Zones de non-traitement
Une charte pour « bien vivre ensemble »
Zones de non-traitement
Publié le 01/08/2020
Le 22 juillet, la profession agricole et viticole alsacienne s’est réunie pour présenter son projet de charte visant à encadrer les pratiques agricoles et viticoles à proximité des habitations. Une démarche « ambitieuse » et « pragmatique » qui entend répondre aux enjeux environnementaux et de santé publique liés à son activité, tout en assurant aux agriculteurs et viticulteurs la viabilité économique de leurs entreprises.
Bien vivre ensemble, enfin. C’est tout l’enjeu de la nouvelle charte d’engagement que la profession agricole alsacienne a imaginée et qu’elle soumet aujourd’hui à la concertation publique. Une charte pour encadrer les pratiques à proximité des habitations, une charte pour expliquer clairement ce que l’agriculteur ou le viticulteur fait avec sa machine, une charte pour rassurer le riverain très souvent inquiet lorsqu’il voit un traitement phytosanitaire effectué à quelques mètres de chez lui. Consciente de ses lacunes en matière de communication ces dernières années, laissant le champ libre à d’autres organisations et associations, l’ensemble de la profession agricole et viticole du Bas-Rhin et du Haut-Rhin s’est associé pour parler d’une seule voix, pour « expliquer en toute transparence » ce qui est fait et ce qui sera fait. Pas d’environnement sans viabilité économique Le 22 juillet, l’Association des viticulteurs d’Alsace (Ava), la Chambre d'agriculture Alsace (CAA), les deux JA et les deux FDSEA avaient donc donné rendez-vous à la presse pour présenter ce document qui ambitionne de prendre en compte les enjeux environnementaux et de santé publique liés aux activités agricoles, sans mettre en péril la viabilité économique des exploitations agricoles et viticoles, conventionnelles ou non. Car, même en bio ou biodynamie, les traitements sur les plantes restent nécessaires, a tenu tout d’abord à rappeler le président de la FDSEA du Bas-Rhin, Franck Sander. « Quel que soit le mode de production, on doit toujours protéger nos plantes. C’est un peu la même chose qu’un humain. Si on n’a pas besoin d’antibiotique, on n’en prend pas, ou seulement au dernier moment. C’est pareil dans nos métiers. » D’où la volonté d’organiser cette conférence de presse chez Maximilien Zaepffel, viticulteur bio à Dambach-la-Ville. Malgré son étiquette plus « verte » par rapport à un confrère en conventionnel, l’exploitant ne peut pas se passer de traitements pour protéger ses plantes, soufre ou cuivre entre autres. « Toute exploitation viticole en Alsace utilise des produits de contact, quel que soit son mode de production », tient-il à souligner. Mais la protection de l’environnement a un prix. À l’exploitant de faire en sorte que celui-ci soit le plus bas possible pour garantir la viabilité économique de son entreprise. « C’est tout de même ce qui nous fait vivre au final, observe Maximilien Zaepffel. Personnellement, j’ai abandonné le soufre liquide pour le remplacer par du soufre en poudre. De 5 à 6 litres par hectare, je suis passé à 12 kg par hectare pour obtenir la même protection antifongique. Et je l’ai fait pour une seule raison : le soufre en poudre est bien moins cher que le soufre liquide. Oui, on va vers plus de protection environnementale, mais il faut aussi avoir en tête que nous agissons aussi pour la viabilité économique de nos entreprises. » Dire ouvertement les choses, les expliquer le plus clairement possible, avec cette charte, les professionnels de l’agriculture et de la viticulture se veulent les plus transparents possible vis-à-vis de l’opinion publique. L’occasion de rappeler un autre point méconnu : le peu de temps consacré à la protection des plantes au cours d’une année culturale normale. Christian Kohser, administrateur à l’Ava, rapporte un chiffre évocateur : 1 %. « C’est le temps de travail que cela représente sur une année pour un viticulteur. C’est finalement très peu mais pourtant tellement indispensable pour protéger nos cultures et sécuriser nos rendements. Pour autant, nous avons parfaitement conscience des problématiques en face. Nous sommes dans une région d’agriculture et de viticulture périurbaines. Le lien avec les riverains et les maires est essentiel. C’est pour cela qu’ils doivent être pleinement associés dans l’élaboration de cette charte. » Pour un « partenariat » avec la société civile Pour que cette charte soit acceptée par toutes et tous, il fallait qu’elle s’articule autour de trois axes prioritaires : que les changements de pratiques demandés aux agriculteurs et viticulteurs puissent être techniquement réalisables, avec le matériel déjà en leur possession ; que ces changements soient économiquement viables pour les exploitations, ce qui sous-entend de laisser du temps aux uns et aux autres pour s’adapter ; et