protection des cultures

Publié le 16/01/2017

Mildiou, alternaria, jambe noire, dartrose, doryphore, puceron, taupin… la pomme de terre ne manque pas d’amateurs. Pour qu’elle arrive sans trop d’encombres jusqu’aux consommateurs, il faut la surveiller comme le lait sur le feu.

La précédente campagne a accumulé les facteurs préjudiciables à la réussite de la culture de la pomme de terre. En conventionnel, les rendements sont inférieurs à ceux des dernières années, et ils sont souvent catastrophiques en bio. L’élément marquant de la campagne a été la pression très forte en mildiou (lire aussi l’article de Denis Jung paru dans notre n° 1 en page 11). Une épidémie d’autant plus difficile à gérer que les feuillages étaient souvent développés, avec une surface foliaire à traiter importante, et que les modèles avaient tendance à plafonner, étant donné l’intensité de la pression. « Outre par les conditions météorologiques propices, celle-ci peut s’expliquer par des recombinaisons de souches de mildiou, ce qui expliquerait les démarrages précoces, ou encore par une contamination des plants », indique Denis Jung, conseiller spécialisé en pomme de terre à Planète Légumes et à la Chambre d'agriculture du Grand Est, lors des réunions techniques des 20 et 21 décembre 2016. La campagne 2016 restera donc dans les annales comme une année à mildiou. Même si d’autres agents pathogènes se sont attaqués aux champs de pommes de terre : alternaria, jambe noire dans les parcelles inondées, dartrose, doryphore, puceron, taupin… Et puis l’alternance entre l’humidité printanière et la sécheresse estivale a pu entraîner des fissurations des tubercules, préjudiciables à leur commercialisation. Traitement des plants : Oscar WG évolue Dans le cadre de la lutte contre la gale argentée, la spécialité Oscar WG n’apporte pas vraiment de gain de rendement, mais améliore la conservation des tubercules. Oscar WG est aussi un peu plus efficace que les autres solutions sur le rhizoctone brun, dont l’inoculum primaire peut provenir des plants ou du sol. En outre, le produit va changer de packaging. Il sera désormais conditionné en bidon de 5 litres ou en sceau de 10 l, dans lesquels il suffira de rajouter de l’eau, d’attendre 15 minutes pour laisser gonfler les granulés, puis de mélanger pour obtenir leur dispersion. Cette nouvelle formulation permet en outre de limiter le volume de bouillie, donc de ne pas trop mouiller les pommes de terre. La machine Oscar System, renommée Robstar, utilisée pour traiter les plants avec ce produit, a été testée pour évaluer son efficacité. Elle s’avère la solution la plus efficace sur le plus large spectre de maladies. « En février une démonstration avec différentes firmes et produits de traitement des plants, ou des pommes de terre après récolte pour le traitement anti-germination, sera organisée », annonce Denis Jung. « L’acquisition de tels outils de traitement des plants représentant un certain coût, il peut s’avérer intéressant de se regrouper », poursuit-il. À noter aussi que la Caisse d’assurance accidents agricole (CAAA) accorde des aides à l’investissement dans ces outils qui limitent le contact avec les produits phytosanitaires. Taupins : miser aussi sur la prophylaxie Une nouvelle espèce de taupin, avec un cycle deux fois plus rapide que l’espèce endémique, et aussi plus vorace qu’elle, se développe, ce qui pourrait accroître les dégâts causés par ce ravageur sur la pomme de terre. Une dérogation