Auteur

Florence Péry

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Retrait du Phosmet

Les producteurs alsaciens de moutarde vers l’impasse

Cultures

Publié le 01/03/2022

La décision est tombée en décembre : le Phosmet, substance active utilisée en colza contre les coléoptères d’automne n’a pas été réapprouvé. Publié fin janvier, le règlement d’exécution qui officialise cette décision fixe au 1er mai au plus tard le retrait de l’Autorisation de mise sur le marché (AMM). Pour pouvoir commercialiser et utiliser les stocks restants, un délai est accordé jusqu’au 1er novembre 2022. Cette décision, bien qu’attendue depuis plusieurs mois, a fait réagir Terres Inovia, l’institut des huiles et des protéines végétales. « Dans le contexte récent d’implantations irrégulières ou tardives (sécheresse) auxquelles se rajoute une forte pression de coléoptères d’automne (grosse altise et charançon du bourgeon terminal) pouvant présenter un fort niveau de résistance aux pyréthrinoïdes, le Phosmet est devenu une substance pivot. Si dans une grande partie du territoire, les pyréthrinoïdes constituent encore un moyen de protection, la situation est beaucoup plus délicate dans les zones à forte résistance », indique Terres Inovia dans un communiqué.

Qu’en est-il en Alsace, où le colza est une culture plutôt récente et assez peu développée ? « D’après les analyses de Terres Inovia, nous n’avons pas ou pas encore de résistance. C’est une chance », indique Fabienne Boizet-Noël, conseillère grandes cultures à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA). De ce fait, le Phosmet n’est pas utilisé dans cette culture. En cas de besoin, précise la conseillère, les producteurs de colza ont recours aux pyréthrinoïdes. Ils devraient donc pouvoir continuer à le faire tant qu’aucune résistance ne se manifeste.

En revanche, c’est dans la culture de moutarde que ce retrait pose problème. Le Phosmet y est utilisé pour lutter contre les méligèthes avant la floraison, indique Pierre Geist, conseiller spécialisé à la CAA. « Il est utilisé en cas de grosse pression de méligèthes, mais pas exclusivement. Les producteurs disposent d’autres produits mais certains arrivent aussi dans leur dernière année d’utilisation. On pensait se rabattre sur le Phosmet. Ce retrait va donc engendrer des difficultés », prévoit Pierre Geist. Les seuls insecticides restants sont Decis ou Karaté Zéon. Or, Karaté Zéon est déjà utilisé sur les moutardes semées au printemps contre la tenthrède de la rave, un insecte ravageur qui fait des dégâts dans la moutarde. L’utiliser aussi contre méligèthe risque de favoriser des résistances. Quant aux solutions alternatives, « on les cherche encore », assure le conseiller. En collaboration avec Planète Légumes, un essai a bien été tenté avec des produits utilisables contre l’altise sur choux, mais « il n’en est pas ressorti grand-chose ». « On n’a pas la solution », reconnaît Pierre Geist.

Un risque d’abandon

Les stratégies d’évitement pour lutter contre les méligèthes en colza ne seraient pas applicables en moutarde. « Ces stratégies, sur lesquelles travaille Terre Inovia, consistent à semer 5 % de variétés très précoces parmi des variétés classiques. Ces 5 % fleurissent plus tôt et attirent les méligèthes si bien qu’une fois que les autres variétés arrivent à floraison, il n’y a plus de risque pour la culture. En colza, cela marche relativement bien quand la pression est moyenne à faible. Mais en moutarde, l’écart entre niveaux de précocité est de trois jours, ce qui n’est pas suffisant pour ce type de stratégie », indique le conseiller.

Vu le peu de solutions restantes, Pierre Geist craint d’ « arriver à une situation où on ne contrôlera plus rien car on ne change pas de mode d’action ». Ce qui pourrait faire renoncer certains producteurs de moutarde à cette culture, pourtant recherchée par la société Alélor. En plus de la moutarde blanche, implantée au printemps, quelques producteurs se sont lancés dans la moutarde brune, qui donne un condiment plus piquant que la moutarde douce d’Alsace commercialisée par le fabricant. La moutarde brune est semée fin septembre, un peu plus tard que le colza. Depuis l’an dernier, un agriculteur la cultive en bio. Les attaques d’altise et de charançon auxquelles il est confronté montrent à quel point il est difficile de se passer d’insecticide. « Les plantes étaient tellement affaiblies qu’elles ont eu beaucoup de mal à fleurir », rapporte Pierre Geist.

Stratégie

« Prospecter plus pour développer la vente en bouteilles »

Vigne

Publié le 22/02/2022

D’abord salarié sur l’exploitation familiale, Alexis Schoepfer, 26 ans, a succédé à ses parents, Anita et Henri, voici un an. Le domaine Schoepfer-Muller, comme d’autres à Wettolsheim, a agrandi ses surfaces en rachetant des terrains en friches à Walbach, dans la vallée de Munster. Si bien qu’aujourd’hui, Alexis dispose, en plus des vignes proches du siège de l’exploitation, de deux îlots de 2,5 ha et 5 ha distants d’une dizaine de kilomètres. Issus de très petites parcelles regroupées au fil du temps, ces îlots ont été aménagés en terrasses pour tenir compte de la pente (environ 50 %) et pouvoir mécaniser les travaux. Ils sont majoritairement plantés en auxerrois et en pinot noir, ce dernier cépage représentant 4,5 ha sur un total de 12,5 ha.

Le domaine est certifié HVE3 depuis 2019 pour « répondre à la demande du marché » mais la transition vers le bio n’est pas d’actualité. « Pour l’instant, dans les vignes en forte pente comme les nôtres, il n’y a pas d’alternative convaincante au désherbage chimique. » Un désherbage mécanique provoquerait une érosion qui fragiliserait les terrasses, considère le vigneron. De ce fait, le domaine s’oriente plutôt vers un système de fauche entre les ceps. « Nous sommes en train de travailler avec une entreprise allemande qui met au point ce genre d’outil mais il est encore en phase de développement », expose Alexis. Pour la protection de la vigne, le domaine teste depuis sept ans, sur 20 ares, le traitement à l’eau ozonée avec un matériel américain (Agri O’zein). Les résultats sont aléatoires, reconnaît le jeune vigneron, qui regrette le peu de soutien accordé à ces essais dont le domaine est seul à assumer la charge. « Pousser cette technologie chez nous, ce serait déjà bien », juge Alexis qui, avec l’eau ozonée, se verrait bien limiter l’usage des produits phytosanitaires à l’encadrement de la fleur.

