Auteur

Florence Péry

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Technique

Changement climatique : combiner les leviers

Vigne

Publié le 01/05/2022

Ce sont deux cartes de l’Europe : d’un côté, les vignobles actuels, majoritairement méditerranéens ; de l’autre, les vignobles à l’horizon 2050 où figurent les zones amenées à disparaître et les nouvelles régions productrices, bien plus au nord qu’aujourd’hui. L’Alsace est classée dans les zones qui restent adaptées à la culture de la vigne. D’ici 2050, Colmar pourrait même être « le centre de gravité du vignoble européen », avance Jean-Daniel Héring, président du pôle IFV Alsace, en ouvrant le colloque de l’IFV, le 5 avril à Colmar. Pourtant, les conditions de production évoluent. De 1977 à 2021, la température moyenne annuelle à Colmar a progressé de 2,4 °C. Dans le même temps, la date de véraison du gewurztraminer a avancé de 35 jours, selon les relevés effectués à Bergheim. S’adapter est une nécessité. C’est en combinant les leviers que la filière viticole y parviendra, assure Christophe Riou, directeur général de l’IFV, en écho aux différents intervenants.

En modifiant les pratiques viticoles, les vignerons vont pouvoir retarder le cycle de la végétation. Tailler en mars permet de gagner neuf jours sur le débourrement, annonce ainsi Thierry Dufourcq, ingénieur à l’IFV, dans un panorama des techniques d’adaptation au changement climatique. Il est même possible de tailler après le débourrement afin de retarder la floraison-véraison avec tout de même le risque, une année sur trois, d’amputer le rendement. La réduction de la surface foliaire est une autre piste d’adaptation. Enlever une partie des feuilles actives pour la photosynthèse amène un décalage de maturité qui peut aller jusqu’à une semaine. Les vignerons peuvent aussi jouer sur l’ombrage des vignes en utilisant des filets. Leur disposition, la date optimale de pose, la couleur et le degré d’ombrage sont étudiés par différentes équipes de recherche. Les premiers résultats montrent une réduction de la transpiration des vignes, de l’échaudage des grappes et un décalage de la maturité. Mais l’effet des filets sur le rendement à long terme mérite encore d’être étudié, indique Thierry Dufourcq. Leur coût - 10 000 à 15 000 €/ha selon la densité de plantation - est à mettre en rapport avec les autres services rendus : la protection contre la grêle, voire contre certaines maladies, comme le black-rot.

Moins chère, la pulvérisation de kaolinite, une argile blanche qui protège le feuillage, réduit la contrainte hydrique ainsi que l’échaudage. Cette technique est déjà utilisée en agriculture biologique, signale l’ingénieur de l’IFV. La brumisation, utilisée en Californie, l’ombrage sous des panneaux solaires, expérimenté dans la région d’Orange, constituent deux autres voies d’adaptation possibles. Quant à l’agroforesterie viticole, qui contribue aussi au stockage du carbone, elle est à envisager comme une solution de long terme, sur laquelle les chercheurs ont encore peu de recul. « Il y a des références à consolider et des expériences de vignerons à valoriser », considère Thierry Dufourcq.

La gestion des sols viticoles fait également partie de la panoplie pour faire face au changement climatique. Différentes stratégies peuvent être mises en œuvre pour limiter la perte évaporative, améliorer la capacité de rétention en eau des sols ou pallier l’inaccessibilité des éléments minéraux en sols secs. L’irrigation sécurise le rendement et la qualité, mais elle nécessite un pilotage rigoureux. Elle augmente également le taux de sucre dans les raisins, ce qui n’est pas forcément souhaitable. Son coût est à prendre en considération. « Dans les vignobles où il n’y a pas de sécheresse régulière, il faut accepter de ne pas irriguer tous les ans, ce qui est difficile à tenir », observe Thierry Dufourcq. Sans parler de la question de l’accès et du partage de l’eau. L’utilisation de biochar permet quant à elle de renforcer la capacité de rétention d’eau des sols. Mais là encore, des études restent à mener pour confirmer ces propriétés. En plein développement, la couverture des sols offre « un rempart contre l’échauffement, la perte de fertilité et l’évaporation », souligne l’ingénieur de l’IFV qui fait état d’un écart de 8 ° à 10 °C entre un sol couvert et un sol nu.

Revoir les pratiques œnologiques

En modifiant la composition du raisin et les conditions de récolte, avec des risques sanitaires et microbiologiques accrus que détaille Éric Meistermann, directeur du pôle IFV de Colmar, le réchauffement climatique impose de revoir les pratiques œnologiques. Pour baisser la teneur en alcool des vins, les vignerons ont la possibilité d’utiliser des souches de levure à faible rendement en alcool. Le gain permis par ces souches de levures est de l’ordre de 0,5 à 1 ° d’alcool potentiel. Pas énorme mais suffisant pour provoquer des déséquilibres sur certains vins. Le désucrage, réalisable en amont, facilite la fermentation des vins mais s’avère contraignant puisqu’il se pratique pendant les vendanges. Différentes techniques existent pour désalcooliser les vins : contrairement au désucrage, elles peuvent être mises en œuvre toute l’année, sur dérogation, mais elles consomment de l’eau et génèrent des effluents, pointe Thierry Dufourcq. Pour rétablir l’acidité des vins et permettre un équilibre satisfaisant, les vignerons peuvent recourir à de l’acide tartrique ou à des levures préservant l’acidité, incorporées dans le moût avant fermentation. Sans passer par la voie chimique, il existe aussi des techniques membranaires comme l’électrodialyse bipolaire - très consommatrice en eau - ou le recours à des résines échangeuses d’ions. Ces deux techniques, expérimentées sur le cépage négrette, donnent des résultats qualitatifs très intéressants, selon le chercheur.

EARL Vogt à Bischwiller

« En légumes, on ne peut pas tout maîtriser »

Cultures

Publié le 01/05/2022

En 2021, quatre nouvelles serres sont venues compléter celles montées en 2008 et 2010 à l’EARL Vogt de Bischwiller, portant la surface sous serre à 5 500 m2. Un investissement de plus pour l’ancienne ferme de polyculture-élevage, qui s’est spécialisée dans le maraîchage sous l’impulsion d’Olivier Vogt à compter de 2005. Sorti du lycée agricole d’Obernai en 2001, Olivier a préféré développer les légumes plutôt que l’élevage laitier, définitivement arrêté à la retraite de son père, Jean-Jacques, en 2012. D’année en année, il a augmenté les surfaces maraîchères et diversifié sa gamme en ajoutant aux asperges et aux pommes de terre, cultivées traditionnellement sur la ferme, quantité d’autres légumes. Il cultive désormais l’équivalent d’une cinquantaine d’hectares en maraîchage avec Loïc Schwebel, le fils de son cousin, qui l’a rejoint comme salarié, puis associé de l’EARL en 2018. L’augmentation des surfaces les a conduits à mécaniser davantage certains travaux - plantation et récolte notamment - pour travailler plus efficacement et avec une moindre pénibilité.