pour l’utilisation du Mocap 15G sur pomme de terre a été demandée, ainsi que son homologation pour cet usage. « Un dossier à suivre de près. » Autres solutions : Karate 0,4 GR et Trika Expert, dont une nouvelle formulation est attendue pour 2017. « Un essai a mis évidence une meilleure efficacité de Mocap 15G par rapport aux deux autres solutions », indique Denis Jung. À noter aussi que des produits de biocontrôle sont en cours d’évaluation, comme le Met 52, qui contient un champignon entomopathogène qui infecte le taupin. « À la dose de 50 kg/ha son efficacité s’avère intéressante en conditions humides. » D’autres produits, comme Biofence et Tapis Vers, à base de glucosinolates, devraient être homologués. « Ils peuvent permettre de réduire les attaques de 50 %, mais pèchent par un comportement irrégulier. » Enfin, certaines mesures prophylactiques permettent d’endiguer le ravageur. Il est en particulier recommandé de privilégier les variétés les moins appétentes. Plus la peau est fine, plus les dégâts sont importants. Et les taupins seraient attirés par les émissions de CO2 en provenance des tubercules. Des émissions qui seraient plus ou moins importantes en fonction des variétés. En raison du manque de rémanence des produits, donc des attaques qui peuvent intervenir tardivement, il convient de ne pas procéder à des récoltes trop tardives. Le travail du sol à l’automne et au printemps permet de réduire le nombre de larves, donc d’avoir davantage de tubercules peu touchés. Les rotations longues (six-sept ans plutôt que quatre), avec une autre protection anti-taupin dans la rotation, par exemple sur maïs, sont également à privilégier. Désherbage : ne pas lésiner sur le mulch Planète Légumes a mené un essai pluriannuel visant à tester l’efficacité d’un mulch de luzerne pour couvrir le sol et ainsi éviter à la fois la levée des adventices et le réchauffement trop rapide du sol. L’essai comportait quatre modalités : témoin sans mulch, mulch épandu en plein sur 20 cm d’épaisseur, mulch épandu en plein sur 10 cm d’épaisseur, mulch épandu entre les buttes sur 20 cm d’épaisseur. Le mulch a été épandu le 10 juin sur la variété Agria. Résultats : un effet sur le rendement, sur le calibre - en augmentation - et sur la gestion des adventices avec 80 % des adventices recouvertes a pu être mis en évidence avec la modalité du mulch épandu en plein sur 20 cm d’épaisseur. Côté solutions chimiques, le Proman est une spécialité à base de metobromuron (500 g/l). Ses autres noms commerciaux sont Soleto et Inigo. Son spectre d’action est assez complet. Son efficacité est notamment intéressante sur morelle, qui pose problème en Alsace. Il l’est moins sur gaillet et mercuriale. Mais il est associable à un certain nombre d’autres produits. Il est généralement utilisé en désherbage de prélevée, « mais en 2016 il a été dans des situations limites positionné en post-levée, ce qui a permis de constater l’absence de phytotoxicité ». De l’azote contre alternaria Dans un autre essai, c’est l’effet de diverses modalités de fertilisation azotée, notamment sur le développement d’alternaria, qui était étudié. Premier enseignement, le témoin non fertilisé présente moitié moins de feuillage que les autres modalités. Et, plus la dose totale d’azote apporté est importante, plus le feuillage est développé. Autre enseignement : c’est avec la fertilisation fractionnée en trois apports (105 puis 40, puis encore une fois 40 unités) que la résistante