, encore trop fin, puisque la taille moyenne des particules distribuées dans les deux lots était de 1,3 mm, pour un optimum évalué à 2,9 mm. Un impact environnemental positif Cette deuxième étude a en outre servi à réaliser une étude « système », soit sur l’ensemble de l’exploitation. L’introduction de 2 kg de soja/VL/j pendant 150 jours, avec un rendement en soja estimé à 25 q/ha, il faut 10 ha de soja, qui viennent prendre la place de 10 ha de blé dans l’assolement. Une évolution aux conséquences nombreuses dans les comptes de l’exploitation : perte de produit blé, achat de paille, économie d’azote… Au final, dans les conditions de l’étude, l’opération se traduit par une baisse de l’EBE. Un résultat économique décevant, à contrebalancer avec l’impact positif sur l’environnement de l’évolution, puisque l’empreinte carbone nette de l’atelier lait passe de 0,96 à 0,93 kq eq CO2/litre de lait corrigé. En outre, « le résultat est aussi très dépendant de la réponse des animaux au changement de ration, et du contexte économique », tempère Philippe Le Stanguennec. Et justement, face à l’évolution du prix des engrais, et des concentrés, « la différence entre les deux systèmes s’accentue ». Ajoutons à cela que la rétribution des services environnementaux se développe, et que ce genre de pratiques, bonnes pour l’environnement mais pas forcément pour le portefeuille des éleveurs, peuvent devenir éligibles à ce type de dispositifs.      

Assemblée générale du Comptoir agricole. Table ronde et conférence

Des moyens pour produire

Publié le 03/01/2023

L’assemblée générale du Comptoir agricole a réuni Olivier Elissalt, auditeur certificateur à Control Union, Régis Anceaux, responsable du service qualité du Comptoir agricole et Gil Riviere-Wekstein, rédacteur en chef de la revue Agriculture et Environnement, autour d’une table ronde, que ce dernier a poursuivi en une conférence sur les perspectives concernant les moyens de production agricole. En conclusion : il va falloir ouvrir l’œil, et le bon !

L’eau, c’est la vie. Et c’est aussi un moyen de production agricole incontournable. Or, l’accès à la ressource est malmené par le dérèglement climatique. Un enjeu crucial qui a donné lieu au Varenne agricole de l’eau, dont il ressort notamment un délégué interministériel chargé du suivi du Varenne, Frédéric Veau. « Cela signifie que le ministère de l’Agriculture a son mot à dire au même titre que le ministère de l’Environnement », pointe Gil Riviere-Wekstein, qui se veut « assez optimiste » quant à la gestion de la question par le gouvernement, même si des ouvrages rencontrent « une opposition très forte, voire radicale, de la part des mouvements écologistes ». Autre moyen de production, les plantes elles-mêmes, et en particulier les plantes « améliorées », que ce soit par sélection classique, mutagenèse, transgenèse ou NBT. Toute la question est de savoir si les semenciers auront accès aux NBT pour le marché européen, a posé Gil Riviere-Wekstein. Et donc de savoir comment ces organismes doivent être réglementés. « La Commission annonce faire évoluer sa directive, car elle n’est plus valable. » Mais le temps que le texte soit discuté par les diverses instances européennes et États membres, il n’est pas raisonnable d’espérer une directive avant 2024, voire 2025. « Cela signifie pas de variété NBT avant 2030. Donc, il ne faut pas compter sur elles pour remplacer les outils actuels dans un avenir proche », a prévenu Gil Riviere-Wekstein. NBT contre produits phytosanitaires : un deal dangereux Pour lui, il est donc primordial de continuer à défendre l’accès aux produits phytosanitaires, d’autant plus qu’ils font l’objet d’une « pression sociétale forte » : « Les citoyens ne voient que les risques associés et pas les bénéfices. Ni que les producteurs bio en utilisent aussi ». Si les pouvoirs publics français essaient de ménager la chèvre et le chou, l’Europe, avec sa stratégie Farm to fork, a voulu répondre à « des objectifs louables », mais en passant par « une réduction drastique » du recours aux produits phytosanitaires, et autres intrants de synthèse, avec des impacts économiques « désastreux ». A Farm to fork s’ajoute le règlement SUR, pour Sustainable use of pesticides, sur l’utilisation durable des pesticides, dont Gil Riviere-Wekstein qualifie les objectifs d'« hors-sol », avec notamment une interdiction totale des produits phytosanitaires dans les zones dites sensibles, soit 100 % des Pays Bas. « Tous les pays membres ont émis des craintes sur ce projet, donc la bataille est ouverte, car la Commission a face à elle 20 États membres qui réfutent le texte. Rien n’est joué, mais la France et l’Allemagne doivent se positionner plus clairement », estime l’expert, qui met en garde contre un chantage « accès aux NBT » contre réduction des pesticides. « C’est un deal dangereux, car les NBT ne remplaceront pas les produits phytosanitaires de manière générale. »   Pour conclure, Gil Riviere-Wekstein partage ses prévisions : « Je pense qu’il va y avoir une nouvelle réglementation pour les NBT, avec des exigences telles que les semenciers renonceront à en faire en Europe. Je pense aussi que Farm to fork ne tiendra pas face au fait que les considérations économiques vont prendre le pas sur la transition écologique. »

Publié le 02/01/2023

Alors que 2022 s’apprête à tirer sa révérence, l’assemblée générale du Comptoir agricole, qui s’est déroulée le 16 décembre à Bischoffsheim, a permis de dresser le bilan de l’exercice 2021-2022, déjà marqué par la flambée des prix des matières premières.