« Même si les légumes occupent moins de surface que les grandes cultures, c’est la production qui génère le plus de chiffre d’affaires et le plus de revenus sur l’exploitation », relève Olivier. C’est aussi celle qui réclame le plus de travail : hormis le dimanche, les deux associés sont occupés toute la semaine. Loïc se consacre aux cultures, avec une équipe de salariés permanents et de saisonniers. Jean-Jacques, bien que retraité, se charge des traitements et du suivi des cultures. Olivier se concentre sur l’organisation des commandes, la vente, la gestion des salariés et la comptabilité. Les deux associés achètent tous leurs plants auprès de deux fournisseurs selon des plannings définis à l’avance. « La plupart des plants viennent d’Allemagne ou de Bretagne. On sait ce qu’on reçoit chaque semaine et on ajuste en fonction de la météo et des demandes de la clientèle ». Les serres, non chauffées, sont occupées toute l’année : en hiver, par de la mâche, puis de la salade et des radis, auxquels succèdent les légumes d’été (tomates, poivrons, aubergines, concombres…).

Économiser l’eau

Les deux associés, dont la ferme est certifiée HVE 3 (haute valeur environnementale) depuis cette année, cherchent à limiter l’usage des produits phytosanitaires et à économiser l’eau. « Sous serre, nous utilisons des auxiliaires pour lutter contre les parasites, comme les thrips ou les pucerons. Nous posons des pièges adhésifs pour les repérer et nous n’intervenons qu’à partir d’un certain seuil de présence. » Le pilotage de l’irrigation se fait à partir des données de la station météo et les serres sont irriguées par goutte-à-goutte pour s’ajuster aux besoins des plantes. Le goutte-à-goutte sert aussi à apporter du calcium aux tomates, à raison d’un apport tous les 10 jours pendant la saison. Pour les légumes de plein champ, Olivier et Loïc utilisent les sols sableux (pour les asperges) et sablo-limoneux. « Les terres à plus de 50 % d’argile sont trop compliquées à travailler. Nous les réservons aux grandes cultures. » Sur les terres à légumes, qui sont irriguées soit par couverture intégrale soit par enrouleur, les deux associés intercalent un blé une année sur trois « pour couper le cycle des adventices ». Une partie des légumes sont cultivés en dérobé. Sitôt le blé récolté, ils implantent des légumes d’hiver qui peuvent rester en place jusqu’en avril de l’année suivante.

Pour le désherbage, ils privilégient le binage, le désherbage chimique n’étant pratiqué qu’en rattrapage. « Tous les légumes sont binés une à deux fois minimum. Plus pour le poireau. Si on veut avoir un beau fût blanc, il faut le biner et le butter régulièrement », explique Loïc. Les deux associés disposent de deux bineuses d’écartements différents et d’un tracteur guidé par GPS, mais une année pluvieuse comme 2021, le binage peut être compliqué. Pour protéger les cultures contre les insectes et contre le gibier, ils utilisent des filets. Les traitements restent indispensables pour certains parasites, comme la mouche du poireau. « On n’y coupe pas ! »

Pour la conduite des cultures, les deux associés sont bien encadrés grâce aux techniciens de Planète Légumes. « On bénéficie d’un vrai suivi. C’est très important en légumes où les maladies évoluent et les produits deviennent de plus en plus rares. » Au printemps et en été, les légumes sont récoltés au jour le jour. « À partir du 1er novembre, on récolte tout ce qui craint le gel et on stocke en chambre froide : les céleris, les choux, les pommes de terre, les carottes, les rutabagas… » En tout, Olivier et Loïc disposent de quatre chambres froides. La dernière a été aménagée en 2015. Cette année-là, la ferme Vogt a investi 800 000 € dans l’extension du bâtiment principal, construit à l’extérieur de Bischwiller par le père d’Olivier 15 ans plus tôt et dans l’acquisition d’une chaîne de lavage et de conditionnement très performante. Ils en ont profité pour transférer leur magasin de vente sur place. Des places de parking en nombre suffisant et la proximité des parcelles, gage de fraîcheur, contribuent à l’attractivité du point de vente, comme la présence d’un large choix de produits complémentaires de provenance locale.

Stratégie

« Ce sont les clients qui donnent la tendance »

Vigne

Publié le 11/04/2022

Xavier Schneider et son épouse Sophie cultivent 10,40 ha de vignes situés sur les bans de Gueberschwihr, Hattstatt et Pfaffenheim. « Pour rationaliser le travail », quelques parcelles situées à Rouffach ont été cédées en fermage car trop éloignées du siège de l’exploitation. Les vignes sont implantées sur deux grands types de sol : argilo-calcaires et limono-argilo-sableux. « Nous avons toujours privilégié les terrains de qualité », précise Xavier, dont le père exploitait déjà 3,5 ha dans le grand cru Goldert. Son installation en 1998 s’est faite à la faveur du rachat de 2 ha, dans un secteur où les vignes à vendre sont rares et convoitées.

Le domaine est certifié HVE 3 (haute valeur environnementale) depuis 2020. « Nous avons fait une incursion dans la viticulture bio. Peut-être avions-nous commencé trop tôt. À l’époque, la clientèle n’était pas aussi demandeuse qu’aujourd’hui. Depuis, nous sommes revenus en arrière », expose le vigneron. Plusieurs facteurs expliquent ce revirement, opéré alors que la labellisation était à portée de main. Le vigneron met en avant la charge de travail supplémentaire qu’induit ce mode de production et le surcoût qu’il aurait fallu répercuter sur le prix des bouteilles : deux euros de plus selon ses estimations. « Ma clientèle n’est pas forcément prête pour cela : ne serait-ce qu’un euro de plus par bouteille, cela représente déjà un peu d’argent pour certains foyers. Ce qui est difficile, c’est de trouver le bon rapport qualité-prix. » En pratiquant une viticulture raisonnée, il pense l’avoir atteint aujourd’hui.