enfin que ces changements soient socialement acceptables, qu’ils soient compris et soutenus par les collectivités, les maires, et les riverains. « Nous voulons et nous pouvons faire évoluer nos pratiques, mais nous n’y arriverons pas seuls », souligne l’ensemble des responsables syndicaux. Le président de la FDSEA du Haut-Rhin, Pascal Wittmann, insiste sur ce point : « Avec cette charte, nous créons un vrai partenariat entre les agriculteurs et viticulteurs et l’ensemble de la société. Nous allons demander à l’association des maires la préservation de notre secteur agricole. Il faudra que les ZNT soient incorporées dans les zones d’urbanisation des futurs lotissements. On nous prend déjà des terres, on ne veut pas être pénalisés doublement. Ensuite, nous allons aussi demander aux collectivités une compensation financière pour les agriculteurs et viticulteurs qui seraient obligés de mettre des jachères fleuries ou des plantes mellifères à la place de leurs cultures. Une perte de terrain, c’est une perte de revenu pour nos exploitants. » Et Yannis Baltzer, secrétaire général des JA 67, de préciser : « Oui, c’est essentiel que la société s’engage à nos côtés pour encore faire évoluer nos pratiques. Nous faisons déjà beaucoup et nous sommes prêts à aller encore plus loin. Par contre, il faut bien être conscient qu’on ne peut pas supprimer des molécules sans une alternative viable, tant économique que technique, pour protéger nos plantes. » Les viticulteurs s’engagent d’ores et déjà à systématiser le traitement de leurs plantes de l’extérieur vers l’intérieur des vignes, et non plus l’inverse, afin que le flux projeté n’aille plus vers les habitations. « On demande aussi aux viticulteurs de ne plus traiter la dernière rangée qui est la plus proche de la maison. Ils pourront l’arracher s’ils pensent que cela peut poser un problème sanitaire », prévient Christian Kohser. La profession viticole s’engage aussi à n’utiliser que des produits homologués en bio ou bio-contrôle à proximité des habitations, sur des surfaces de 20 mètres maximum. « Au-delà, cela pourrait conduire à des impasses techniques. De toute façon, nous ne demandons pas aux exploitants de se convertir au bio. Tout ce que nous souhaitons, c’est qu’un effort soit fait, sur de petites surfaces, pour essayer de nouvelles méthodes », continue le représentant de l’Ava. Accompagner et conseiller plutôt que supprimer et interdire Franck Sander va plus loin dans cette idée de « responsabilité collective » en rappelant le rôle que doivent jouer les consommateurs dans cette évolution demandée des pratiques agricoles. « De plus en plus de gens veulent du bio dans leurs assiettes. Très bien. Mais le bio, c’est aussi 30 % de rendement en moins, de la main-d’œuvre en plus. Ce qui se traduit par un surcoût économique à l’arrivée. Est-ce que tous les consommateurs sont prêts à payer plus cher leur alimentation ? Il y a aussi un autre risque, celui qu’on délocalise la production bio dans d’autres pays où la main-d’œuvre est moins chère. Mais c’est aussi un bio avec un cahier des charges bien moins strict que le nôtre. Oui, le bio se développe mais il n’y aura pas de place pour tout le monde. Et notre rôle, à nous agriculteurs, c’est d’être en mesure de répondre à tous les marchés en matière d’alimentation, au minimum de manière raisonnée. » Et même dans ce mode de production que beaucoup continue à appeler « conventionnel », tout est fait pour assurer une sécurité alimentaire « irréprochable » au consommateur. « Le consommateur doit avoir confiance en notre production. Nous respectons toutes et tous un cahier des charges très strict, tracé et réglementé. Nous respectons les consommateurs. Mais, de leur côté, il faut aussi qu’ils jouent le jeu en achetant local et en respectant notre travail », complète le co-président des JA 68, Patrick Meyer. Au final, cette charte va bien au-delà de l’aspect réglementaire, considère Fabien Metz, président de la commission Environnement à la CAA : « Il y a un réel manque d’information, voire de la désinformation, autour des produits phytos. Avec cette charte, nous pouvons rapprocher le monde agricole et la société civile. Nous souhaitons aller encore plus loin, et nous engager, pour que notre travail réponde aux attentes de la société. Mais il faut de la discussion, des échanges. Plutôt que d’interdire ou de supprimer simplement des moyens de protection, il faut qu’on accompagne, qu’on forme et qu’on conseille les agriculteurs d’Alsace pour qu’ils puissent continuer à faire leur métier, à savoir nourrir la population. La souveraineté alimentaire est devenue un vrai sujet. Faisons en sorte de pouvoir la préserver dans les années à venir, collectivement. Lire aussi : Une session chambre axée sur le bien vivre ensemble, sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.












