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Publié le 06/09/2021

À Gertwiller, Céline et Yvan Zeyssolff ont fait de l’œnotourisme une activité à part entière. Cet été, les clients sont revenus au caveau afin de découvrir la nouvelle scénographie imaginée pour partager l’histoire du domaine.

Aux visiteurs qui patientent pour la visite guidée, Olivier commence par servir un verre choisi parmi les six références de crémant que propose le domaine Zeyssolff. Un blanc de noir brut, précise le guide. Blanc de noir ? Brut ? Ses explications permettent aux néophytes de comprendre le processus d’élaboration du vin effervescent. Olivier les entraîne dans la petite salle attenante où il détaille les principales caractéristiques du domaine : une entreprise familiale comptant 10 ha de vignes conduites en agriculture biologique, réparties en 52 parcelles dans un rayon de 20 km autour de Gertwiller. Le guide déploie une carte en relief du vignoble : « L’Alsace regroupe une variété de terroirs hallucinante. C’est une chance. Ils proviennent de l’effondrement du fossé rhénan. » Si la notion de terroir est familière aux visiteurs français, elle l’est moins pour certains visiteurs étrangers. Pour l’appréhender de manière sensible, Olivier propose de goûter deux rieslings différents : le premier est un riesling de Gertwiller, provenant d’un sol argilo-calcaire. « On sent son acidité au nez et beaucoup de fraîcheur en bouche, avec des notes d’agrumes. Il est très franc, très droit, facile à boire : il irait bien avec une petite bourriche d’huîtres, une viande blanche, un fromage de chèvre ou de brebis ou encore un plat traditionnel alsacien », énumère-t-il. Et le deuxième riesling ? Il sera dégusté dans la cave, promet Olivier en ménageant le suspense. En français, allemand, anglais ou chinois Place à un court film sur les travaux à la vigne. Cette fois-ci, c’est Franck qui s’affiche sur l’écran. Un vigneron à la bouille sympathique… et sacrément polyglotte : selon la composition du groupe, il déroule ses commentaires en français, allemand, anglais ou chinois. Les visiteurs quittent la salle de projection en sachant tout le soin qu’il faut pour produire un raisin et des vins de qualité. Olivier les emmène maintenant dans la cave, où sont superposées des demi-cuves en inox de 25 hl. « C’est ici que se passe la vinification. » Pas le temps de méditer la citation de Dali, qui orne la porte d’entrée : « Qui sait déguster ne boit plus jamais de vin mais goûte des secrets. » La cave contient, outre les cuves inox, d’anciens foudres en chêne des Vosges. Une fois la fermentation achevée, les vins passent quelques mois dans ces contenants. Le temps de garde dure de 3 à 6 mois pour les vins les plus faciles à boire, mais il peut se prolonger de 8 à 10 mois pour les vins plus complexes qui sont mis en foudres. La transition est toute trouvée pour goûter le second riesling, provenant des coteaux granitiques de Scherwiller, où le domaine Zeyssolff possède quelques parcelles. Les verres se tendent. « L’acidité est moins marquée que sur le riesling précédent, mais la minéralité est plus prononcée. Il est plus long en bouche, c’est un très bon vin de repas. » En s’enfonçant dans le sol, les racines de la vigne vont chercher les minéraux et nutriments du granite, ce qui lui confère cette minéralité particulière et une certaine salinité, commente le guide. Sur la façade des plus gros foudres, les principales informations relatives aux cépages et aux appellations alsaciennes sont tracées à la peinture blanche d’une écriture appliquée. Olivier s’attarde sur le klevener de Heiligenstein, élaboré à partir de savagnin rose. Le domaine Zeyssolff cultive 1 ha de ce cépage, cousin du gewurztraminer. Après dégustation d’un vin de macération issu de pinot gris, à la robe rosée, vient le clou de la visite : la partie supérieure des foudres s’illumine et le visage austère de Louis Zeyssolff apparaît en gros plan. « Je vais vous raconter l’histoire de celles et ceux qui ont bâti ce domaine… » L’ancêtre d’Yvan Zeyssolff retrace d’une voix caverneuse les grandes pages de l’histoire familiale : comment les différentes générations ont fait grandir et prospérer l’affaire, devenue dans l’entre-deux-guerres un négoce exportant plus d’un million de bouteilles à travers le monde. Madagascar, Algérie, Maroc… Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que la maison et la cave ont été détruites par les bombardements, tout est à reconstruire. Ferdinand Zeyssolff s’attelle à la tâche. Son fils Daniel est un des premiers en Alsace à s’équiper d’une machine à embouteiller les vins. En 1997, c’est au tour d’Yvan de prendre la relève. L’époque a changé. L’ambition du vigneron aussi : « Nous sommes revenus à ce que nous aimons faire : du vin. Car nous sommes des vignerons, pas des revendeurs ». Fin (provisoire) de l’histoire, mais pas fin de la visite : celle-ci s’achève autour d’une part de kougelhof, dans l’ambiance cosy du salon de thé du domaine, baptisé non sans raison Au Péché vigneron.

