Auteur

Florence Péry

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Technique

Des alternatives au cuivre mais pas de substitut à 100 %

Vigne

Publié le 17/12/2021

En 2021, le cuivre s’est révélé indispensable pour lutter contre le mildiou. Pourtant, la recherche d’alternatives efficaces n’a jamais été autant d’actualité. Une récente matinée technique, organisée dans le cadre du Mois de la bio, y était consacrée. Parmi ces alternatives, les produits de biocontrôle qui recouvrent des substances actives aux modes d’action très différents. Lionel Ley, de l’Inrae de Colmar, les classe en trois catégories : les stimulateurs de défense des plantes (SDP), d’origine naturelle ou pas, les phosphonates (non utilisables en agriculture biologique) et les produits asséchants (dont les huiles essentielles). Ces produits ont fait l’objet de différentes expérimentations, dont l’une menée de 2014 à 2018 par l’Inrae de Colmar. À Ribeauvillé et Châtenois, l’Inrae a comparé leur efficacité face à un témoin traité avec des produits de synthèse en encadrement de la fleur suivis d’une association de cuivre et de soufre. L’usage de produits de biocontrôle, couplé à des modèles de prévision des risques pour le mildiou et l’oïdium, est également testé dans le cadre du projet Bee (2018-2020). Cinq bassins viticoles, dont l’Alsace, sont concernés par ce projet, dont l’objectif est de réduire de 75 % l’IFT (indicateur de fréquence de traitement) des produits phytosanitaires hors biocontrôle.

 

 

Biocontrôle : intéressant mais…

De ces différents essais, il ressort que « le biocontrôle est une solution intéressante pour baisser l’impact sur l’environnement si la pression du mildiou est modérée. Mais si elle est forte, on ne peut pas se passer de cuivre et de soufre et il faut augmenter la cadence », selon Lionel Ley. En effet, dès que la pression devient moyenne et à plus forte raison si elle est forte, les SDP alliés aux phosphonates ne protègent pas suffisamment la grappe. L’efficacité des produits de biocontrôle est meilleure avant floraison, signale le scientifique, qui estime qu’il n’est pas nécessaire de les utiliser à chaque traitement. Deux ou trois applications suffisent, en complément du cuivre. Indépendamment de leur efficacité, les produits de biocontrôle coûtent autour de 450 €/ha, soit un surcoût de 40 % par rapport à une protection classique.

En Suisse, la pression du mildiou a été extrêmement forte en 2021. Une enquête montre que les vignerons de Suisse romande ont réalisé plus de 14 traitements en moyenne durant la saison, dépassant largement la dose annuelle de cuivre habituelle (3,5 kg/ha au lieu de 2 kg/ha). Les deux tiers d’entre eux ont utilisé en plus d’autres produits, notamment des tisanes de plantes (ortie, prêle, osier) et du Myco-Sin, un produit autorisé en Suisse en viticulture biologique (argile sulfurée et extraits de prêle élaborés). Bien moins rémanent qu’un cuivre, celui-ci s’est avéré intéressant pour les régions à faible pression ou les débuts de saison sans pression, constate David Marchand, du FIBL (institut de recherche de l’agriculture biologique). De tous les nouveaux produits en développement dans les instituts de recherche suisses, tels que les extraits de sarments de vigne, l’extrait de mélèze et l’huile essentielle d’origan, aucun n’a eu une efficacité comparable à celle du cuivre cette année. « Tous ont lâché », constate David Marchand.

En parallèle, le FIBL travaille à des essais participatifs avec des vignerons. Plus de 30 parcelles sont suivies dans ce cadre, afin d’optimiser la lutte en bio. Sont ainsi testés l’impact du basalte sur la santé de la vigne, l’apport d’algues en complément du cuivre ou l’application de lait cru frais écrémé. Plutôt sceptique sur cette dernière piste, David Marchand a toutefois constaté son efficacité cette année avec des dégâts sur grappe réduits de moitié par rapport au témoin. Le lait a été utilisé à raison de 8 l/ha additionné au soufre, le traitement au cuivre n’intervenant qu’après le 15 juillet. Le conseiller viticole estime que ce moyen de lutte peut permettre de baisser les doses, sans se substituer totalement au cuivre. D’autres pistes paraissent plus simples à mettre en place, comme de décaler le démarrage des traitements : comparé à un programme ayant débuté le 25 mai (15 traitements, 3,16 kg/ha de cuivre), les traitements décalés d’une, deux, voire trois semaines ont une efficacité à peu près comparable. D’où la conclusion de David Marchand : « On peut gagner du temps et optimiser la quantité avec cette stratégie », étant entendu que 2021 a été une année à pression de mildiou relativement tardive.