Une année « perturbée ». C’est ainsi que Marc Moser, président du Comptoir agricole, a décrit la campagne 2021, marquée par un printemps froid et humide, qui a particulièrement affecté les blés, « la plus grande partie ayant quand même été commercialisée en alimentation humaine », pointe Denis Fend, directeur du groupe. La qualité du blé dur, par contre, n’a pas permis sa commercialisation. Des conditions qui ont également entraîné une explosion des contaminations par le mildiou et l’oïdium dans les vignes et les houblonnières. L’été poursuit sur cette lancée froide et humide, retardant les récoltes de blé et de maïs, qui sont humides, alors que les cours de l’énergie commencent à augmenter. Au final, la récolte de maïs est de bonne qualité, avec un rendement moyen de 114 q/ha à 33 % d’humidité moyenne, à mettre en regard de la collecte 2022, fruit d’un été à l’exact opposé, chaud et sec, avec un rendement moyen de 97 q/ha, et une humidité moyenne à 22 %. En février, la guerre en Ukraine éclate, renforçant les tensions sur les approvisionnements en matières premières. « Nous avons enfin pu redéployer du revenu auprès de nos adhérents même si les conséquences du Covid, de la guerre en Ukraine et du dérèglement climatique ont perturbé nos résultats économiques », a déclaré Marc Moser. L’explosion du coût de l’énergie, notamment, impacte et inquiète la coopérative au plus haut point. Il s’agit non seulement d’un enjeu majeur pour maîtriser les frais de séchage, mais aussi l’approvisionnement en engrais et en produits phytosanitaires, dont certaines molécules de base fabriquées en Chine ne parviennent plus que difficilement, ou à prix d’or, en Europe. Courbe d’évolution du prix du gaz spot à l’appui, Denis Fend commente : « L’approvisionnement de l’Europe en gaz le plus efficient était le réseau Nord Stream, en provenance de Russie. L’erreur a été de tout miser dessus. Car quand le robinet a commencé à être tourné, ça a provoqué des coups de chaud. L’invasion de l’Ukraine s’est traduite par un gros pic. » Depuis, les cours font du yoyo. Résultat : « Nous avons séché les maïs de 2021 à des prix extrêmement fluctuants. » Les prix de l’électricité suivant ceux du gaz, le scenario se répète. Et l’Europe se trouve prise en « otage énergétique ». De tout le planisphère, c’est là que le prix de l’énergie est le plus élevé. « Cela nous isole en matière de compétitivité, que ce soit pour les céréales ou les produits manufacturés », constate Denis Fend. Lié au prix du gaz, celui des engrais s’est également envolé. « La campagne d’appro a été sport et l’est toujours », rapporte Denis Fend. « Les usines européennes de fabrication ont baissé leur capacité de production voire fermé leurs lignes de production plusieurs mois », poursuit-il. Une situation inédite La courbe qui s’affiche dans le dos d’Antoine Wuchner, responsable de la filière Eurépi, en charge de la commercialisation des céréales collectées par le groupe, est tout aussi stratosphérique. Le spécialiste des marchés apprécie de travailler sous adrénaline. Mais tout de même, il décrit un marché « stressant » pour l’économie, « impressionnant » car il s’est envolé très haut même si la récession amène des facteurs baissiers, et « intéressants » car c’est dans ce type de conjoncture qu’il faut savoir « profiter des situations ». Néanmoins, le contexte appelle à la prudence, à la bonne gestion des risques liés aux prix, ce qui nécessite « une connaissance pointue des outils à disposition ». Ces éléments se retrouvent dans les résultats chiffrés du groupe, présentés par Marc Belleil, son responsable administratif et financier. Les achats d’Eurappro, notamment, affichent une augmentation « considérable », à 101 M€, en lien avec la hausse des prix. Les investissements sont en baisse, de 9,7 à 5,30 M€. Une baisse qui reflète plutôt un retour à la normale, après une hausse liée à la remise en état de Silorins. Le chiffre d’affaires affiche une « forte » progression, à 60 % liée à celle de l’activité céréale, et davantage en raison des prix que des volumes. La marge progresse de 10 M€. Et le résultat, proche de zéro au 30 juin 2021 revient à des niveaux normaux un an après : à 5,20 M€, c’est « ni trop ni trop peu », commente Marc Belleil. Les capitaux propres continuent de progresser. En un exercice, ils sont passés de 156 à 161 M€. « C’est beaucoup, mais dans les situations comme celle que nous vivons aujourd’hui, ça sert ». Pour preuve, comme toutes les entreprises, le Comptoir agricole doit actuellement faire face à des besoins de trésorerie élevés pour financer des stocks, des créances clients… De sa carrière au Comptoir agricole, Marc Belleil n’a « jamais connu cette situation ». En conclusion, Marc Moser a essayé d’extirper le positif qui surnage de ce marasme. Un résultat de 5 M€, déjà, qui permet de « ramener du revenu après plusieurs années de vache maigre ». Les pénuries à répétition et la crainte de voir le scenario énergétique se propager aux denrées alimentaires ont aussi le mérite de faire prendre conscience aux consommateurs et aux élus de l’importance de préserver la souveraineté alimentaire du pays et que donc l’alimentation a un prix. « Déléguer notre alimentation serait une folie, a dit le président Emmanuel Macron. Mais il faut faire preuve de plus de courage pour la défendre, estime Marc Moser. Le renouvellement des générations en agriculture ne passera que par un revenu décent. Et pour produire plus et mieux avec moins, il faudra défendre nos moyens de production et l’innovation. » Une thématique qui a été abordée lors d’une table ronde et d’une conférence (lire ci-contre).

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