Publié le 04/09/2021

Originaire d’Urschenheim, près de Colmar, Thomas Wirsum est sur le point de s’installer hors cadre familial, en reprenant l’élevage caprin de Jean-Pierre Fend, à Nordheim. Un stage de parrainage a permis de préparer la transmission.

Jusqu’à l’an dernier, Thomas Wirsum et Jean-Pierre Fend ne se connaissaient pas. Aujourd’hui, ils se voient quotidiennement et échangent régulièrement sur la conduite de l’élevage caprin monté par Jean-Pierre dans les années 1970, en attendant de régler les derniers détails de l’installation de Thomas, qui devrait être effective d’ici la fin de l’année 2021. Les deux hommes se sont rencontrés grâce à une annonce passée dans le répertoire départ-installation : « Depuis trois ans, je cherchais un remplaçant au niveau de l’élevage », retrace Jean-Pierre Fend. Son fils, revenu à la ferme après quelques années passées dans la Drôme, s’y est bien essayé. Mais en 2015, au bout de cinq ans d’activité, il a préféré retourner dans le sud. L’éleveur de Nordheim comprend qu’il va falloir trouver une solution hors cadre familial. « J’ai d’abord cherché quelqu’un en interne, avoue-t-il. Mais je n’ai pas trouvé l’élément sérieux qui ait à la fois la capacité d’analyse et l’envie d’être son propre patron. » Thomas, de son côté, a toujours rêvé d’être agriculteur. Originaire d’Urschenheim, le presque trentenaire n’est pas fils de paysan. Mais depuis ses 10 ans, il passe son temps chez les agriculteurs de son village. Son CAP de mécanique auto en poche (pour faire plaisir aux parents), il embraye sur un CAP en production végétale, puis un bac pro en agroéquipement par apprentissage au lycée agricole d’Obernai. Une formation suivie de plusieurs emplois salariés dans le domaine agricole. La première prise de contact, en février 2020, est positive et très vite, Thomas démissionne de son poste de salarié dans une ETA de Rohr pour effectuer un stage de parrainage. Ce dispositif permet aux deux hommes de commencer à travailler ensemble en vue d’une éventuelle reprise de l’élevage par Thomas. « Nous avons réussi à discuter de tout » « Ce stage m’a permis de découvrir l’exploitation en détail, de vérifier que le courant passait entre nous et que nos attentes étaient les mêmes », explique Thomas. « Une reprise, c’est aussi angoissant pour celui qui reprend que pour celui qui cède », renchérit Jean-Pierre. Pour que le projet soit « viable et intelligent », rien ne doit être laissé au hasard. « Nous avons réussi à aller dans le fond des choses, à discuter de tout », se réjouit-il. Ce qui a particulièrement plu à Jean-Pierre, c’est la curiosité manifestée par Thomas. N’ayant aucune connaissance sur les chèvres, le jeune Haut-Rhinois n’hésite pas à s’informer sur la conduite de l’élevage auprès de différentes sources. « Pour les grandes lignes, c’est important de pouvoir s’appuyer sur l’expérience d’un ancien. Mais je suis aussi allé découvrir le milieu caprin et voir comment fonctionnent d’autres élevages », confie Thomas. « On peut apprendre très vite quand l’envie est là », approuve son aîné, qui parle en connaissance de cause. En l’espace d’un an, Thomas se familiarise avec l’élevage caprin au point déjà, d’y imprimer sa marque. Il inscrit le cheptel au contrôle laitier et fait appel à un nutritionniste du Poitou pour suivre l’alimentation des chèvres, dans le prolongement du travail entrepris depuis cinq ans par Jean-Pierre avec le fabricant d’aliments Evialis. Les résultats suivent. « Aujourd’hui, on produit autant avec 320 chèvres qu’avec 360 chèvres l’an passé, mentionne-t-il. Grâce à la ration, on a la quantité et la qualité. » Un point important puisque le lait est transformé en fromages : c’est la fille de Jean-Pierre, Virginie Perrière, et son mari qui transforment et commercialisent les produits de la ferme, via la SARL Le Fermier du Sonnenberg. Un montage soigneusement réfléchi Maintenant que son stage de parrainage est terminé, il reste à Thomas à finaliser son installation. En raison du Covid-19, les démarches prennent plus de temps que prévu, mais au moins ce temps est-il mis à profit pour mettre tout à plat. Le futur installé bénéficie des conseils de Stéphanie Jehl, conseillère d’entreprise à la Chambre d’agriculture Alsace et de Christine Russier, juriste au Centre de fiscalité et de gestion du Bas-Rhin. Un accompagnement précieux s’agissant d’une installation hors cadre familial. Du moment que Thomas reprendra la SCEA Le Cabri, il deviendra le fournisseur exclusif de la SARL Le Fermier du Sonnenberg. Une lettre d’intention est rédigée en ce sens. Les engagements des deux parties (volume, prix au litre…) seront repris dans un contrat en bonne et due forme. « Tout le projet a été mené comme un mariage. Même le divorce est envisagé dès le départ », souligne le futur installé. Une nécessité compte tenu de l’interdépendance très forte entre l’élevage et la SARL, dont dépend la pérennité de l’enseigne. Le montage du projet a été réfléchi pour que l’installation ne soit pas trop lourde financièrement : ainsi, le bâtiment d’exploitation et la parcelle sur laquelle il est construit resteront la propriété de Virginie, qui continuera à être associée au sein de la SCEA. Thomas n’en sera que locataire, quitte à ce qu’il les rachète par la suite. Il louera également les 25 ha de surfaces en herbe qui permettent de nourrir la troupe. En septembre débute l’étude économique qui lui permettra de se projeter pour les quatre ans à venir. De celle-ci découleront les futurs projets d’investissement du jeune éleveur caprin. Une chose est sûre : « Le stage de parrainage, c’est une très bonne chose car cela n’engage aucune des deux parties définitivement. On est lié sans être lié. » S’il débouche sur la reprise de l’exploitation, c’est gagné. « Jean-Pierre me permet de réaliser mes rêves, je ne le remercierai jamais assez pour cela. C’est un peu son bébé qu’il me transmet », considère Thomas.