à alternaria est la meilleure. Denis Jung insiste sur l’importance de faire des mesures de reliquats azotés, pour apporter la bonne dose, afin d’optimiser à la fois le rendement et la résistance à alternaria. Et, dans les situations à risque alternaria avéré, le fractionnement en deux, voire trois, apports est donc conseillé. Enfin, la localisation de la fertilisation permet de réduire la dose, mais se traduit par un développement du feuillage plus limité. En matière de solutions chimiques contre alternaria, la spécialité Kix (difénoconazole à 250 g/l) n’apporte pas beaucoup d’efficacité supplémentaire par rapport aux références lorsqu’elle est utilisée seule. Le Revus Top (difénoconazole 250 g/l et mandipropamid 250 g/l) comporte une phrase de risque qui stipule qu’il ne faut pas cumuler plus de 450 g de diféconazole sur trois ans, ce qui peut s’avérer contraignant dans la rotation. Afin de positionner au mieux les traitements, Denis Jung préconise de faire un témoin non fertilisé et de commencer à traiter 15 jours après que les premières taches ont été repérées sur ce témoin, « car les pommes de terre y sont toujours un peu plus sensibles quand elles sont sous-fertilisées ». Mildiou : un arsenal à déployer Afin de lutter contre le mildiou, une nouvelle spécialité, Vendetta (fluazinam à 375 g/l et azoxystrobine à 150 g/l), a le mérite d’apporter de l’azoxystrobine. Mais il existe des souches résistantes à cette matière active. « Le produit risque donc de décrocher dans la lutte contre alternaria, et n’apporte pas grand-chose dans la lutte contre le mildiou en situation de risque élevé », constate Denis Jung. L’autorisation de mise sur le marché du mancozèbe doit être renouvelée avant le 30 janvier 2018 pour conserver un usage en vigne et pomme de terre. La spécialité va donc être réévaluée pour être réhomologuée en 2018 avec une nouvelle formulation, procurant des particules plus fines, donc une meilleure répartition et une amélioration du pouvoir couvrant. À venir aussi un nouveau cuivre trisulfate, des nouveautés en matière de biostimulants, « comme des mycorhizes, des produits à base d’algues, de phosphites, qui permettent de réduire les IFT ». 80 % des variétés de pomme de terre sont sensibles au mildiou, mais il en existe tout de même de plus résistantes, comme eden, tentation ou passion. Denis Jung conseille donc d’organiser la culture par parcelle et par variété, en gardant à l’esprit la progression géographique très rapide de la maladie. Autres stratégies à mettre en œuvre : alterner et associer les matières actives, garder de bons produits pour la fin de cycle, utiliser des modes d’action par diffusion, lorsque la pression devient forte, opter pour des produits haut de gamme. Globalement, Denis Jung conseille d’avoir en stock des produits pour la protection durant la croissance active et lorsque la végétation est stabilisée, de tenir une cadence de 14 jours entre deux traitements alternaria et de 7 jours entre deux traitements mildiou. Un essai mené par Arvalis-Institut du végétal sur les techniques de pulvérisation a permis de démontrer l’absence de risque à réduire les volumes de bouillie, à certaines conditions, notamment d’utiliser des buses adaptées, et une pression qui procure des tailles de gouttes et une couverture adaptée. Par rapport aux buses classiques, les buses à injection d’air permettent de mieux pénétrer le feuillage, « donc ont un effet positif, mais pas exceptionnel ».