Les petites bêtes et les grosses

Dans ses vignes enherbées tous les rangs, le vigneron fauche « le moins possible et en alternance pour préserver la biodiversité ». Des relevés lui ont permis de vérifier l’efficacité de cette stratégie sur les insectes et la flore. « Dans les premières parcelles, cela fait 10 ans qu’on voit des mantes religieuses. Cela veut dire qu’il y a assez d’autres insectes pour qu’elles se développent. » Les relevés botaniques ont par ailleurs montré la présence de 30 espèces différentes de plantes sur 2 m2. Cette attention à la biodiversité lui vient de ses études à l’école d’ingénieurs de Changins, en Suisse, prolongeant un BTS viticulture-œnologie obtenu à Beaune. Alexis essaie également de préserver la biodiversité dans les talus, qui servent de refuge aux insectes et aux oiseaux, en fauchant alternativement le haut ou le bas à l’aide d’une épareuse. Dans le même but, lui et son père font pâturer deux vaches écossaises dans un ancien verger reconverti en prairie, situé au beau milieu des vignes de Walbach. La prairie et son étang ramènent « une diversité d’espèces impressionnante » - mouches, chauves-souris, pics-verts, hérons - qui se propage jusqu’aux vignes.

La plupart des travaux de la vigne sont mécanisés. Le domaine a investi dans une machine à vendanger sur chenillettes, qui permet de récolter dans les fortes pentes et dans les vignes en terrasses. Pour le crémant et le grand cru, où seule la récolte manuelle est admise, Alexis fait appel à un prestataire. Le chai est conçu de telle sorte qu’une seule personne peut décharger et mettre en route le pressoir. Les jus s’écoulent par gravité dans les cuves situées en sous-sol, dont la plupart sont thermorégulées. Alexis, qui vinifie depuis 2018, suit un itinéraire classique : débourbage statique de 24 h, soutirage, mise en fermentation à l’aide d’un pied de cuve et contrôle de température entre 18 et 20 °C pour les blancs. Pour le millésime en cours, le vigneron va tenter un élevage sur lies plus long que d’habitude pour « affiner les vins le plus possible, ajouter du gras, développer le côté aromatique ». Il va laisser s’enclencher la fermentation malolactique, de manière à obtenir « des vins de garde avec une certaine élégance ». Pour les rouges, il fait macérer les raisins éraflés en cuve entre 6 à 10 jours selon la maturité, puis pratique des remontages deux fois par jour, voire des délestages en fonction de l’année. « Sur le long terme, je voudrais évoluer vers des vins plus typiques de leur terroir. »

Mais avant cela, le vigneron se fixe pour objectif de développer la vente en bouteilles pour ne plus être aussi dépendant du vrac. Celui-ci représente encore 60 % des volumes. La vente en bouteilles se fait essentiellement auprès des particuliers, en direct au caveau ou par livraison. Alexis souhaite intensifier les efforts de prospection en direction des cavistes et des CHR (cafés, hôtels, restaurants) mais pour cela, il lui faudra embaucher un commercial ou un salarié qui pourra le seconder à la vigne. Le jeune vigneron projette également de rénover le caveau, qui n’est plus suffisamment fonctionnel.

Magazine

Les trésors discrets du musée Unterlinden

Vigne

Publié le 16/02/2022

À Colmar, le vin est partout. Caroline Claude-Bronner, guide-conférencière indépendante, le dit avec d’autant plus de conviction qu’elle propose depuis plusieurs années des visites guidées de la ville aux touristes de passage dans la région. Avec « Colmar, capitale des vins d’Alsace », elle fait découvrir la richesse du patrimoine vitivinicole de la ville et les liens forts que Colmar a tissés avec le vignoble alsacien. « L’Art, la vigne et le vin au musée Unterlinden » renouvelle l’approche en mettant en lumière tout ce qui, dans les collections de l’emblématique musée, a trait à la vigne et au vin. Conçue par la guide-conférencière pendant la pandémie, cette visite thématique chemine à travers les siècles et les différents espaces d’exposition du musée.

Première étape dans le cloître médiéval dédié aux arts du Moyen-Âge et de la Renaissance, où les collections d’art décoratif et d’art populaire englobent une série d’objets d’orfèvrerie en lien avec le vin, parmi lesquels des hanaps. Quand elles n’avaient pas un usage récréatif, ces coupes à boire dotées d’un couvercle, étaient offertes en cadeau par les grands seigneurs, souligne Caroline Claude-Bronner. Fabriquées en métal précieux, parfois ornées de grappes de raisin, elles témoignent d’un certain art de vivre. Un art de vivre qu’appréciaient sans aucun doute les membres du wagkeller, une sorte de club patricien qui se réunissait pour manger, boire, entretenir l’amitié et se baigner. Ce qu’on pourrait appeller le « boire ensemble », évoqué par la cheminée du wagkeller, reconstituée dans une des pièces du musée. Gobelets en bois, taste-vin, verres gravés ou incrustés servent à déguster ou à grumer le vin. À l’époque, deux types de vin cohabitent, précise la guide : « Les vins du quotidien, souvent mélangés à de l’eau, provenant des nombreux domaines viticoles situés autour de Colmar, et les grands crus issus des weinbergen, qui étaient exportés par leurs riches propriétaires vers la Suisse et le nord de l’Europe ».

Le vin qui soigne

Avec le retable d’Issenheim, pièce majeure exposée dans la chapelle attenante au cloître, c’est une autre conception du vin qui se donne à voir. Tout juste restauré, ce polyptyque monumental a été peint par Matthias Grünewald et sculpté par Nicolas de Haguenau entre 1512 et 1516 pour répondre à une commande des Antonins d’Issenheim. Composé de panneaux et de sculptures illustrant des épisodes de la vie du Christ et de saint Antoine, il est comparable à « un livre d’images ». Les Antonins y exposent les malades atteints d’ergotisme - ou feu de saint Antoine, maladie mystérieuse dont on saura bien plus tard qu’elle est causée par l’ergot du seigle. La force qui se dégage de ces images saintes est supposée les aider à guérir. En renfort de cette thérapie par la foi, les Antonins administrent à leurs malades le « saint vinage », un breuvage à base de vin et de plantes médicinales, mises au contact des reliques de saint Antoine, à qui sont prêtés des pouvoirs de guérison. « Glauben durch heilen und heilen durch glauben », résume Caroline Claude-Bronner.