Maraîchers réunis de Sélestat

La coop des copains fête ses 50 ans

Publié le 03/09/2021

La coopérative des Maraîchers réunis de Sélestat fête ses cinquante ans d’existence en 2021. En un demi-siècle, l’idée née dans l’esprit d’une bande de copains est devenue une entreprise florissante. Son président, Denis Digel, revient sur cette aventure collective qui a vocation à rayonner bien au-delà du Centre Alsace.

En ce 21 octobre 1970, Henri, Paul, Robert, Pierre, les deux Alexandre et Eugène, tous maraîchers à Sélestat, réfléchissent à une nouvelle manière de vendre leurs légumes. Certains grossistes historiques avec qui ils avaient l’habitude de travailler viennent d’arrêter leur activité. Les regards se tournent désormais vers Strasbourg et son marché gare, là où « tout se passait » à l’époque. Mais en ce début des seventies, pas d’autoroute pour se rendre dans la capitale alsacienne, juste l’historique RN 83 et ses communes à traverser. Un périple quotidien, devenu nécessaire pour assurer la survie et la pérennité d’une activité maraîchère vieille de plusieurs siècles. L’enjeu est historique, la réponse est collective. La bande de copains imagine une nouvelle façon de fonctionner ensemble pour livrer et vendre ses légumes. La coopérative des Maraîchers réunis de Sélestat naît dans les esprits, et voit officiellement le jour un an plus tard. Chacun s’engage à mettre la majorité de sa production dans le panier commun. Pour la livraison, ils font l’acquisition d’un camion, chose rare pour l’époque. Tous passent le permis poids lourds. Chacun leur tour, ils assurent les tournées nocturnes jusqu’au marché gare. Là, ils réussissent à acquérir un carreau pour écouler leurs légumes. « C’était encore plus rare », se remémore Denis Digel, l’actuel président de la coop, fils et petit-fils de Robert et Eugène. Enfant (il est né en 1972), il a vécu l’ébullition du marché gare. « Il y avait une vie incroyable, comme dans une fourmilière. On achetait, on vendait… une vraie image d’Épinal ! » Une époque bénie qui a permis aux maraîchers de Sélestat d’acquérir une renommée commerciale bien au-delà de leurs terres d’origine. Une sorte d’âge d’or de la profession maraîchère qu’on retrouve aussi dans le syndicalisme de l’époque. Cette bonne dynamique incite d’autres producteurs à rejoindre la coop et permet, progressivement, de s’installer durablement dans le paysage agricole alsacien. Un pilier solide face à la concurrence Cinquante ans plus tard, l’idée des copains est devenue une entreprise florissante, forte de ses seize producteurs (dont douze coopérateurs), six salariés (une directrice, une responsable des ventes, deux chauffeurs, deux préparatrices de commande), deux camions, deux millions de salades (le produit phare) produites, des transporteurs tiers, et ses 2,6 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. La commercialisation a bien évolué avec l’essor des supermarchés et des centrales d’achat. « On a toujours su aiguiller nos courants commerciaux là où il y avait la demande », souligne Denis Digel. Certains clients historiques du marché gare, comme Pomona, sont même encore présents. Le tour de force est d’avoir réussi à s’implanter durablement au-delà de la crête des Vosges, dans les autres supermarchés