Les préparations naturelles peu préoccupantes « n’agissent pas directement sur le bio agresseur, mais permettent à la plante de se défendre ». Elles sont « une alternative naturelle efficace à l’usage des pesticides », indique Béryle Crépin. Il en existe deux catégories : les biostimulants, qui représentent un ensemble de 148 plantes, toutes autorisées en agriculture biologique, et les « substances de base », au nombre de 23. Parmi les nombreuses plantes utilisées dans le vignoble, la prêle, riche en silice, est connue pour son effet asséchant et fongicide contre le mildiou et l’oïdium. Elle est utilisable tout au long de la saison même s’il faut faire attention à son utilisation en période sèche. L’ortie, riche en azote, a un effet stimulant sur la vigne. Elle s’utilise pendant la saison à partir du début du stade végétatif. L’osier, qui contient de l’acide salicylique, est stimulateur de défense, un messager systémique et a un effet asséchant. Son application est possible toute l’année en période humide.

C’est de saison

Des produits festifs en direct des fermes

Vie professionnelle

Publié le 14/12/2021

Escargots, truite saumonée, dessert glacé, vins d’Alsace… La richesse des produits du terroir alsacien permet d’élaborer sans peine un menu de fin d’année gourmand digne des meilleures tables. La commission communication de la Chambre d’agriculture Alsace (CAA) en a fait la démonstration le 2 décembre, en organisant une rencontre avec la presse, dans l’impressionnante salle des foudres de la cave Les Faîtières d’Orschwiller-Kintzheim. Ange Loing, coprésident de la commission, a mis en avant la capacité des producteurs alsaciens à élaborer « des produits d’excellence très diversifiés ». Tout en regrettant la décision de la maire de Strasbourg de bannir le foie gras des réceptions officielles.

Quelle que soit leur diversité, les produits festifs ont un point commun : ils sont élaborés avec le plus grand soin par des producteurs attachés à leur terroir et à une certaine idée de la qualité. Il en est ainsi des adhérents de la cave Les Faîtières. Ils mettent en valeur les vignes du grand cru Praelatenberg ou des coteaux du Haut-Koenigsbourg pour en faire des vins « sur la tension, plus secs, plus dans l’air du temps », comme le souligne Jean-Paul Eblin, président de la cave. Ainsi aussi de Carole Konradt, qui s’est lancée dans l’élevage d’escargots à Ostheim en 2018. Elle en produit 400 000 cette année, dont la moitié est vendue en décembre. L’exploitante diversifie les recettes pour sortir de la préparation habituelle des escargots en coquilles farcis à l’ail, à l’échalote et au persil. Elle les propose enveloppés dans une sorte de gaufrette (les croquilles) avec différentes farces (tomate/basilic, comté, citron vert/gingembre) ou en bocaux, à manger froids trempés dans une sauce.

Dans sa ferme piscicole d’Orbey, la famille Guidat s’est spécialisée dans la truite. Elle élève les poissons dans une vingtaine de bassins remplis d’une eau de qualité. Elle vend les truites fraîches, fumées à froid ou transformées en rillettes, ainsi que les œufs de truite, très prisés à Noël. Christophe Rué et son épouse, eux, se sont lancés dans la fabrication de glaces au lait de ferme en 1997. Ils les déclinent en 15 parfums. Ils élaborent également des desserts glacés (vacherins, kougelhopfs, bûches de Noël, nids de Pâques), ce qui leur permet d’élargir leurs débouchés et de faire tourner leur activité de transformation toute l’année. Ces desserts représentent 70 % de leurs ventes, témoigne l’éleveur d’Osenbach.

« Un acte citoyen »

Dans une région comme l’Alsace, l’approvisionnement en circuits courts relève de l’évidence. Le consommateur y est particulièrement sensible depuis le déclenchement de la pandémie, note Christophe Rué, par ailleurs président de la commission circuits courts, qui considère l’achat local comme « un acte citoyen qui permet à l’agriculteur de vivre de son métier et qui contribue à l’environnement ». La Chambre d’agriculture Alsace travaille justement au développement des circuits courts, témoigne Paul Schiellein, au nom de la CAA.

Notamment à travers le réseau Bienvenue à la ferme. Premier réseau d’agriculteurs pour la vente directe et l’accueil à la ferme, il fédère 8 000 agriculteurs à travers toute la France, souligne Jean-Luc Parthonneau, en charge de l’animation de Bienvenue à la ferme. En Alsace, 230 agriculteurs en font partie et une dizaine de nouveaux adhérents renforcent les rangs chaque année. Toutes les productions y sont représentées : viande et charcuteries, produits laitiers, confitures, miels, sirops… Les produits locaux sont aussi une richesse pour la gastronomie alsacienne. Un vecteur important pour le rayonnement touristique de la région, soutenu en tant que tel par Alsace destination tourisme (ADT), fait valoir Paul Schiellein.