La cave du musée, réhabilitée lors des travaux d’extension du musée, abrite quant à elle la collection de matériel viticole constituée durant l’entre-deux-guerres par l’artiste Jean-Jacques Waltz, dit Hansi, qui fut conservateur du musée Unterlinden. « Suite à la crise du phylloxéra, toute une partie du patrimoine viticole avait été détruite. Il s’est inquiété de cette disparition. » Plusieurs pressoirs, dont un pressoir fabriqué avec 12 essences de bois différentes, des comportes, des outils de travail de la vigne et des foudres composent la collection. S’il n’est pas le plus imposant, le tonneau du Fasselritter réalisé par un maître tonnelier de Traenheim en 1781, étonne par sa façade, qui représente un bonhomme nu et ventru chevauchant un tonneau avec dans une main un cruchon et dans l’autre, un verre.

La collection d’art moderne, installée dans l’Ackerhof, l’aile la plus récente du musée, abrite l’une des pièces maîtresses d’Unterlinden : la tapisserie créée d’après un des plus célèbres tableaux de Picasso. On serait bien en peine de trouver un lien avec le vin dans cette œuvre où s’empilent les corps désarticulés des victimes du bombardement de la ville espagnole de Guernica en 1937. Et pourtant… C’est avec l’argent de cette tapisserie que son auteur, l’artiste Jacqueline de la Baume-Dürrbach, a acheté le domaine de Trévallon, en Provence, rapporte Caroline Claude-Bronner. Un domaine que son fils, le vigneron Éloi Dürrbach, disparu en novembre dernier, a porté au plus haut niveau de renommée.

Commerce

Les arômes du vin, sans l’alcool

Vigne

Publié le 08/02/2022

Entre 100 et 150 millions de bouteilles aux États-Unis, 40 millions de bouteilles en Allemagne : le marché du vin désalcoolisé représente, depuis quelques années, un peu plus qu’une goutte dans l’océan des boissons. Pourtant, rares sont encore les opérateurs qui s’y lancent, en France tout au moins. « On s’est posé la question d’y aller ou pas », admet Yves Baltenweck, président de la Cave de Ribeauvillé, qui vient de lancer ses deux premières cuvées de vin désalcoolisé*. À force de s’entendre demander si la cave en proposait, l’idée a fini par faire son chemin, complète David Jaeglé, directeur commercial et responsable export de la coopérative, qui fait état d’une demande émanant surtout des pays du nord de l’Europe, d’Allemagne, des USA et du Canada. Encore fallait-il être en mesure de proposer des produits dignes de la réputation de la cave, qui commercialise ses vins dans 42 pays à travers le monde. Or, au départ, les dégustations auxquelles s’astreignent les responsables de l’entreprise alsacienne sont peu convaincantes. « Franchement, ce que nous avons goûté au début ne nous plaisait pas du tout. Cela n’avait rien à voir avec du vin. C’était plus proche de la tisane ou du jus de fruit. Il manquait les aromatiques du vin », détaille David Jaeglé.

Jusqu’au jour où… Frédéric Chouquet-Stringer, un agent basé en Allemagne, leur fait goûter des vins désalcoolisés outre-Rhin. « Ceux-ci nous paraissaient très proches du goût du vin tel que nous le connaissons. » S’ensuivent quelques allers-retours entre l’Alsace et l’Allemagne. Les responsables de la Cave de Ribeauvillé, accompagnés de l’œnologue Évelyne Bléger-Cognacq, visitent plusieurs sites spécialisés dans la désalcoolisation des vins, goûtent et regoûtent. Ils essayent d’imaginer lequel ou lesquels de leurs produits pourraient se prêter à une distillation sous vide à froid, à - 33 bars. « C’est un procédé qui génère une évaporation de 17 % du volume, donc tout le reste se concentre, aussi bien l’acidité que l’amertume, voire les défauts s’il y en a. Il nous fallait donc des vins relativement neutres, nets, francs, précis, sans trop d’acidité au départ et peu de SO2, donc peu de sucres résiduels », rapportent Yves Baltenweck et David Jaeglé, précisant qu’une infime fraction d’alcool - moins de 0,5 % - est réinjectée à l’issue du processus.

Un assemblage et un mousseux 100 % muscat

Compte tenu du volume minimum requis par Trautwein, le prestataire choisi, les responsables de la Cave de Ribeauvillé partent sur une grosse centaine d’hectolitres. Envoyés sous forme de vrac, ils donnent, une fois désalcoolisés et embouteillés dans le Palatinat, 6 500 bouteilles d’un assemblage de sylvaner et de muscat, et autant de mousseux 100 % muscat. « Bien que nous n’ayons pas eu la possibilité de goûter d’autres cépages alsaciens désalcoolisés, car il n’en existait pas, nous avions notre idée de ce que nous recherchions : quelque chose d’aromatique, de floral et sans défaut », précise Yves Baltenweck. S’il juge le résultat « satisfaisant pour un premier essai », reste à savoir quel type de clientèle peut se laisser tenter. « C’est un produit pour de nouveaux consommateurs », postule le président de la Cave de Ribeauvillé qui se réjouit de pouvoir approcher « une clientèle qu’on ne touchait pas jusqu’ici : les non-consommateurs volontaires ». Et d’énumérer les femmes enceintes, les personnes qui suivent un traitement médical, les gens en surpoids, ceux qui veulent prendre le volant… « C’est quand même plus sympa d’ouvrir une bouteille comme celle-là qu’une bouteille de soda qui contient quatre fois plus de calories. »

Yves Baltenweck reconnaît qu’il s’agit d’« un marché de niche ». L’objectif, pour la cave, n’est pas tant de faire des profits que « de satisfaire nos clients pour qu’ils n’aillent pas chercher ailleurs ce qu’ils peuvent trouver ici », ajoute-t-il. Il était donc important d’être les premiers en Alsace à se positionner sur ce marché. « Cela rejoint la philosophie de la cave. Nous avons voulu faire des produits de qualité. Les raisins utilisés répondent strictement à notre charte qualité, ils sont produits en HVE3 et issus de vendanges manuelles. À 8,50 € et 9,50 € la bouteille, ils ne sont pas dévalorisés. » Pour l’habillage, le choix a été fait de rompre avec les codes habituels, les deux cuvées ne bénéficiant pas de l’appellation Alsace : bouteille transparente, étiquette ronde, capsule bleu azur (pour l’assemblage) et un petit nom « Ribo » dont la dernière lettre évoque de manière quasi subliminale l’absence d’alcool dans la bouteille. Effet de nouveauté ou pas, en un mois, 20 % du volume produit a déjà été vendu.

