Publié le 22/09/2019
Sécheresse en 2018, canicule en 2019 : le changement climatique met de plus en plus régulièrement la vigne sous pression. À la profession de trouver des réponses adaptées. Le débat est ouvert.
La vigne a soif ? « Irriguons-la ! » Cette réponse apportée au souci de plus en plus palpable par chaque viticulteur a, se dit-on, le mérite de la simplicité et de la facilité de mise en œuvre. Des viticulteurs allemands ont recours à cette solution pour préserver le profil frais de leurs vins. Sauf que cette perspective possiblement futuriste provoque parfois des crispations en Alsace. En attendant que leur syndicat d’appartenance, le Synvira, se saisisse du dossier l’hiver prochain, les jeunes vignerons indépendants ont fermement dégainé leurs arguments. « L’irrigation est une fuite en avant. Elle crée une situation de distorsion de production, donc de coût de revient entre les entreprises soumises aux fluctuations de production et celles qui bénéficient de cet artifice. Les vignes d’appellations contrôlées doivent refléter un lien au terroir dont les limites forment les qualités. Une vigne irriguée ne doit donc pas, selon nous, avoir droit à l’AOC Alsace », ont-ils écrit cet été. Cette opinion s’oppose à une demande pressante pour donner la possibilité d’irriguer les vignes. Une partie du vignoble l’a exprimée avec insistance en 2018. L’Association des viticulteurs d’Alsace n’a pas réduit le débat à ce seul aspect. Sa commission a été baptisée « gestion du stress hydrique ». Elle voit donc large. Son responsable, Gilles Ehrhart, analyse : « Notre objectif n’est pas d’évaluer une, mais un éventail de solutions capables, seules ou associées, de maintenir une vigne en vie par tous les moyens qui permettent de tamponner des stress hydriques temporaires et éviter ainsi des pertes de récolte. L’irrigation n’est qu’un outil parmi d’autres à envisager dans les secteurs les plus fragiles. Cette option est aujourd’hui un terme mal connoté, sans doute parce qu’en Alsace on s'imagine immédiatement une rampe ou un pivot comme pour le maïs. En viticulture, seul le goutte à goutte rentrerait en ligne de compte. » La commission composée de dix professionnels et techniciens s’est pour l’heure réunie trois fois pour défricher le terrain. Elle se rencontrera à nouveau après les vendanges. Pour avoir des données fiables en main, elle a commandé trois études de cas d’irrigation théorique sur le Bollenbeg, à Colmar et à Scherwiller. « Il nous faut connaître les contraintes liées à l’accès et à la mise à disposition d’eau afin d’en déterminer la faisabilité et les coûts », commente Gilles Ehrhart. Les limites du changement de porte-greffe « Nous restons opposés à l’irrigation. Notre clientèle ne l’accepte pas, mais si c’est pour sécuriser un rendement et un revenu en entrée de gamme… », tempère Denis Hebinger, du groupe des jeunes vignerons indépendants. « Dans ce cas, il faudrait mettre en place deux appellations, Alsace, et Alsace terroir, pour tous ceux qui n’ont pas envie d’être associés à une image d’irrigant. » Comme lui, une partie du vignoble milite pour d’autres alternatives. Celles qui doivent être efficaces le plus rapidement possible tournent autour de la réflexion sur la taille, le palissage, la nature des couverts, tout ce qui favorise la hausse du taux de matière organique, donc la capacité du complexe argilo humique à mieux fixer l’eau, ainsi que l’incontournable travail du sol. « Ce dernier peut être à double tranchant. S’il n’est pas bien maitrisé, il y a risque de gonflement des baies en cas de pluie », prévient Arthur Froehly, responsable du pôle technique du Civa. « Le fil conducteur, c’est qu’en cas d’année à stress, il faut diminuer le rapport feuilles/fruits pour permettre à la vigne d’absorber cette contrainte climatique. » Des stratégies d’esquive plus fondamentales peuvent être envisagées : le choix de remonter en altitude et/ou de préférer une exposition nord, planter de nouveaux cépages ou changer de porte-greffe. En Alsace, seule cette dernière éventualité est expérimentée avec une dizaine de candidats. « Si d’ici cinquante ans, la température moyenne augmentait par exemple de 4 °C, la maturation démarrerait le 20 juillet. Ce n’est pas une bonne chose pour un blanc », signale Arthur Froehly. L’idée de se servir d’un porte-greffe utilisé dans le sud de la France pour décaler la maturité après les périodes à risque semble donc pertinente. Mais contrôler en tout point le comportement de ce matériel s’avère très compliqué. « Prenons le Riparia. Il est peu productif, mais il ne convient pas pour des vins secs parce qu’au final, le taux de sucre des raisins est trop élevé. Le 41B est en revanche un support très vigoureux qui ressort bien à la dégustation. Il est intéressant sur riesling en année sèche. Il lui garde fraîcheur et acidité. Mais tamponner les millésimes reste délicat. Cela peut très bien marcher une année, moins une autre. Le porte-greffe est un moyen parmi d’autres, mais il risque de vite atteindre ses limites. Il ne peut pas faire de miracles en blancs, surtout si on veut produire des rieslings secs. » Au-delà du porte-greffe, se pose la question des cépages. Aucune expérimentation n’est en cours dans ce dossier éminemment politique qui n’a pas encore été ouvert par les instances décisionnaires du vignoble…