Dans ses vignes, Xavier laboure un rang sur deux, tandis que l’autre est enherbé naturellement. Outillé pour travailler le cavaillon mécaniquement, il a dû se résoudre, au décès de son père il y a deux ans, à faire un passage d’herbicide dans la saison, en se limitant à 2 l/ha. Le reste du temps, il se débarrasse des mauvaises herbes sur le rang au moyen d’interceps. Le vigneron pratique régulièrement des analyses de sol et ajuste la fertilisation en fonction des besoins. « Après une année à forte production, j’ai tendance à mettre de l’engrais organique partout. Sinon, dans les terres en bas du village, les coteaux et les grands crus, il y en a généralement moins besoin. » Côté traitements, il utilise des produits systémiques en complément du soufre et du cuivre. Une année à pression moyenne de mildiou et d’oïdium, « sur six à sept traitements, je commence par trois traitements en conventionnel et le reste à base de cuivre. » Une option qui lui permet de limiter l’accumulation du cuivre dans ses sols, dont il pense que l’excès a pu nuire à la vie microbienne dans certaines de ses parcelles. D’une manière générale, Xavier privilégie le travail à la main dans les vignes pour « être proche du végétal » et pouvoir réagir rapidement en cas de maladie : c’est le cas pour le palissage, réalisé en deux passages, l’épamprage et l’ébourgeonnage, ainsi que pour l’effeuillage, qui n’est pas systématique et peut être réalisé par un prestataire lorsque le temps manque. Le passage régulier dans les parcelles lui permet aussi de contrôler la charge, notamment dans les jeunes vignes, où il n’hésite pas à couper en vert les premières années pour permettre un bon développement ultérieur de la plante.

La convivialité et la rigueur

Pour les vendanges, qui sont manuelles, Xavier et Sophie s’entourent d’une équipe d’une quinzaine de vendangeurs, dont une bonne partie sont fidèles au domaine de longue date. « Le bouche-à-oreille fonctionne très bien. Nous avons dû refuser des vendangeurs l’an dernier. » Repas et casse-croûte pris en commun participent à la convivialité de la récolte. La bonne ambiance n’empêche pas la rigueur dans le travail : « S’il faut trier, on trie dès le départ. » Cette exigence s’est imposée tout particulièrement l’an dernier, en raison des conditions climatiques et des dégâts provoqués par les maladies. Rentrer une vendange saine permet au vigneron de limiter les intrants par la suite, en particulier le soufre : en sortie de pressoir, il peut descendre jusqu’à 2 g/hl.

Xavier ensemence systématiquement les jus avec des levures sélectionnées. Une fois la fermentation achevée, il réalise un premier soutirage et attend que la clarification se fasse naturellement. « En janvier, mes vins sont encore troubles. Je ne suis pas pressé de mettre en bouteilles. Je privilégie une sédimentation naturelle ce qui me permet de faire une filtration moins poussée. » Les vinifications sont faites de plus en plus en cuve inox, plus faciles à nettoyer que les cuves en bois. Équipé d’une laveuse et d’une chaîne d’embouteillage et d’étiquetage, le vigneron embouteille au fur et à mesure de ses besoins. « S’équiper a un coût, mais ça permet davantage de réactivité par rapport aux clients », estime le vigneron, qui y voit aussi un avantage en termes d’organisation du travail.

Le domaine revendique 4 000 clients, à 85 % des particuliers, « dont 2 000 clients réguliers qu’on voit au moins une fois par an. Ce sont eux qui donnent la tendance. Dans les années 1990-2000, notre clientèle était davantage axée sur le sucre, aujourd’hui elle recherche des vins plus secs, mais toujours parfumés. » Le domaine Schneider s’est adapté à la demande, en cherchant à satisfaire tous les goûts. Ses vins, dont l’habillage a été revu, s’organisent désormais en trois catégories - tradition, réserve et grands crus. La gamme, qui comptait 25 références il y a quelques années, a été resserrée pour une question de lisibilité. Garder des prix accessibles reste une priorité pour la famille Schneider, qui, outre la vente au caveau, réalise chaque année 15 à 20 salons « à taille humaine » dans toute la France. Sans prospection particulière, elle vend également 10 % de ses volumes à l’export.

Technique

Itinéraire d’un vin, muscat Kappellreben 2020

Vigne

Publié le 09/04/2022

LE TERROIR. Son nom ne figure ni dans la liste des 51 grands crus ni dans celle des lieux-dits alsaciens les plus connus. Le muscat Kappellreben* 2020 provient d’une parcelle de plaine de 14,22 ares située sous la Chapelle de la Croix à l’entrée du village de Saint-Hippolyte. Située sur un sol limoneux assez lourd qui, en période de sécheresse, retient mieux l’eau que les coteaux granitiques qui font la réputation du village, la parcelle a été plantée il y a tout juste 20 ans. Parce qu’ « historiquement, le muscat se plaisait bien à cet endroit », François Bléger a replanté la surface en deux blocs - deux tiers de muscat ottonel, un tiers de muscat d’Alsace - avec l’idée qu’un assemblage des deux variétés de muscat pouvait offrir une richesse organoleptique supérieure à une variété unique. La parcelle, qui avait bénéficié d’un apport de compost au préalable, en reçoit depuis à intervalle régulier selon un roulement permettant de couvrir chaque année 2 à 3 ha. À ce jour, elle est « la seule parcelle de muscat » du domaine de 9 ha. « C’est pour cela qu’on la chouchoute », explique Clémence, la nièce de François Bléger, qui le seconde dans la conduite du domaine.

LA CONDUITE. La vigne est taillée en guyot double. « Ces dernières années, on taille de plus en plus court pour réduire le rendement et on commence à arquer entre cinq et huit yeux », indique Clémence. Au printemps, son oncle ébourgeonne pour tendre vers un meilleur mûrissement des baies. Certifié HVE 3 (haute valeur environnementale) depuis trois ans, le domaine alterne enherbement naturel et semis de couverts végétaux un rang sur deux, afin de réguler la vigueur et d’aérer le sol. Le couvert utilisé est un mélange de quinze espèces, à dominante de trèfle et de pois. Il est roulé deux fois l’an alors que le rang enherbé est fauché. Le désherbage du cavaillon est réalisé mécaniquement : en vue de sa conversion à l’agriculture biologique, débutée en septembre dernier, le domaine s’est équipé de disques crénelés, disques émotteurs et disques à doigts. En 2020, ce matériel lui a permis de désherber le rang en trois passages. Contrairement à 2021, 2020 n’a pas été une année compliquée à gérer sur le plan sanitaire : « Il y a eu peu de maladies et peu de pourriture, même en fin de saison », résume Clémence. Pour protéger la parcelle contre le mildiou et l’oïdium, le vigneron a prioritairement joué sur le palissage et l’effeuillage, de manière à ne pas créer un microclimat humide au sein de la parcelle. Il n’a traité qu’à partir de la floraison, en privilégiant le cuivre et le soufre au premier passage, avant d’utiliser un systémique. Il n’a pas eu besoin de traiter contre les vers de la grappe. François a pratiqué un effeuillage sur les deux faces assez tôt dans la saison, ce qui lui a permis au passage de se débarrasser des capuchons floraux, et il a vendangé en vert au courant de l’été. Sa parcelle du Kappellreben a atteint le rendement autorisé, soit 65 hl/ha.