Sur le même sujet : La nouvelle PAC officialise les « vins désalcoolisés » en suivant le cadre adopté par l’OIV

Stratégie

« Rester au plus près de ce que veulent les consommateurs »

Élevage

Publié le 02/02/2022

Depuis presque 50 ans, la famille Jehl élève des porcs à Niffer, village situé à 15 km à l’est de Mulhouse. Le grand-père faisait dans la génétique femelle, avant de passer naisseur-engraisseur partiel. Agathe et son mari Denis poursuivent l’activité, rejoints par leur fils aîné, Julien, en 2012 puis par le cadet, Thomas, en 2019. L’installation de Julien, après quatre ans de salariat, pousse à agrandir l’élevage et à construire un nouveau bâtiment, afin de dégager un revenu supplémentaire. Et tant qu’à se lancer dans un nouveau projet, les Jehl font le choix de l’engraissement sur paille. « Le porc sur paille, ça nous paraissait une garantie par rapport à l’image de qualité qu’on voulait véhiculer, pose Agathe Jehl. Nous sommes une exploitation familiale, nous souhaitons rester au plus près de ce que veulent les consommateurs. »

La construction du nouveau bâtiment d’engraissement se double d’une réorganisation de la maternité/post-sevrage et du bâtiment des gestantes. L’engraissement sur paille demandant plus de temps de travail, l’élevage engage une apprentie, qui travaille principalement à la porcherie. Agathe se charge de l’insémination des truies. Celles-ci reçoivent deux doses de semences, à 24 heures d’intervalle, dont une dose provenant d’un des deux verrats de la ferme. Pendant leur gestation, elles passent deux mois et demi sur paille, puis elles sont mises sur caillebotis. « On les laisse toujours par six, elles ne sont jamais mélangées jusqu’à la mise bas. Ainsi, elles restent calmes. » Ce n’est qu’au moment du sevrage qu’elles sont triées par taille « pour éviter la concurrence sur l’alimentation et l’accès à l’eau ». Elles rejoignent la maternité une semaine avant la mise bas. L’élevage affiche entre 11 et 12 porcelets sevrés/truie/portée, ce qui « n’est pas si mal, juge l’éleveuse. On ne cherche pas la prolificité maximum pour ne pas épuiser les truies. »

Sevrés à 28 jours, les porcelets ne sont pas tous engraissés sur place. « 75 % d’entre eux sont vendus à 25 kg à des éleveurs partenaires du Doubs qui les engraissent au petit-lait. » C’est la famille Jehl qui assure le transport, par lots de 80 à 90 porcelets. Les porcelets restants sont transférés dans le bâtiment d’engraissement, où ils sont nourris avec des céréales majoritairement produites sur la ferme. L’élevage est équipé d’un broyeur et de huit cellules de stockage, ce qui lui permet de fabriquer les rations des truies et des porcs aux différents stades de leur croissance, soit cinq formules différentes. L’alimentation comprend de l’orge et du blé, mais aussi du soja (pour les truies) et du méteil, un mélange de pois, triticale et avoine destiné à apporter des protéines aux porcs à l’engraissement. « Nous testons le blé de pois depuis deux ans et nous utilisons aussi un tout petit peu de maïs dans la ration des porcs charcutiers », complète Julien. Vitamines et minéraux sont fournis par un fabricant. « L’idéal serait d’être autosuffisant pour l’alimentation mais nous ne le sommes pas. Nous achetons une partie de l’orge et le soja, sous forme de tourteaux assimilables ». La hausse « disproportionnée » du prix du soja pousse tout de même à limiter les achats. « Nous avons un peu augmenté la surface en céréales au détriment du maïs mais nous ne pouvons pas faire plus car nous sommes limités par le stockage. »

La vente au détail remplace les caissettes

À 100 kg, les porcs sont envoyés à l’abattoir de Cernay. La ferme Jehl y fait abattre sept à huit porcs par semaine, dont une partie est vendue en carcasse à un boucher du Thillot et au Super U de Bollwiller. Le reste est transformé à la ferme par Thomas, boucher-charcutier-traiteur de formation, aidé d’un boucher salarié. Son installation a définitivement orienté l’élevage, qui vendait sa viande en caissettes via le GIE Terre d’Elsass, vers la vente au détail. La construction d’un laboratoire de 120 m2 et d’un magasin à la ferme a accompagné l’essor des ventes, devenu fulgurant au moment du confinement de mars 2020.

Chaque mardi matin, Thomas récupère les carcasses à l’abattoir et les découpe. La fabrication du petit salé, d’une vaste gamme de saucisses et charcuteries et des préparations en croûte l’occupe jusqu’au jeudi. Le vendredi matin, il prépare les commandes pour le magasin de producteurs l’Îlot fermier à Hirsingue et une petite épicerie des environs. Le vendredi après-midi et le samedi matin, les clients affluent dans le joli magasin de la ferme Jehl, dont la vitrine n’a cessé de grandir depuis son ouverture.

