Technique
Changement climatique : combiner les leviers
Technique
Vigne
Publié le 01/05/2022
Ce sont deux cartes de l’Europe : d’un côté, les vignobles actuels, majoritairement méditerranéens ; de l’autre, les vignobles à l’horizon 2050 où figurent les zones amenées à disparaître et les nouvelles régions productrices, bien plus au nord qu’aujourd’hui. L’Alsace est classée dans les zones qui restent adaptées à la culture de la vigne. D’ici 2050, Colmar pourrait même être « le centre de gravité du vignoble européen », avance Jean-Daniel Héring, président du pôle IFV Alsace, en ouvrant le colloque de l’IFV, le 5 avril à Colmar. Pourtant, les conditions de production évoluent. De 1977 à 2021, la température moyenne annuelle à Colmar a progressé de 2,4 °C. Dans le même temps, la date de véraison du gewurztraminer a avancé de 35 jours, selon les relevés effectués à Bergheim. S’adapter est une nécessité. C’est en combinant les leviers que la filière viticole y parviendra, assure Christophe Riou, directeur général de l’IFV, en écho aux différents intervenants.
En modifiant les pratiques viticoles, les vignerons vont pouvoir retarder le cycle de la végétation. Tailler en mars permet de gagner neuf jours sur le débourrement, annonce ainsi Thierry Dufourcq, ingénieur à l’IFV, dans un panorama des techniques d’adaptation au changement climatique. Il est même possible de tailler après le débourrement afin de retarder la floraison-véraison avec tout de même le risque, une année sur trois, d’amputer le rendement. La réduction de la surface foliaire est une autre piste d’adaptation. Enlever une partie des feuilles actives pour la photosynthèse amène un décalage de maturité qui peut aller jusqu’à une semaine. Les vignerons peuvent aussi jouer sur l’ombrage des vignes en utilisant des filets. Leur disposition, la date optimale de pose, la couleur et le degré d’ombrage sont étudiés par différentes équipes de recherche. Les premiers résultats montrent une réduction de la transpiration des vignes, de l’échaudage des grappes et un décalage de la maturité. Mais l’effet des filets sur le rendement à long terme mérite encore d’être étudié, indique Thierry Dufourcq. Leur coût - 10 000 à 15 000 €/ha selon la densité de plantation - est à mettre en rapport avec les autres services rendus : la protection contre la grêle, voire contre certaines maladies, comme le black-rot.
Moins chère, la pulvérisation de kaolinite, une argile blanche qui protège le feuillage, réduit la contrainte hydrique ainsi que l’échaudage. Cette technique est déjà utilisée en agriculture biologique, signale l’ingénieur de l’IFV. La brumisation, utilisée en Californie, l’ombrage sous des panneaux solaires, expérimenté dans la région d’Orange, constituent deux autres voies d’adaptation possibles. Quant à l’agroforesterie viticole, qui contribue aussi au stockage du carbone, elle est à envisager comme une solution de long terme, sur laquelle les chercheurs ont encore peu de recul. « Il y a des références à consolider et des expériences de vignerons à valoriser », considère Thierry Dufourcq.
La gestion des sols viticoles fait également partie de la panoplie pour faire face au changement climatique. Différentes stratégies peuvent être mises en œuvre pour limiter la perte évaporative, améliorer la capacité de rétention en eau des sols ou pallier l’inaccessibilité des éléments minéraux en sols secs. L’irrigation sécurise le rendement et la qualité, mais elle nécessite un pilotage rigoureux. Elle augmente également le taux de sucre dans les raisins, ce qui n’est pas forcément souhaitable. Son coût est à prendre en considération. « Dans les vignobles où il n’y a pas de sécheresse régulière, il faut accepter de ne pas irriguer tous les ans, ce qui est difficile à tenir », observe Thierry Dufourcq. Sans parler de la question de l’accès et du partage de l’eau. L’utilisation de biochar permet quant à elle de renforcer la capacité de rétention d’eau des sols. Mais là encore, des études restent à mener pour confirmer ces propriétés. En plein développement, la couverture des sols offre « un rempart contre l’échauffement, la perte de fertilité et l’évaporation », souligne l’ingénieur de l’IFV qui fait état d’un écart de 8 ° à 10 °C entre un sol couvert et un sol nu.
Revoir les pratiques œnologiques
En modifiant la composition du raisin et les conditions de récolte, avec des risques sanitaires et microbiologiques accrus que détaille Éric Meistermann, directeur du pôle IFV de Colmar, le réchauffement climatique impose de revoir les pratiques œnologiques. Pour baisser la teneur en alcool des vins, les vignerons ont la possibilité d’utiliser des souches de levure à faible rendement en alcool. Le gain permis par ces souches de levures est de l’ordre de 0,5 à 1 ° d’alcool potentiel. Pas énorme mais suffisant pour provoquer des déséquilibres sur certains vins. Le désucrage, réalisable en amont, facilite la fermentation des vins mais s’avère contraignant puisqu’il se pratique pendant les vendanges. Différentes techniques existent pour désalcooliser les vins : contrairement au désucrage, elles peuvent être mises en œuvre toute l’année, sur dérogation, mais elles consomment de l’eau et génèrent des effluents, pointe Thierry Dufourcq. Pour rétablir l’acidité des vins et permettre un équilibre satisfaisant, les vignerons peuvent recourir à de l’acide tartrique ou à des levures préservant l’acidité, incorporées dans le moût avant fermentation. Sans passer par la voie chimique, il existe aussi des techniques membranaires comme l’électrodialyse bipolaire - très consommatrice en eau - ou le recours à des résines échangeuses d’ions. Ces deux techniques, expérimentées sur le cépage négrette, donnent des résultats qualitatifs très intéressants, selon le chercheur.