Des reflets argentés et un nez gourmand

LA VINIFICATION. Les raisins ont été récoltés le 15 septembre lors d’un jour « fruit » selon le calendrier biodynamique. « Les deux muscats ont été vendangés manuellement et pressurés en même temps », souligne Clémence. Pour pouvoir extraire les précieux arômes du muscat, François a opté pour un cycle de pressurage relativement long de huit heures. Sulfité à 2-3 g/hl à la sortie du pressoir, le jus a été refroidi à 12-13° en cuve inox thermorégulée le temps d’un débourbage statique. Le soutirage a été effectué en fonction du calendrier biodynamique. Le moût a été levuré pour assurer une fermentation alcoolique homogène, puis transféré en foudre où il a passé l’hiver sous le contrôle de l’œnologue Pierre Sanchez avec qui le domaine travaille de longue date. Filtré sur filtre kieselguhr par un prestataire, le muscat Kappellreben a été mis en bouteilles en avril suivant sa récolte, après un ajustement de la dose de SO2 à 3,5 g/hl. En dehors de cette petite série de 1 300 bouteilles, le muscat issu de la parcelle a aussi servi à élaborer un pétillant naturel constitué d’un assemblage de cépages blancs vinifiés nature.

LE VIN. Le muscat Kappellreben 2020 se présente avec une robe claire bien brillante, « aux reflets un peu argentés. Son nez est très gourmand, avec des arômes de raisins frais, de pêche, d’abricot. Une pointe de fraîcheur apparaît derrière, un petit côté agrumes, voire zeste de citron », décrit Clémence. Ses 2,2 g/l de sucres résiduels le classent dans la catégorie des vins secs, comme l’atteste l’échelle de sucrosité figurant sur la contre-étiquette. Parfait pour l’apéritif, il se marie très bien avec des toasts au saumon fumé ou, selon un accord devenu classique, avec des asperges. La jeune femme le recommande aussi avec des légumes ou des fruits frais, des fromages de chèvre, voire avec des desserts : associé à une tarte au citron ou une tarte à la rhubarbe, il en renforce le côté gourmand tout en apportant un équilibre à cette alliance de saveurs. Récompensé par le trophée « vin sec » dans sa catégorie au Mondial des vins blancs 2021, le muscat Kappellreben du domaine Bléger est commercialisé auprès des particuliers et des professionnels (cavistes et restaurant essentiellement). Son tirage limité lui permet de se vendre dans l’année.

Assemblée plénière du Civa

Cité des vins d’Alsace : Kientzheim se détache

Vigne

Publié le 03/04/2022

Ce sera « un nouveau bâtiment, parfaitement intégré aux vignes, face au château de la confrérie Saint-Étienne » : Serge Fleischer l’a annoncé le 24 mars à Colmar, lors de la plénière du Civa, le projet de cité des vins d’Alsace se précise. Pour l’interprofession, le défi consistait à trouver « un lieu emblématique », à la fois chargé d’histoire et susceptible d’être connecté au monde entier. Un lieu qui puisse rassembler l’ensemble des organisations professionnelles viticoles, de sorte que les professionnels pourront se l’approprier. Une dizaine de sites ont été étudiés. Finalement, « une localisation a fini par faire l’unanimité », celle de Kientzheim face au château de la confrérie Saint-Étienne, mais de l’autre côté de la D28. La zone est actuellement plantée en vigne. Au nombre des atouts, le président du Civa cite le positionnement stratégique sur la route des vins, la proximité de Colmar et de nombreux villages viticoles renommés, l’image de carte postale qu’offre le village fortifié, et la présence en vis-à-vis du prestigieux château auquel le projet permettra d’assurer un nouvel avenir.

Cette cité des vins d’Alsace, dont le nom définitif sera soumis à consultation, n’en est encore qu’au stade du projet. De nombreuses autorisations restent à obtenir avant que la première pierre n’en soit posée, au cœur d’un espace de 4,80 ha. Ce nouvel outil permettra d’assurer la promotion des vins d’Alsace, mais aussi de son patrimoine culturel. Il comprendra une partie restauration, une autre réservée aux expositions culturelles, une boutique, des salles de séminaire et de réception. Il inclura un parcours d’initiation aux vins d’Alsace et des équipements de formation. Ouvert à tous et accessible depuis le monde entier grâce aux outils numériques, il devrait contribuer à « désacraliser le monde du vin », espère Serge Fleischer.

Pas avant 2025-2026

Le moment est-il bien choisi pour investir dans une cité des vins d’Alsace ? Le président du Civa est convaincu que oui. « C’est dans les années difficiles qu’il faut investir », juge Serge Fleischer qui s’engage à ce que ce projet n’engendre pas de pression financière supplémentaire sur la filière grâce à « un plan de financement inédit ». Il chiffre le coût entre 20 et 25 millions d’euros. Avec 50 % d’aides attendues, le coût sur 20 ans ne devrait pas dépasser les coûts d’exploitation de l’actuelle Maison des vins d’Alsace, estime-t-il. Une évaluation de la valeur marchande de celle-ci sera d’ailleurs réalisée. Si tout va bien, le couper de ruban pourrait avoir lieu fin 2025-début 2026. En attendant, un programmiste va plancher sur le cahier des charges de cette future cité des vins, en lien avec l’architecte des Bâtiments de France. Un concours d’architecture sera lancé. Serge Fleischer espère qu’à la prochaine assemblée plénière du Civa, les participants pourront faire leur choix parmi les trois ou quatre projets finaux.