Si le confinement a permis de développer la clientèle dans un rayon d’une douzaine de kilomètres, Agathe sait que rien n’est jamais acquis. La qualité des produits, leur provenance locale et les prix pratiqués, qui sont « ceux d’une boucherie artisanale », sont de sérieux arguments de vente. Néanmoins, elle entretient le contact en publiant chaque semaine des nouvelles de la ferme sur une page Facebook. « Sinon, on vous oublie… »

Magazine

La vigne et les bijoux font la paire

Vigne

Publié le 26/01/2022

Scie, marteaux, pinces, meulettes, bouterolle, triboulet… Sur l’établi d’Élisa Klur, à peine plus grand qu’un bureau ordinaire, toute la panoplie des outils du bijoutier est réunie, rangée famille par famille. C’est dans son atelier-logement provisoire que la jeune femme découpe, étire, martèle, soude, polit les matériaux dont sont faits ses bijoux : du laiton, récupéré chez son grand-père, de l’argent, qu’elle commence tout juste à intégrer à ses créations, mais aussi des matériaux plus insolites comme ces morceaux de joint récupérés dans la cave et transformés en boucles d’oreilles dans une logique d’ « upcycling ». Ceux qui ne conçoivent des bijoux qu’en métal précieux seront peut-être déçus. Élisa, au contraire, se réjouit de pouvoir associer des objets ou des matériaux promis au rebut et des matières nobles, de préférence recyclées dans le cas des métaux précieux. Elle utilise aussi des fragments de végétaux prélevés dans les vignes, comme les vrilles lignifiées qu’elle monte sur des broches ou des colliers. « Par la suite, je pense aussi me servir des éléments qu’on trouve en cave. Du tartre par exemple ».

Allier l’esthétique au sens

Élisa découvre la bijouterie lors d’un stage effectué chez un ami de la famille, alors qu’elle étudie l’histoire et la théorie de l’art à l’université de Strasbourg. L’envie de s’essayer à « quelque chose de plus manuel » la démange. Grâce à cette expérience, qui fait suite à des stages de peinture, elle acquiert la conviction que le travail sur la matière est fait pour elle. Elle s’inscrit à la Goldschmiedeschule de Pforzheim, en Allemagne, l’une des plus vieilles écoles d’orfèvrerie et d’horlogerie d’Europe, s’y initie aux techniques de base d’orfèvrerie ainsi qu’à l’approche développée par la bijouterie contemporaine : non pas rechercher l’esthétique pour l’esthétique, mais l’allier au sens. Faire en sorte que « le bijou contribue à faire passer un message », résume la jeune femme. La fermeture de l’école durant quatre mois, en raison de la pandémie de Covid, la ramène à son village d’origine, Katzenthal. Ses parents, Francine et Clément Klur, ont entamé deux ans plus tôt une démarche de « décroissance joyeuse », passant de 7 ha de vigne cultivés en biodynamie à 1,8 ha. Ce retour inopiné sur le domaine la convainc de s’y installer : « J’avais assez de bagages en bijouterie pour me lancer. » Et assez de soutien familial pour se former, en parallèle, à la viticulture et à l’œnologie.

La vigne et l’univers du vin sont une source d’inspiration quotidienne pour la jeune femme qui se plaît à observer le vivant dans toutes ses manifestations. Déclinée en bagues et en boucles d’oreilles, la collection Saccharo est un hommage aux levures Saccharomyces cerevisiae, ces travailleuses de l’ombre responsables de la fermentation alcoolique. Les découpes ornant les bijoux reprennent les formes bourgeonnantes caractéristiques de ces micro-organismes vivants. Les colliers vrilles, comme les dernières bagues fabriquées par Élisa, empruntent leurs circonvolutions hélicoïdales aux fines tiges qui se forment au moment de la croissance de la vigne et s’enroulent au support rencontré.

Pour les fêtes de fin d’année, alors que son site internet n’était pas encore en place, les créations d’Élisa se sont taillé un joli succès auprès d’une clientèle venue essentiellement par le biais du vin. Maintenant qu’elle a obtenu l’autorisation de vendre des bijoux en argent, elle envisage de consacrer plus d’énergie à la commercialisation, en participant notamment à des salons des métiers d’art. Pourtant, entre les vignes et l’artisanat d’art, il n’est pas question de choisir. Même si les premières dictent leur tempo, « je mets les deux activités sur un pied d’égalité, assure Élisa, qui déménagera son atelier d’ici quelque temps dans un ancien bâtiment agricole réhabilité selon les techniques de l’écoconstruction. Croiser et mélanger les différentes disciplines, c’est ce qui fait la richesse de la bijouterie contemporaine. » Élisa ne s’en prive pas. Elle le revendique jusque dans le nom donné à sa marque, Tack & Glou, qui réunit les sonorités produites par le martèlement du métal et celles qui se font entendre en cave lors des fermentations.

Stratégie

La fidélité se cultive au quotidien

Vigne

Publié le 20/01/2022

À la tête du domaine Ostertag-Hurlimann depuis 2010, Yannick Hurlimann et sa sœur Sylvie ont pris la suite de leurs parents, René et Jeannine, après avoir travaillé quelques années sur l’exploitation familiale. Depuis l’arrivée de Yannick, en 2000, le domaine, qui comptait une dizaine d’hectares, a quasiment doublé ses surfaces. Avec la reprise progressive de parcelles à Reichsfeld, Blienschwiller, Dambach, Epfig et Bernardvillé, il atteint désormais 19 ha, dont 70 ares de jeunes vignes qui ne sont pas encore en production.

Le domaine, passé en HVE (haute valeur environnementale) en 2018 « pour valoriser les efforts faits dans les vignes », a entamé officiellement sa conversion au bio en 2020. « Le plus difficile est d’arriver à gérer l’aspect phytosanitaire et le travail du sol », indique Yannick. Les vignes sont enherbées naturellement un rang sur deux. Le vigneron utilise la charrue pour travailler l’interrang et alterne rollhacke et rasettes pour désherber sous le cavaillon. Soucieux de maîtriser la vigueur de la vigne, il privilégie des apports réguliers d’engrais organique sous forme de biocompost. « Mon objectif, c’est de restituer ce que la vigne a puisé. Je recherche plutôt un équilibre qu’une faible vigueur, même dans le grand cru Winzenberg. » Pour éviter les carences, qui « peuvent survenir très rapidement dans des sols sableux ou schisteux comme à Reichsfeld », il n’hésite pas à faire des analyses de sol. Sans possibilité de recourir aux produits phytosanitaires de synthèse, il a réussi à limiter les dégâts de mildiou et d’oïdium l’an dernier, malgré la forte pression, en utilisant du cuivre et du soufre. Dix traitements positionnés aux moments clés lui ont permis de maintenir un rendement moyen de 50 hl/ha, certes inférieur au rendement habituel mais avec une qualité qu’il juge satisfaisante.