Campagne céréalière 2017

Sur quels postes envisager des économies ?

Publié le 06/12/2016

Dans un certain nombre d’exploitations, la succession de campagnes céréalières décevantes se traduit par des niveaux de trésorerie bas. Dans ce contexte, chaque investissement est à raisonner. Mais attention à ne pas réaliser de fausses économies.

« Pour réaliser des économies en 2017, il est possible d’envisager de jouer sur les différents facteurs constitutifs du coût de production », indique Didier Lasserre, ingénieur à Arvalis-Institut du végétal, invité du dernier groupe céréales organisé par la FDSEA du Bas-Rhin. Le coût de production du blé est estimé à environ 220 €/t, toutes charges comprises, et salaire pour le producteur inclus… « Les charges opérationnelles représentent la plus grosse part de ce coût de production. Mais, à 66 €/t, les charges de mécanisation ne sont pas négligeables… » Et parmi les intrants qui sont utilisés pour produire des céréales, Didier Lasserre distingue ceux visant au maintien du patrimoine (fumure de fond, désherbage), à la fonction de production - « plus on met, mieux c’est », schématise-t-il, typiquement il s’agit de l’azote… - et ceux de type effet de seuil, c’est-à-dire qui peuvent ne rien apporter ou rapporter beaucoup, comme la protection contre les maladies. Fumure de fond : une économie peu risquée L’objectif en 2017 va être de « maintenir le patrimoine au meilleur coût », résume Didier Lasserre. L’impasse sur la fumure de fond est une économie qui pourra être envisagée dans d’assez nombreuses situations. « Le risque pris en faisant une impasse va dépendre de l’exigence de la culture, de la teneur du sol, de l’historique de fertilisation, du mode de gestion des résidus… Ainsi, il sera plus facile d’envisager une impasse sur blé ou sur maïs que sur betteraves. » En gros, les sols alsaciens sont bien pourvus en phosphore, indique Didier Lasserre, carte à l’appui. En potasse aussi, même si c’est un peu moins généralisable à toutes les parcelles. Aussi estime-t-il qu’en blé, il est possible de réaliser une économie de 30 à 70 €/ha de fumure de fond, en faisant l’impasse ou en réduisant la dose de moitié, sans prendre de gros risques. Pour les éleveurs, les apports de fumier ou de lisier suffiront largement à couvrir les besoins d’un blé, l’impasse en est d’autant plus envisageable. Enfin, même si elles ont un coût, Didier Lasserre estime qu’investir dans des analyses de terre pourrait cette année, peut-être encore plus qu’une autre, s’avérer une stratégie payante, car « elles permettent de voir où on se situe », donc où on peut tranquillement lever le pied ou pas. Économiser sur le désherbage : un jeu risqué S’il est plutôt enclin à encourager une économie sur la fumure de fond, Didier Lasserre est beaucoup plus circonspect en ce qui concerne le désherbage : « Un échec de désherbage, ça peut coûter cher. Parce que si on laisse passer des adventices, on risque d’augmenter le stock semencier, et par la suite on aura du mal à retrouver une parcelle propre sans passer par des investissements dans le désherbage. » Didier Lasserre est donc catégorique : « Il ne faut pas économiser sur le désherbage ». Sans pour autant oublier que le désherbage n’est pas que chimique : « Il y a aussi des solutions comme le faux-semis, les couverts, le labour… » Azote : garder la dose, l’apporter mieux En ce qui concerne la fertilisation azotée, autant il est possible de jouer sur le fractionnement et le pilotage, pour apporter l’azote au plus près des besoins, sur la forme, pour éviter les pertes, par exemple en privilégiant l’ammonitrate à l’urée, le pilotage. Autant il est « dangereux d’essayer d’économiser sur la dose d’azote ». En effet, le rendement et la qualité des grains répondent nettement aux variations de la dose d’azote : « Si on diminue de 40 unités la dose optimale on peut perdre 3,4 quintaux et 0,7 % de protéines ». Le débouché du blé peut donc s’en trouver affecté. Conclusion de Didier Lasserre : il faut apporter la bonne dose, mais la fractionner par rapport aux besoins des plantes et en fonction des données fournies par les outils de pilotage. Sanitaire : gare aux fausses économies Reste la gestion des risques sanitaires. Didier Lasserre préconise de choisir des variétés tolérantes, de bien raisonner la protection en fonction des parcelles et de leur niveau d’exposition au risque, et d’utiliser tous les Outils d’aides à la décision (OAD) disponibles pour positionner les traitements au bon moment. Quant aux intrants à effet de seuil (traiter contre les pucerons ou pas ? Lutter contre la verse ou pas ?), le raisonnement de Didier Lasserre est le suivant : « Ce sont pour la plupart des interventions qui ne coûtent pas très cher et qui peuvent rapporter gros. Par exemple, entre un blé traité et un blé non traité contre les pucerons il peut y avoir jusqu’à 20 q d’écart de rendement. S’en priver risquerait donc de s’avérer une fausse économie. » Gagner en technicité, et la réinvestir Pour résumer, 2017 va être une campagne très technique, résume Didier Lasserre : « Il va falloir piloter les interventions au plus juste, ne pas faire de l’assurance, mais raisonner chaque intervention en fonction du niveau de risque. » Dans l’ordre de pertinence, il préconise de se passer des intrants « de luxe », dont la rentabilité n’est pas avérée, puis de procéder à des ajustements significatifs de la fertilisation azotée en fondant le raisonnement sur des analyses de terre et des outils de pilotage, enfin d’ajuster la stratégie fongicide au plus près des besoins. « En poussant les producteurs à davantage de technicité, la campagne 2017 pourrait s’avérer utile pour l’avenir. C’est l’occasion d’acquérir des compétences techniques qui pourront être réutilisées lors des prochaines campagnes », estime Didier Lasserre. Un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté, a conclu Didier Lasserre, citant Winston Churchill. Tout un symbole !