Stratégie

« Je vise 99 % d’autonomie alimentaire »

Élevage

Publié le 28/03/2022

Le dimanche à 16 h 30 par beau temps, jusqu’à 200 personnes assistent à la traite des chèvres à la ferme Eber. Elles en profitent pour regarder les vaches, les chevaux, les poules, les lapins… Mais les vedettes, ce sont bien les 60 alpines qui s’alignent par bande de six sur les deux quais de traite. Michaël a repris l’élevage familial en 2001, tandis que son frère Yann prenait les rênes de l’Auberge de la chèvrerie créée par leurs parents. « En m’installant, j’ai récupéré une vingtaine d’hectares d’un ami agriculteur qui partait en retraite. J’en exploite 23 aujourd’hui. »

Les deux premières années, il cultive des céréales pour la vente et achète des fourrages pour nourrir sa troupe. À la première sécheresse - celle de 2003 - il change son fusil d’épaule pour viser l’autonomie alimentaire. Comme la zone de protection du grand hamster d’Alsace se met en place au même moment, il signe un contrat pour la production de luzerne : 5 ha au départ, 10 ha aujourd’hui. Dans le Berry, où il a fait des stages, la légumineuse est considérée comme « le meilleur aliment pour les chèvres ». Michaël cultive également 2 ha de sainfoin et 3 ha de maïs grain qu’il fait sécher chez Gustave Muller et récupère ensuite pour alimenter sa troupe. Des 7 ha de blé, il ne garde que la paille. Pour une question de temps et parce que l’achat de matériel ne serait pas rentable, il fait réaliser « tous les travaux de culture de A à Z par deux entreprises de travaux agricoles : les semis, les traitements, la fenaison… »

La ration des chèvres se compose à 80 % de luzerne. L’éleveur la distribue sous forme de foin en hiver. D’avril à septembre, il la fauche deux fois par jour à l’aide d’une faucheuse autochargeuse et la distribue en vert avec du sainfoin. Complémentaire à la luzerne, le sainfoin a des vertus antiparasitaires. De plus, il est très apprécié des chèvres. Celles-ci reçoivent du maïs grain entier en complément, entre 800 et 900 g distribués en deux repas au moment de la traite. « Mes seuls achats extérieurs sont les pierres à sel et les minéraux. Je ne donne ni enrubanné, ni ensilage, ni granulés, ni soja. Ce que je recherche, c’est une qualité de lait pour faire de bons fromages », expose Michaël. Les résultats suivent : l’élevage Eber, qui est suivi au contrôle laitier, affiche 1 300 l de lait/chèvre à 41 g/kg de taux butyreux et 36 g/kg de taux protéique. « Ce sont des résultats exceptionnels pour la région. Ils ne sont pas liés uniquement à l’alimentation, qui doit être très régulière, mais aussi à la génétique. »

Les chevrettes mettent bas pour la première fois à 15 mois. « Je veux les habituer à manger de l’aliment grossier. Elles ont une croissance plus lente, mais à cet âge-là, elles mettent bas toutes seules et elles s’intègrent facilement dans le troupeau des adultes. Elles font leur première lactation en 500 jours », précise l’éleveur qui privilégie la longévité des animaux, quitte à allonger l’intervalle entre deux mises bas. Hébergés en chèvrerie toute l’année, les animaux ont accès à une cour d’exercice ouverte et peuvent se servir librement dans l’un des quatre râteliers mis à disposition. Michaël stimule leur appétit en mélangeant différentes coupes de luzerne. « Une chèvre doit toujours avoir du bon fourrage pour faire du lait. » Malgré tout, elles ne se gênent pas pour trier. Les 30 % de refus sont donnés aux vaches.

Une demande pour du chèvre affiné

La troupe est divisée en trois : un tiers des chèvres met bas début novembre. Elles sont inséminées avec la semence des dix meilleurs boucs de France, choisis sur catalogue. Les chevrettes issues d’IA sont gardées pour le renouvellement, tandis que les jeunes mâles sont vendus comme reproducteurs dans la grande région. Un deuxième tiers, sailli naturellement, met bas en février. Les chevrettes et les chevreaux issus des saillies naturelles sont vendus en élevage. Le tiers restant est conduit en lactation longue. « Avec une bonne génétique et une bonne alimentation, une chèvre peut faire cinq à six années de lactation consécutives sans être mise à la reproduction », indique l’éleveur.

La totalité du lait est transformée sur place. Carole, l’épouse de Michaël, s’en charge avec l’aide d’une salariée employée à mi-temps. Fabriqués à partir de lait cru, moulés à la louche, salés individuellement et agrémentés de différentes épices (pavot, poivre, cumin…), 80 % des fromages sont vendus frais. Les 20 % restants sont conservés entre 1 et 16 mois dans la cave d’affinage. « Mes parents ne vendaient que du frais. Mais les goûts évoluent. Aujourd’hui, il y a une demande pour du chèvre affiné. » La production est écoulée majoritairement dans le magasin à la ferme, ouvert les vendredi, samedi et dimanche et durant la semaine en été et pendant les vacances scolaires. 30 % des fromages sont vendus à des restaurants, à quelques magasins de producteurs et à six grandes surfaces. Michaël et Carole ne font pas de marché, préférant accueillir la clientèle à la ferme. « La vente directe, c’est beaucoup d’heures de travail : tous les dimanches, on bosse. Mais c’est aussi un choix de vie. »

Colostrum

Un concentré de bienfaits pour le veau

Élevage

Publié le 17/03/2022

Véritable concentré d’anticorps, le colostrum (lait de la première traite) permet au veau de se défendre contre les agents pathogènes présents dans son environnement. Le distribuer aussi tôt que possible permet de protéger les jeunes le temps qu’ils acquièrent un système immunitaire efficace, soit environ 14 jours après la naissance. La mortalité des veaux est en effet élevée dans les élevages laitiers. Elle est de 6,1 % en moyenne en Alsace pour la période de 3 à 120 jours, signale Julien Wittmann, conseiller élevage à la Chambre d'agriculture Alsace (CAA). Près d’un éleveur sur 5 dépasse les 10 % de mortalité chez les veaux. Le colostrum est plus riche en matière grasse que le lait des traites suivantes, plus riche en protéines et notamment en protéines IGG (les fameux anticorps ou immunoglobulines). Il contient également des oligo-éléments, des facteurs de croissance (10 à 100 fois plus que le lait) ainsi que différents éléments nécessaires à la santé du veau.