Quand la maturité prime

En dehors des raisins destinés au crémant et des parcelles en terrasse ou en pentes raides (un bon tiers des surfaces), la récolte est mécanique. Le domaine epfigeois est équipé de sa propre machine à vendanger, ce qui lui permet de maîtriser la date de récolte. « La maturité, c’est ce qui prime. Cette année, nous avons dû arrêter la récolte pendant cinq jours d’affilée pour laisser le temps au raisin de mûrir. Nous avions les degrés, mais tant que l’équilibre n’était pas là… » Pour décider en toute connaissance de cause, Yannick et Sylvie envoient des échantillons à un laboratoire spécialisé pour analyse. Grâce à deux pressoirs pneumatiques de 30 hl et 50 hl, les raisins sont pressurés entre 6 et 8 h. Les jus sont ramenés entre 70 et 100 NTU par flottation. Le domaine utilise ses propres levures pour la fermentation. Il les multiplie dans un biofermenteur et ensemence tous ses vins avec celles-ci après avoir vérifié auprès du laboratoire qu’elles sont suffisamment actives. « Cela évite d’utiliser des activateurs et assure des fermentations beaucoup plus régulières qui vont jusqu’à la fin », précise Sylvie. Elle y voit le prolongement logique d’un travail en bio, même si le procédé exige « du travail et du suivi ».

Yannick n’envisage pas de vinifier sans soufre, mais il limite l’usage du SO2 : 1 g/hl à la vendange, entre 4 et 9 g/hl après fermentation alcoolique selon les cépages, « ce qui suffit largement pour tout l’hiver ». Il ne réajuste pas forcément la dose de SO2 lors de la filtration sur kieselguhr, en janvier-février, mais plutôt à la mise en bouteilles qui n’intervient « que lorsque les vins sont ouverts », ce qui peut aller chercher jusqu’en mai pour les gewurztraminers et les pinots gris. Le domaine disposant de sa propre machine, il embouteille par lots de 15 000 à 20 000 bouteilles. La mise se fait sans sorbate depuis l’an dernier « dans l’objectif d’avoir des vins plus aromatiques ». Un choix dicté par la volonté de « garantir les vins les plus naturels possible » et qui implique une hygiène irréprochable de l’embouteilleuse.

La part du vrac ayant diminué sous l’effet de la baisse des rendements de l’AOC Alsace, le domaine mise essentiellement sur la vente en bouteilles, qui représente les deux tiers de ses volumes. Partis d’une clientèle de particuliers, essentiellement locale au départ, les parents de Yannick et Sylvie ont élargi les débouchés en participant à des salons dans toute la France à partir de 1998. Depuis, la famille Hurlimann installe son stand dans une vingtaine de villes chaque année : Toulouse, Morlaix, Caen, Villeurbanne… L’annulation des salons, lors des confinements, a obligé à développer le drive, la livraison groupée et l’expédition. « Nous avons la chance d’avoir une clientèle assez fidèle », se réjouit Sylvie. Cette qualité, que la famille Hurlimann s’efforce de cultiver au quotidien, a permis de retrouver un niveau de vente comparable à celui d’avant la pandémie durant l’été 2021. L’affluence croissante constatée sur les salons de fin d’année 2021 laisse espérer une poursuite de cette tendance.

Commerce

L’Alsace à portée de verre

Vigne

Publié le 07/01/2022

Ouvert depuis la mi-juin 2021, à l’angle de la rue du 22 Novembre et de la rue des Aveugles, l’Alsace à boire réunit, en un même lieu, une boutique de caviste et un bar à vin. Les deux sont dédiés à 100 % aux vins d’Alsace. Des cavistes, Strasbourg n’en manque pas. Des bars à vins ou des restaurants servant des vins de la région non plus, reconnaît Emmanuel Ehrhardt, le sommelier responsable des lieux. Mais aucun ne les met en avant autant que le souhaiterait cet ancien du lycée hôtelier d’Illkirch, « un poil chauvin », qui a passé dix ans à voyager d’un établissement gastronomique à un autre. Faire découvrir à un large public la diversité exceptionnelle des terroirs de la région et les crus qui en proviennent, c’est l’ambition de la nouvelle enseigne, qui dépend d’un groupe de restauration bien implanté à Strasbourg. Convaincu qu’il faut « dépoussiérer » l’image des alsaces, le sommelier souhaite se démarquer par la qualité de sa sélection. Sa volonté : représenter aussi bien les grands classiques de l’appellation, incarnés par des maisons renommées, que « les petits nouveaux et les vignerons en devenir ». Dans la boutique, les clients ont accès à 190 références, dont les 51 grands crus d’Alsace représentés chacun par un domaine.

Les six premiers mois d’activité ont déjà amené une clientèle de connaisseurs et d’amateurs de vins éclairés, attirés par une sélection composée « à 80 % au moins » de vins issus de l’agriculture biologique ou biodynamique et d’une gamme de vins nature, domaine où « la demande est forte », selon Emmanuel Ehrhardt. Attirer des consommateurs plus occasionnels ou des non-initiés est un challenge plus ardu. Pour le relever, L’Alsace à boire invite un domaine tous les samedis. De 15 h à 20 h, son représentant vient présenter quelques-uns de ses vins : ceux qui sont commercialisés dans la boutique, voire une sélection personnelle. La dégustation - gratuite - et le contact direct avec le viticulteur ou la viticultrice permettent au néophyte comme au passionné d’enrichir sa culture vinique, quel que soit son niveau de connaissances de départ. Depuis début septembre, une vingtaine de domaines se sont prêtés à l’exercice.

Un droit de bouchon unique

Pour favoriser la découverte, L’Alsace à boire propose une autre option : la dégustation au verre dans la partie bar à vin. « Nous avons la volonté de faire cohabiter les deux espaces, explique Emmanuel Ehrhardt. L’idée, c’est que le client puisse commander un vin au verre ou qu’il vienne choisir dans la vinothèque le vin qu’il consommera sur place. Nous appliquons un droit de bouchon de 15 € quelle que soit la bouteille mais pas de marge supplémentaire. » Ce droit de bouchon, qui s’ajoute au prix du flacon, trouve sa contrepartie dans le rafraîchissement et le service du vin à la juste température. Grâce à un « chiller » (une machine à refroidir), le sommelier et son équipe sont capables de rafraîchir n’importe quelle bouteille de vin d’Alsace en moins de 9 minutes chrono.