de la région Grand Est, mais aussi vers le sud, en Franche-Comté. « Et quand la demande est forte et qu’on est en mesure d’y répondre, ça nous arrive d’aller jusqu’en région parisienne. » Cette success story à l’alsacienne revient de loin. Du début des années 1990 jusqu’au début des années 2000, la coopérative se retrouve confrontée à une nouvelle et importante difficulté : la concurrence venue des voisins européens. Avec leur main-d’œuvre à moindre coût, l’Espagne et l’Allemagne, fraîchement réunifiée, commencent à envahir le marché de produits à bas prix. Une aubaine pour la grande distribution de l’époque, mais un sérieux coup d’arrêt pour les maraîchers alsaciens, et plus globalement français. « Ces années étaient très difficiles. Sur les marchés, les clients se fichaient bien que les produits soient locaux ou pas, tout le monde voulait du pas cher. Heureusement qu’on avait la coop pour tenir le coup. Si on était tous restés dans notre coin, le maraîchage aurait disparu à Sélestat », reconnaît objectivement Denis Digel. Une « grande famille » à rejoindre Le « renouveau » de la coopérative survient en 2001 avec l’arrivée de la main-d’œuvre polonaise payée aux conditions françaises. « Des gens motivés qui nous ont permis d’être plus compétitifs sur les marchés et de faire évoluer nos exploitations. » C’est dans cette période que naissent deux institutions aujourd’hui indissociables du maraîchage alsacien : la station d’expérimentation Planète Légumes et l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla). « La coop a joué un rôle moteur dans leur création, toujours avec cette idée première d’améliorer nos produits et notre image. » Face aux distorsions de concurrence, les Maraîchers réunis de Sélestat avaient bien compris que la qualité serait leur meilleure carte à jouer pour les années qui allaient suivre. Un choix judicieux conforté dans les années 2010, lorsque le « manger local » a pris de l’ampleur chez les consommateurs. Aujourd’hui, cette tendance ne faiblit pas. La coopérative aimerait ainsi « recruter » de nouveaux maraîchers, à défaut de pouvoir cultiver de nouvelles terres à Sélestat, pour répondre à la demande grandissante. « Mais nous sommes bloqués entre le Ried inondable d’un côté et les zones résidentielles qui ne cessent de grossir », déplore Denis Digel. Les regards se tournent donc vers les autres communes du Centre Alsace et bien au-delà. « Concrètement, notre coopérative est ouverte à tous les maraîchers d’Alsace, de Ferrette à Wissembourg. Il faut par contre des structures capables de fournir du volume. » En lançant cette bouteille à la mer, Denis Digel prépare le jour d’après, quand la génération actuelle de coopérateurs partira en retraite. Pour certains, l’échéance est très proche et la succession n’est pas assurée. « Il y a une tradition à faire perdurer », rappelle le maraîcher. Il y a aussi et surtout une « grande famille » à rejoindre, où chacun a voix au chapitre de la même façon. Un état d’esprit corporatif issu du Moyen-Âge qui a vocation à perdurer dans le temps aux yeux de Denis Digel. « C’est une philosophie qui a fait ses preuves pendant cinquante ans, et qui aura toute sa place dans le demi-siècle à venir. »

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