La qualité du colostrum distribué peut varier. L’utilisation d’un réfractomètre, sur lequel on dépose une goutte de colostrum, permet de déterminer la concentration en IGG à partir de la mesure des degrés Brix. Plus le pourcentage de Brix est élevé, meilleur est le taux d’IGG dans le colostrum : au-dessus de 25 %, on considère que le colostrum est bon. En dessous de 22 %, il est « pauvre ». Il est important de distribuer le colostrum rapidement après la naissance, au mieux tout de suite après et jusqu’à 6 heures après la naissance. L’idéal est de traire 4 ou 5 l de colostrum et d’enlever le bidon pour éviter la dilution, indique le conseiller. « Vous pouvez donner tranquillement 4 l. » Même si avec un colostrum de très bonne qualité, 2,5 l permettent d’atteindre les 200 g d’anticorps qui vont protéger le veau.

Au pis et au biberon

Faut-il laisser le veau boire au pis de la vache ou lui administrer le colostrum au biberon, au seau ou à la sonde ? Chaque méthode a ses avantages et ses inconvénients. Au pis, il est à la bonne température mais on peut difficilement contrôler les quantités ingérées et la qualité. Au biberon ou au seau, l’éleveur a une meilleure appréciation de la quantité bue et peut surveiller le veau, voire l’entraîner à téter s’il a des difficultés. L’administration à la sonde offre les mêmes avantages, avec la rapidité en plus, ce qui est un critère souvent prépondérant dans les grands élevages. Néanmoins, la technique doit être maîtrisée pour éviter de blesser le veau. Une chose est sûre : « si les outils ne sont pas propres, le transfert d’immunité ne se fait pas » car les germes vont se développer de manière exponentielle, prévient Julien Wittmann. « Il devrait y avoir un bidon et un couvercle qui ne servent qu’à ça. »

Combiner la tétée du veau à sa mère et l’administration par l’éleveur offre les meilleurs résultats en termes de protection du veau, d’après une étude datant de 2019. Pour faciliter l’organisation du travail, il peut être intéressant de congeler du colostrum de bonne qualité, de préférence dans des poches en plastique, plus rapides à décongeler que des bouteilles. Sachant que la qualité est meilleure quand le rang de lactation est élevé (à partir de la 4e lactation), un éleveur peut faire des réserves de colostrum issu de vaches plus âgées et le distribuer aux veaux dont la mère a un colostrum de qualité moindre. Il veillera tout de même à donner au veau « au moins 2 l de colostrum de sa mère », précise le conseiller.

Parmi les leviers disponibles pour favoriser la qualité du colostrum, Julien Wittmann mentionne le type de fourrage distribué pendant la préparation au vêlage (préférence à l’ensilage d’herbe ou de maïs), la durée de cette préparation (au moins 15 jours) et l’âge au vêlage des primipares. Chez les femelles vêlant à moins de 30 mois, 55 % ont un colostrum à plus de 24 % de Brix.

Stratégie

Le goût du partage

Vigne

Publié le 14/03/2022

Avec 11 ha presque entièrement situés sur le ban de Wolxheim, Christèle et Mathieu Zoeller ont la sensation d’avoir atteint « la bonne taille ». Celle où ils ont la main sur l’ensemble du processus d’élaboration de leurs vins. Le couple œuvre sur le domaine avec l’aide d’un salarié qui travaille dans les vignes. Le père de Mathieu et leur fils Hector, en seconde pro au lycée de Rouffach, viennent en renfort. Les vignes sont conduites en agriculture biologique depuis 12 ans. Le passage en biodynamie, à compter du millésime 2020, prolonge cette orientation. « Nous avons un parcellaire concentré, la parcelle la plus éloignée est à 1 km-1,5 km. C’est un avantage et un inconvénient, expose Mathieu. On ne perd pas de temps pour travailler, mais on est davantage exposé en cas d’accident climatique. »

« Les vignes sont moins fatiguées »

Les vignes de la famille Zoeller sont situées sur un terroir assez homogène, à dominante marno-calcaire. Le rendement oscille entre 60 et 65 hl/ha depuis quelques années. « J’ai tendance à laisser la vigne plus libre qu’avant », concède Mathieu. Pour le travail sur le rang, il intervient avec un porte-outil enjambeur Boisselet qui s’adapte aux différents écartements des rangées. « Je garde le cavaillon à peu près propre, mais j’accepte un peu de concurrence sur le pied », explique le vigneron qui réalise au minimum quatre passages, dont un buttage, mais peut monter jusqu’à sept en cas de forte pousse, pour peu qu’il en trouve le temps. Sur l’interrang, il alterne enherbement naturel et semis de légumineuses. Il laisse la végétation monter, la roule une fois à deux fois dans la saison puis la fauche, généralement avant les vendanges. L’humidité du sol ayant été préservée, il constate que « les vignes sont moins fatiguées au moment des vendanges ». Autre avantage, il voit « une autre flore se mettre en place, plus variée. »

La protection de la vigne repose sur l’utilisation de soufre et de cuivre. Mathieu cherche toutefois à en réduire les doses en actionnant d’autres leviers. « Depuis 4-5 ans, on fait des décoctions en achetant des plantes séchées ou des extraits qu’on dynamise nous-mêmes. » Ainsi de la décoction de prêle, appliquée avant la pleine lune de Pâques pour prévenir le mildiou, voire une deuxième fois en cours de saison en cas de forte pression. Les saisons froides, Mathieu utilise la valériane pour endurcir la vigne. Et lorsque la grêle frappe, il recourt à la consoude aux pouvoirs cicatrisants. L’utilisation de ces différents leviers lui permet de restreindre la dose de cuivre métal à 1,2-1,3 kg/ha en année normale. L’an dernier, avec 2,9 kg/ha, il a réussi à limiter les dégâts. « Je pense qu’avec 20 ans de Tyflo et 12 ans de bio dernière nous, et maintenant la biodynamie, nos vignes ont acquis une certaine résistance », commente le vigneron qui reconnaît avoir « été aidé par la météo sur la fin ». Mathieu gère les chantiers de pulvérisation en commun avec un collègue de la Cuma de la Mossig, également en biodynamie. « À deux, on est plus efficace. Il gère le stock, on définit le programme et on le réalise ensemble. »

Aux vendanges, les raisins récoltés en bottiches de 100 kg sont pressurés entiers dans l’un des deux pressoirs pneumatiques. La durée de pressurage varie entre 3 h pour des cépages comme le pinot blanc ou le sylvaner à 7 h pour certaines cuvées. À la sortie du pressoir, les jus reçoivent 2 g/hl de SO2 et sont refroidis à 10 °C. Après débourbage statique, Mathieu les remet en cuve inox ou dans le bois. À l’exception du crémant vendu en vrac qui est ensemencé, le reste de la vendange part en fermentation spontanée pour trois semaines à un mois minimum. Le vigneron ne recule pas devant les fermentations longues - jusqu’à un an sur les rieslings grand cru - et n’intervient pas quand la fermentation malolactique se déclenche, ce qui arrive « sur une bonne partie des vins depuis 10 ans ». Après un léger sulfitage au soutirage, les vins sont élevés sur lies fines, filtrés et mis en bouteilles durant l’été.