Ceux qui consomment sur place peuvent s’installer derrière le bar, sous le luminaire géant fait de bouteilles suspendues, ou prendre place à l’une des tables en bois. L’ambiance se veut tout à la fois « populaire et cosy ». Entendez par là : « chacun vient comme il est et boit ce qu’il a envie », traduit Emmanuel Ehrhardt, peu soucieux de formalisme. En ce début d’après-midi de la mi-décembre, deux couples d’Anglais font une pause, le temps de déguster une planchette de charcuterie accompagnée d’un verre de rouge. La sélection au verre se compose d’une vingtaine de références, dont la moitié de blancs. Les rouges, les vins oranges, les effervescents et le rosé complètent l’offre. « Nous changeons quatre à cinq vins par semaine pour que chaque mois, la totalité de l’offre soit renouvelée, précise le sommelier. Cela permet de mettre en valeur différents domaines en organisant un roulement. » Les prix s’échelonnent, cette semaine-là, de 4,30 € le verre de 12 cl pour un pinot blanc 2020 du domaine Meyer-Fonné à 11 € pour un pinot noir Burlenberg 2017 de chez Marcel Deiss. Un verre de pinot gris grand cru Kirchberg de Barr 2018 de la maison Héring s’affiche à 6,90 €. Toute l’offre au verre est également proposée en format dégustation de 6 cl.

Pour ceux qui n’apprécient pas le vin, des boissons sans alcool - eau, limonade, jus de fruits Sautter -, des bières artisanales (Uberach pour les bières en bouteilles, Perle et Bendorf pour les autres), des cocktails et spiritueux fabriqués localement sont disponibles. « Whisky, gin, liqueurs, rhum, tout est alsacien. On a même un Spritz et un pastis de la région, souligne Emmanuel Ehrhardt. On ne s’appelle pas l’Alsace à boire pour rien. » Pour accompagner les crus, des planchettes de charcuterie et de fromages, eux aussi de provenance locale, ainsi que des plats chauds servis en bocaux, renouvelés chaque jour. La capacité du bar à vin - une petite quarantaine de places - peut être doublée grâce à la terrasse, ouverte aux beaux jours. En soirée, l’ambiance musicale évolue vers la chanson française des années 1980-1990. Avec, côté décibels, autant de modération que dans les verres. La convivialité sans les excès.

Chanvre graine

La petite graine qui monte

Cultures

Publié le 06/01/2022

David Kalms et son frère Guillaume sont à la tête d’une entreprise artisanale baptisée Chanvr’eel, nouvellement installée à Benfeld. Convaincus par les vertus écologiques de la culture de chanvre et par les bienfaits de sa graine, qu’ils considèrent comme « un super-aliment », ils se sont spécialisés dans les produits alimentaires et cosmétiques à base de chanvre. Les deux frères ont préféré exploiter la graine « facilement utilisable et moins onéreuse » que la fibre, qui avait fait l’objet d’une tentative de relance en Alsace au début des années 2010. À partir de la graine de chanvre, les deux frères proposent toute une palette de produits : graine entière, graine décortiquée, farine ou protéine pure, pâtes alimentaires, huile, savons, baumes. Les 23 protéines contenues dans sa graine font du chanvre un aliment plus protéique que la volaille, selon David Kalms. Incorporée dans les produits cosmétiques (à petite dose car elle rancit rapidement), elle apporte du confort à la peau.

Une filière et des partenaires

La graine de chanvre est un oléoprotéagineux, complète Olivier Hartz, le fondateur de Hartz’Riedland SAS. Elle contient environ 26 % de protéines hautement digestibles, 29 % d’huile avec un rapport oméga 6/oméga 3 « idéal pour l’homme », et des fibres très intéressantes pour le transit intestinal. Grâce à cet équilibre, elle peut être considérée comme l’ « une des trois meilleures sources de protéines végétales existantes ». Olivier Hartz, qui a longtemps travaillé pour un groupe d’ingrédients alimentaires japonais, s’est décidé à en développer la culture à son retour en Alsace en 2018. Il a convaincu son oncle d’en semer après avoir proposé aux responsables de l’usine Tereos de leur fournir des graines, en substitution des graines décortiquées que l’entreprise faisait venir d’Autriche pour incorporer dans une de ses recettes. L’ancien ingénieur en agriculture s’est attaché à trouver de la semence et des partenaires susceptibles de l’aider à monter une filière : Planète Chanvre, un groupement de Seine-et-Marne, pour le soutien agronomique et une unité allemande proche de Karlsruhe pour le décorticage. Contrairement à David et Guillaume Kalms, qui se positionnent sur le créneau de l’artisanat, lui cherche à développer un modèle industriel d’exploitation de la graine de chanvre. « On a avancé ensemble, en parallèle ».

 

 

Olivier Hartz a aussi bénéficié du soutien du Service des eaux et de l’assainissement d’Alsace-Moselle (SDEA), qui cherche à promouvoir les cultures bas impact pour protéger les ressources en eau. Une petite subvention de l’Agence de l’eau et de la Région Grand Est lui a permis de développer son modèle sans faire des pertes. La Chambre d’agriculture Alsace (CAA) et l’Organisation professionnelle de l’agriculture biologique en Alsace (Opaba) l’ont également aidé. Il se charge désormais de démarcher les industriels, à qui il propose des graines de chanvre, décortiquées ou pas, de l’huile et des protéines de chanvre. Ses clients sont la biscuiterie, la boulangerie, les secteurs des boissons, de la nutrition spécialisée et de la nutrition santé. Sur la centaine de tonnes de graines commercialisées, la moitié sont mises en culture en Alsace. Il travaille à la fois avec des graines bio et des graines conventionnelles (dans une moindre proportion).