Odette Ménard invitée de Base Alsace

Sols : jamais sans racines vivantes

Publié le 23/11/2016

Mercredi 9 novembre, l’association Biodiversité, agriculture, sol et environnement (Base) Alsace organisait une conférence d’Odette Ménard, spécialiste québécoise de la conservation des sols, au lycée agricole d’Obernai. Il était question de sols, de plantes, de micro-organismes… et d’hommes.

« Il existe seulement une fine couche de sol entre l’homme et la famine » ; « Une nation qui détruit ses sols se détruit elle-même »… C’est de ces citations incantatoires qu’Odette Ménard (lire notre portrait en page 2) a orné les premières diapositives de sa conférence. Elle fait en effet partie de ces agronomes convaincus que, pour nourrir l’humanité en 2050, il faudra une meilleure productivité. Et que celle-ci passe par des sols en bonne santé. Mais « ça veut dire quoi un sol en bonne santé ? », interroge celle qui s’en est fait une spécialité. Les réponses fusent : « Un sol qui reste en place », « qui est capable d’autoproduire », « vivant », « qui respire ». À chaque proposition, Odette Ménard acquiesce. Et résume : « C’est assez facile de trouver des mots. L’objectif, c’est de se donner des points de repère. Or quand vous parlez de vos récoltes, vous ne parlez pas de nombre de vers de terre par hectare, mais bien d’une quantité récoltée par hectare. Le rendement demeure donc le critère ultime d’observation. » Mais elle invite aussi à regarder le rendement sous un angle différent, c’est-à-dire celui du rendement économique par hectare - « Combien ça me coûte de tonne avant de faire du profit ? » - et à garder à l’esprit la responsabilité essentielle qui incombe aux agriculteurs, celle de « rendre la terre meilleure, et de la transmettre en bon état. » Pour Odette Ménard, cela passe notamment par une réduction du travail du sol. « Le labour a été inventé pour gérer les mauvaises herbes et booster la fertilité des sols en accentuant la minéralisation. Mais autrefois on ne labourait pas les parcelles chaque année », indique-t-elle. Et puis l’agrandissement des structures s’est accompagné d’une augmentation de la dimension des engins agricoles, donc de leur poids. Or la compaction du sous-sol est liée au poids par essieu, qui requiert un certain volume de sol pour le supporter, qui sera le même quelle que soit la taille des pneus. Qu’importe donc le nombre d’essieux, la taille des pneumatiques, « il faut préférer les machines les moins lourdes ». Car la structure du sol se dégrade très vite : une année peut suffire à créer une zone de compaction. L’azote plus efficace dans un sol en bonne santé Ces bases jetées, Odette Ménard est entrée dans le vif du sujet en partageant les résultats d’une étude dont il ressort que, en comparant diverses stratégies qui vont du labour au semis direct, on peut constater une amélioration du rendement avec la simplification du travail du sol, et que le fait d’apporter de l’azote n’améliore pas le rendement en situation de non-labour. « En changeant de stratégie, on est donc doublement gagnant : on a plus de rendement, avec moins d’azote ! » Une autre étude corrobore les résultats de la précédente. Elle met en évidence que des agriculteurs qui utilisent des doses d’azote allant du simple au double peuvent obtenir des rendements équivalents. En comparant les pratiques des agriculteurs économes en azote à celles des autres, des différences sont apparues. Les premiers pratiquent de « vraies » rotations, pas seulement des alternances de deux cultures, apportent régulièrement de la matière organique sous forme de fumier, n’ont pas de problème de compaction, et utilisent préférentiellement des « cultivars pleine saison », c’est-à-dire des variétés dont la précocité est adaptée au climat. Se faisant, ils ont pour objectif des récoltes précoces afin de préserver la qualité des grains et de se laisser une plus grande fenêtre pour