La carte de la maison Zoeller comprend une quinzaine de cuvées différentes, dont la plupart sont réparties entre vins de fruits - vendus à tarif inférieur à 10 €, Mathieu y tient - et vins de terroirs, auxquels s’ajoutent deux vins nature (un gewurztraminer de macération et un pinot noir), des crémants, des VT et SGN, produits « seulement quand l’année s’y prête ». Les particuliers représentent la clientèle principale du domaine, le reste étant constitué de restaurants et de cavistes et d’un peu d’export. Christèle et Mathieu, qui participent aux salons des vignerons indépendants depuis 20 ans, s’y sont fait une clientèle fidèle, y compris à Strasbourg. Ils participent également à des salons professionnels, comme Millésime bio à Montpellier, où ils commencent à se faire une place. Ils s’y déplacent en couple, ce qui permet toujours à l’un ou à l’autre d’aller goûter les vins d’autres régions, voire d’autres pays. Histoire de garder un œil sur ce qui se fait ailleurs et de continuer à évoluer.

Technique

Greffons : à la recherche de nouveaux partenaires

Vigne

Publié le 08/03/2022

Depuis 1978, date de création du service Prospection et multiplication de matériel clonal (SPMC), le Civa est en charge de la sélection clonale et de la multiplication de greffons certifiés en Alsace. Une mission qu’il accomplit en partenariat avec un réseau de vignerons répartis de Thann au sud, à Kienheim au nord. « L’objectif est d’alimenter les pépiniéristes de la région en greffons certifiés sur tous les cépages », explique Maxence Klingenstein, chargé des vignes mères de greffons, de porte-greffes et du matériel végétal certifié au Civa.

Le parc de vignes mères de greffons comprend à ce jour 260 parcelles, soit une surface de 33 ha. Pour le renouveler, le Civa est toujours à la recherche de nouveaux partenaires*. Ceux-ci doivent respecter certaines conditions pour bénéficier de l’agrément de FranceAgriMer. « La parcelle peut être classée en AOC ou hors AOC, mais elle ne doit pas avoir été plantée en vigne depuis 10 ans », indique Maxence Klingenstein, ce qui restreint le choix à des surfaces en friche ou à des vergers. La surface minimale requise est de 10 ares, avec la possibilité de créer des zones d’isolement des côtés.

Vigneron à Steinbach, Thierry Misslen a dédié l’une de ses parcelles de muscat à la production de greffons. Située sur la cote 425, théâtre de sanglants combats durant la Première Guerre mondiale, elle est l’une des deux seules vignes mères de greffons consacrée à ce cépage. « Elle donne tous les ans, assure le vigneron. Il n’y a jamais de coulure à la floraison. Elle est bien exposée, plein sud, et elle est protégée du vent. » La plantation doit être réalisée avec du matériel de catégorie base, fourni par le Civa. Cette condition vaut aussi pour le remplacement des manquants. « En plus de la fourniture des plants, nous nous occupons de la gestion administrative sur la partie vigne et la partie plants », précise Maxence Klingenstein. Ce qui inclut l’inscription et le suivi auprès de la filière Bois et plants.

S’agissant de la dernière étape avant la multiplication en pépinière, il est important que les greffons soient exempts de maladies. « À l’automne et au printemps, nous réalisons une tournée de prospection de tout le parc de vignes mères pour déceler d’éventuels symptômes d’enroulement, de court-noué ou de maladie du bois. Nous marquons les pieds touchés pour les écarter de la récolte. » Cette tournée de prospection, qui dure une bonne semaine, est réalisée avec l’aide de la Chambre d’agriculture et de l’IFV. « C’est une garantie de qualité sanitaire des greffons », souligne Maxence Klingenstein. La Fredon pose également des pièges photochromatiques pour détecter la présence du vecteur de la flavescence dorée, ce qui évite de traiter contre cette maladie incurable qui épargne jusqu’ici le vignoble alsacien. À ces contrôles annuels s’ajoutent des tests en laboratoire, pratiqués tous les 10 ans.

Une conduite identique à celle des vignes ordinaires

La conduite des vignes mères de greffons ne diffère pas de celle des vignes ordinaires. Jusqu’aux vendanges, les interventions sont les mêmes. C’est au moment de la taille que les vignerons prélèvent les baguettes, à raison d’une dizaine de bourgeons par baguette. Comme ses collègues producteurs de greffons, Thierry Misslen rassemble les baguettes par fagots de 1 000 yeux, sur lesquels il appose l’étiquette servant de passeport phytosanitaire européen. Le Civa, qui centralise les commandes des pépiniéristes en décembre, lui communique les besoins, ce qui lui évite de récolter pour rien. Cette année, la commande s’élevait à 6 000 baguettes. Moyennant 20 €/fagot, la production de greffons lui rapportera 1 200 €, qui s’ajoutent à la rémunération du raisin livré à la coopérative Bestheim.

Depuis quelques années, le Civa collecte directement les fagots chez les viticulteurs et les livre chez les pépiniéristes ou les stocke au Biopôle de Colmar. L’objectif est d’assurer la traçabilité et de maintenir la fraîcheur des bois. En effet, même si ce n’est pas l’unique critère, « plus le greffon est frais, plus le taux de réussite de la greffe est élevé », mentionne Maxence Klingenstein. En l’occurrence, les pépiniéristes visent un taux de réussite minimum de 50 à 55 %. Une vigne mère de greffons produit pendant 20 à 25 ans, souvent moins.

« Dès que les tests sanitaires révèlent la présence du virus de l’enroulement ou du court-noué, on exclut la vigne du parc existant, ce qui nous oblige à trouver de nouvelles surfaces éligibles et de nouveaux vignerons partenaires. » Car il faut pouvoir fournir les greffons demandés pour tous les cépages et tous les clones de chaque cépage en tenant compte de l’évolution des plantations. En 2021, 2 ha de vignes mères nouvelles ont ainsi été plantés. Pas suffisant pour compenser les 3 à 4 ha radiés en raison des maladies virales de la vigne, qui ont provoqué des tensions sur l’approvisionnement en greffons en auxerrois et en pinots.