Trouver des débouchés pour la paille

Après un test en conventionnel en 2019, ce sont 26 ha de chanvre graine, dont 20 ha en bio, qui ont été implantés en Alsace en 2020 pour accompagner la demande de Chanvr’eel. En 2021, 55 ha ont été contractualisés dont les deux-tiers en bio. En 2022-2023, Olivier Hartz envisage d’investir dans un petit outil de transformation pour s’affranchir des façonniers allemands pour le décortiquage. Quel que soit le mode de culture, conventionnel ou bio, la culture ne demande ni insecticide, ni fongicide, ce qui est un véritable atout. Le fondateur d’Hartz’Riedland ne tarit pas d’éloges sur les bénéfices agronomiques du chanvre, qui résiste aux coups de chaud, allonge les rotations et nécessite un temps de travail réduit puisqu’une fois levé, il n’y a plus besoin d’intervenir sur la parcelle, selon François Beiner, l’un des producteurs impliqués dans la filière. Une fois récoltée, la graine de chanvre doit être séchée. Depuis la campagne 2020, le Comptoir agricole propose cette prestation de séchage et de tri.

Pour Olivier Hartz, qui fait état d’une marge brute moyenne de 1 100 €/ha, la rentabilité de la culture reste toutefois à améliorer. Au départ du projet, il pensait valoriser la feuille de chanvre pour en faire du CBD (cannabidiol) mais le prix du CBD a baissé. Reste la possibilité de valoriser la paille. Hélène Clerc, chargée de mission à Bio en Grand Est, et Coralie Welsch, du SDEA, font état d’une valorisation possible dans le bâtiment. Cette possibilité reste à étudier. Pour l’heure, Olivier Hartz reste prudent : il n’augmentera les surfaces contractualisées qu’en fonction des possibilités du marché. En 2022, il donnera la priorité aux agriculteurs qui se sont déjà engagés les deux dernières années, sans exclure d’intégrer de nouveaux agriculteurs s’il trouve des débouchés supplémentaires.

Choucrouterie Meyer-Wagner

Des légumes bio, du sel et du temps

Cultures

Publié le 05/01/2022

« Croquez-moi comme la vie, sans modération. Mangez-moi : en bowl, en salade ou dans un sandwich. Vous me trouvez gonflé ? Pas d’inquiétude, c’est dans ma nature ». À coups de petites phrases percutantes, imprimées sur l’étiquette du couvercle, la gamme Ferments réveille le gourmand qui sommeille dans chaque consommateur. Disponible en quatre déclinaisons, cet assortiment de légumes lacto-fermentés est fabriqué par la choucrouterie Meyer-Wagner, bien connue pour sa choucroute et depuis 12 ans, pour sa choucroute biologique. Râper, saler et mettre à fermenter le chou à choucroute, c’est la spécialité de l’entreprise depuis 1900. Ce savoir-faire l’a amenée à développer d’autres produits utilisant le même principe de conservation : la fermentation.

« Notre activité est saisonnière et très météosensible », rapporte Jean-Luc Meyer, qui dirige l’entreprise. Saisonnière parce que le gros des opérations se déroule de la fin de l’été au début de l’hiver, lorsque les choux à choucroute sont récoltés et transformés. Météosensible parce que les ventes de choucroute traditionnelle varient beaucoup en fonction de la météo : plus le thermomètre descend, plus les ventes montent, et inversement. C’est pour lisser ces variations que Jean-Luc Meyer a embauché un ingénieur en recherche et développement avec pour mission de trouver de nouveaux produits à développer. Celui-ci s’est intéressé aux légumes lacto-fermentés, déjà bien installés sur le marché anglo-saxon et en Europe de l’Est. « Nous avons le savoir-faire et une légitimité autour de la choucroute, nous avons l’équipement et les installations », énumère le responsable de l’entreprise Meyer-Wagner. Toutes les conditions sont donc réunies pour se lancer dans cette production. Il ne reste qu’à faire connaître lesdits légumes sur le marché français. « Ils n’appartiennent pas à la culture gastronomique française, souligne Jean-Luc Meyer, mais il y a beaucoup de buzz sur ces produits. »

Ni stérilisation, ni pasteurisation

Leurs qualités nutritionnelles sont un de leurs meilleurs atouts : « Les légumes lacto-fermentés sont riches en oligo-éléments, en vitamines, en probiotiques. Ils sont excellents pour le microbiote. » Cette richesse résulte d’une fermentation dirigée, un processus ancestral et largement utilisé dans le passé pour continuer à consommer des légumes durant l’hiver, lorsque les jardins sont vides. Ce processus consiste en la transformation des sucres naturellement présents dans les légumes en acide lactique. « Grâce à cette évolution, le milieu s’acidifie, ce qui permet leur conservation. Il n’y a ni stérilisation, ni pasteurisation », souligne Jean-Luc Meyer. La fermentation garde la couleur et le croquant des légumes, mais elle transforme leur goût, qui devient acide. Elle les rend aussi plus digestibles.

Comme pour les choux, le chef d’entreprise s’approvisionne en légumes auprès de producteurs bio locaux. Sa volonté est de créer une filière locale avec des contrats de culture pour pouvoir couvrir ses besoins. Il privilégie les légumes d’hiver, qui sont « assez faciles à travailler pour la plupart » : chou blanc, chou rouge, carotte, oignons… « C’est plus compliqué avec les légumes qui sont gorgés d’eau comme la tomate, car la fermentation fonctionne, mais on n’arrive pas à une conservation longue, ce qui retire une partie de l’intérêt à cette technique », précise Jean-Luc Meyer. Les légumes, préalablement lavés, sont râpés ou émincés, additionnés de sel, puis mis dans des bacs de fermentation pour quelques semaines. Aucun conservateur n’est ajouté. « Nous pilotons la fermentation de manière à ce que les légumes soient à leur optimum au moment de la commercialisation. Il faut qu’ils aient suffisamment fermenté pour qu’ils aient du goût et qu’ils restent stables dans le bocal. »

Rencontre à Natexpo

Pour l’instant, l’entreprise s’est limitée à quatre produits, qu’elle a développés en partenariat avec une société bretonne, Biogroupe, qui fabrique des boissons fermentées et des desserts végétaux. « Nous nous sommes rencontrés au salon Natexpo à Paris. Ils souhaitaient se diversifier dans les légumes et se sont montrés intéressés par nos produits ». Les discussions ont abouti à un partenariat entre les deux entreprises, où la choucrouterie Meyer-Wagner garde la main sur la production, tandis que Biogroupe, qui est déjà présent dans la plupart des réseaux de distribution spécialisés, se charge du marketing et de la commercialisation.

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