mettre en place des pratiques favorables à la santé du sol. Cette étude met en évidence la différence d’efficacité de l’azote en fonction de l’état des sols : de l’ordre de 80 % dans un sol en bonne santé, elle chute à 30 % dans un sol dégradé. Aussi Odette Ménard estime-t-elle que le rendement obtenu par unité d’azote apportée constitue un critère d’évaluation de la santé des sols pertinent et simple à mesurer. Des résidus et des couverts Le coût de la compaction a été estimé à 2 milliards d’euros par an en Grande-Bretagne. Inverser la tendance pourrait donc permettre de réaliser de substantielles économies… Car qu’est-ce qu’une plante va chercher dans l’air ? « Le carbone, et puis c’est tout, rappelle Odette Ménard. Tout le reste, elle va le chercher dans le sol. C’est pourquoi elle doit avoir un système racinaire développé, dans un sol qui n’est pas trop compacté, car sinon il n’y a de place ni pour l’air, ni pour la solution du sol… » Or c’est de cette solution que les plantes tirent la plupart des éléments nutritifs. Après avoir projeté une image de la charte de Mulder, qui symbolise la synergie entre les éléments du sol et la complexité de leurs interactions, Odette Ménard profite de l’exaltation intellectuelle suscitée chez son auditoire pour l’emmener plus loin encore : « Les plantes communiquent entre elles… Êtes-vous correc' avec ça ? » Or plus la compaction est importante, plus les informations que les plantes échangent entre elles sont anxiogènes. Pour redonner de la sérénité aux plantes (et consommer moins d’intrants) « il s’agit en priorité d’entretenir la biologie du sol ». Il faut donc implanter des cultures de couverture, dont les racines, « en travaillant tout le profil du sol, augmentent sa capacité d’infiltration ». En outre, ces cultures maintiennent une certaine fraîcheur au niveau du sol, ce qui permet de mieux valoriser l’eau d’une pluie que sur un sol nu. Et puis elles apportent deux fois plus de carbone et d’azote au sol que les résidus de culture. Ces derniers sont néanmoins importants, à condition d’être assez nombreux : « L’objectif, c’est 30 % de la surface couverte par les résidus après le semis. C’est ce qu’il faut pour absorber l’eau qui ruisselle en surface. » Au menu : résidus et exsudats Laisser des résidus en surface constitue un des leviers pour remédier à une mauvaise stabilité structurale, qui se traduit par des particules de sol arrachées, qui colmatent la porosité du sol. L’autre levier consiste à entretenir la stabilité structurale dans le profil, en favorisant la production de glomaline par les champignons et les bactéries. Or, comme ce sont les derniers maillons de la chaîne alimentaire, cela signifie qu’il s’agit de l’entretenir dans son intégralité « grâce à des résidus remplis d’éléments nutritifs, qui vont être dégradés en morceaux de plus en plus petits par les organismes du sol, pour les rendre accessibles à d’autres organismes plus petits, jusqu’aux bactéries et aux champignons. » Mais les résidus ne sont pas la seule source de nourriture pour la vie du sol : il y a aussi les exsudats racinaires. Et si les plantes nourrissent bactéries et champignons de leurs exsudats racinaires, l’inverse est vrai également : les bactéries et les champignons peuvent faciliter l’assimilation d’éléments nutritifs par les plantes. Qui plus est à la carte. En effet, la composition de l’exsudat racinaire reflète les besoins nutritionnels de la plante. Schématisons et imaginons une plante carencée en phosphore. Ses exsudats racinaires seront pauvres en cet élément. Les bactéries et les champignons de la rhizosphère peuvent capter ce message et rendre du phosphore du sol assimilable par les plantes. « D’où l’importance de maintenir des racines vivantes à temps plein dans le sol », démontre Odette Ménard, qui sourit : « On tourne en rond, la boucle est bouclée… »

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