Stratégie

« Le soja rend ma ferme viable »

Cultures

Publié le 04/03/2022

Pendant 18 ans, Nicolas Bolchert travaille dans la maintenance agricole jusqu’à devenir chef d’atelier chez Schaechtelin. Il tente un temps de concilier son travail avec celui de la ferme familiale sur laquelle son père, bien qu’en retraite, est toujours actif. Devenu jeune papa, il se décide à « trancher dans le vif » dans la foulée du premier confinement. Depuis un an, le voilà agriculteur à plein temps sur une ferme de 52 ha, dont la conversion à l’agriculture biologique remonte à la fin des années 1970. Dans ce secteur du sud-est de Colmar, son père en a été, avec quelques autres, un des pionniers. Commencer dès le départ avec « un système qui fonctionne, complètement autonome en termes de fourrage et de travail, à part l’ensilage réalisé par un prestataire » est un des principaux avantages dont bénéficie Nicolas. Dès lors, son objectif est de s’inscrire dans la continuité de son père en maintenant l’harmonie entre les cultures et l’élevage, qui se compose de 30 laitières simmental et leur suite.

Le trentenaire dispose d’une quarantaine d’hectares autour de la ferme, grâce à des regroupements avec des collègues. Les 10 ha les plus proches de l’étable sont réservés au pâturage tournant. Les cultures occupent le reste des surfaces. Avec 22 ha, le soja représente plus de 40 % de l’assolement total. Il est la seule culture de vente de l’EARL, toutes les autres étant destinées à l’alimentation du troupeau. La rentabilité qu’il procure permet à la ferme du Kastenwald d’être viable, en dépit de sa surface modeste. Mais ce n’est pas là son seul atout : « agronomiquement, c’est une culture intéressante », explique Nicolas, qui l’intègre dans ses rotations en prenant soin de ne jamais dépasser deux sojas de suite. « Je n’ai pas de rotation fixe, je raisonne en fonction de l’éloignement de la parcelle, du salissement… Avec 52 ha, je n’ai de toute façon pas une grosse marge de manœuvre. » En fonction des situations, il peut enchaîner soja, maïs, orge, puis semer une luzerne qui reste en place pendant trois ans afin de reposer le sol ou semer du soja deux ans de suite et réimplanter une prairie derrière pour se débarrasser des mauvaises herbes.

La moitié en dérobé

La moitié du soja est cultivée en dérobé. Derrière orge, maïs, féverole et une partie du soja, Nicolas sème un mélange de landsberg (trèfle, vesce et graminées), qu’il enrubanne fin avril-début mai, avant de travailler le sol et de semer le soja, en un passage combiné de herse rotative et de semoir. Le semis se fait sur sol réchauffé pour favoriser une levée rapide. « L’avantage de la culture en dérobé, c’est qu’elle offre un couvert végétal de la parcelle en hiver et qu’elle permet de récolter du fourrage. » Nicolas y voit également un atout par rapport à la maîtrise du salissement, mais il n’en fait pas une surface plus importante pour limiter la charge de travail au printemps.

Sur l’autre moitié des surfaces, il sème aux alentours du 15 mai, après un labour réalisé « à l’entrée de l’hiver quand les conditions météo sont bonnes ». Il privilégie une densité de semis assez élevée de 680 000 grains/ha, compte tenu d’un taux de non-levée de 5 % et de 10 à 12 % de pertes au binage. Il arrose parfois au semis pour obtenir « la levée la plus régulière possible », ce qui constitue selon lui l’un des points clés de la culture. Selon la météo et la portance du sol, il effectue un désherbage à l’aveugle à la herse étrille 3 à 4 jours après semis. Équipé d’une bineuse 6 rangs avec caméra depuis 2020, il réalise au minimum trois binages, parfois couplés avec un passage de herse étrille deux jours plus tard. Cette stratégie lui permet de se débarrasser des chénopodes et des amarantes, principales mauvaises herbes rencontrées. En revanche, ni la morelle noire ni le datura, qui sont proscrits par son acheteur, ne lui posent de problème.

S’il n’utilise aucune protection phytosanitaire, Nicolas ne se prive pas d’irriguer son soja, à raison de 30 mm apportés tous les 7 à 8 jours. Équipé d’enrouleurs, il réalise généralement 7 à 8 tours d’eau par saison. « Il faudrait arriver à ramener moins d’eau, mais plus régulièrement, tous les 3 à 4 jours car ici, les terres ne retiennent pas l’eau », dit-il, persuadé qu’il va falloir économiser l’eau et l’énergie dans les prochaines années. Lui qui irrigue toutes ses cultures, y compris les pâtures (entre 13 et 15 passages par saison), réfléchit à d’autres systèmes d’irrigation, mais ni la rampe, ni le pivot ne sont adaptés à la configuration de ses parcelles. Une meilleure gestion de l’eau lui permettrait aussi de gagner en rendement, pense-t-il. Pour l’instant, et depuis quelques années, il dépasse son objectif de rendement, qui est de 25 q/ha, et atteint sans difficulté 44 % de taux de protéines.

En dehors de 2,5 t, qu’il trie et utilise comme semence ou en mélange avec de la féverole pour ses laitières, il livre l’intégralité de sa récolte à Taifun, qui le transforme en tofu dans son usine de Fribourg, en Allemagne. La ferme du Kastenwald est en contrat avec l’entreprise depuis 2000. « C’est hyper agréable de travailler de cette façon. Aujourd’hui, je connais déjà le prix de base auquel je vais être payé en octobre. » La rémunération tient compte du taux de protéines, de la date de livraison, mais aussi de la propreté de la récolte et du séchage. « Les choses sont claires, tout est résumé dans un fascicule d’une trentaine de pages », apprécie Nicolas. « Nous avons des exigences de qualité supérieures à d’autres acheteurs mais nous rémunérons la qualité de façon à être toujours intéressants pour les producteurs qui veulent des prix fixés à l’avance et des relations à long terme », précise Nicolas Carton, qui encadre les fournisseurs de soja alsaciens de Taifun sur le plan technique. L’entreprise ne recherche pas de nouveaux producteurs pour cette saison ni la prochaine. À l’avenir, tout dépendra de l’évolution de ses capacités de production.

soja@taifun-tofu.de

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