Magazine

Il élève des vins en ville

Vigne

Publié le 10/12/2021

Igor Monge, fabrication artisanale de vins de ville de qualité : la signature, un rien désuète, pourrait figurer sur la plaque en laiton d’un immeuble cossu des beaux quartiers strasbourgeois. L’adresse conduit en réalité à un garage de 17 m2, situé dans le quartier du Neudorf, que nulle plaque ne signale à la vue des passants. C’est ici qu’Igor Monge a trouvé l’endroit où s’installer à moindres frais, le temps de se lancer dans l’élaboration de ses premières cuvées. À 42 ans, l’œnologue n’est pas un inconnu dans le petit monde du vin alsacien. Il est arrivé dans la région en 2006, où il a travaillé un temps chez Arthur Metz comme responsable des achats de raisins et de vrac. Il a aussi été directeur technique d’un domaine viticole de 15 ha de la région de Molsheim.

Ses engagements professionnels lui ont permis d’établir des contacts avec ceux qui sont devenus ses fournisseurs : trois vignerons de Balbronn, Dorlisheim et Wolxheim, tous en agriculture biologique ou biodynamique. « Je connais leurs vignes, la manière dont ils travaillent », dit Igor, qui les considère comme des partenaires de long terme. La qualité des raisins est « la condition sine qua non » pour élaborer ses vins, bien plus que le terroir, qu’il considère « comme un outil ». « Le terroir, ça parle peut-être aux experts, mais aux autres ? Je veux mettre en avant le vin comme une finalité », dit-il, soucieux de « ne pas polluer le message avec des notions qui n’apportent rien » ou tout au moins, qui restent obscures aux yeux du plus grand nombre.

Depuis 2018, de petits lots tests en prototypes, Igor a eu le temps de se faire une idée des vins qu’il souhaite élaborer : des vins secs et d’assemblage. Les 32 hl achetés à ses partenaires vignerons en 2020 se composent de riesling, de gewurztraminer et de pinot gris, qu’il assemble comme il le ferait avec des briques. « En Alsace, tous les vignerons ont un edel sur leur carte, pour avoir un vin pas cher à proposer. Mais il est rarement mis en avant, c’est plutôt le parent pauvre. Moi, j’ai pris le parti de ne faire que des assemblages pour me différencier. » Transportés en barriques jusqu’à son garage du Neudorf, les vins qui rentrent dans ses assemblages sont élevés sur lies. « J’aime les élevages longs », précise l’œnologue qui, dans la continuité de ses expériences passées en Bourgogne et à Bordeaux, travaille en barriques pour l’oxygénation lente permise par ce contenant.

Pour le style et la stabilité vis-à-vis des bactéries, Igor laisse les vins faire leur fermentation malolactique. Ce qui lui permet de procéder à un sulfitage plus léger par la suite. Cette œnologie légère n’est possible qu’avec « une hygiène irréprochable et un froid performant », précise l’œnologue, qui s’inscrit pour l’instant plus dans la recherche de « vins buvables » que de vins nature. Il les assemble « au plus tôt », une fois que les fermentations alcoolique et malolactique sont terminées, pour favoriser les échanges et aboutir à des « vins plus fondus ». Une fois réentonnés, ils finissent leur élevage sur lies.

« Les premiers retours m’ont rassuré »

Avec le millésime 2020, Igor a réalisé deux cuvées : un blanc, assemblage de trois cépages, et un vin orange provenant majoritairement de gewurztraminer macéré. Il a étalé les mises en bouteilles, pour garder un temps d’élevage aussi long que possible tout en suivant l’évolution des ventes. « Mon premier client, un caviste très curieux, m’a contacté alors que je n’avais pas encore de vin en bouteilles », confie l’œnologue. Sans formation commerciale, il a dû se résoudre à prendre son bâton de pèlerin pour aller démarcher d’autres cavistes, en commençant par ceux de Strasbourg, où il réside. « Vendre, c’est moins naturel pour moi que de faire du vin. Mais les premiers retours m’ont rassuré », dit-il. Au point de prospecter en dehors de la capitale alsacienne et auprès des restaurateurs. « Certains cavistes m’ont dit qu’ils n’avaient pas la clientèle pour », reconnaît Igor, qui est parti sur un positionnement de prix assez haut : 16 € pour le blanc, 19 € pour le vin orange en bouteille de 75 cl.

Parallèlement, il fait le choix d’investir dans le marketing en faisant appel à une agence de graphisme brestoise, pas du tout spécialisée dans le vin. « Mes premières dépenses ont été sur la marque et sur l’image. C’est capital quand on part de rien. » Baptisées Niderwind, du nom de ce vent du Nord qui souffle sur Strasbourg, ses flacons véhiculent, par leur habillage, la sobriété et l’élégance voulues par le vinificateur. Leur nom renvoie à l’ancrage strasbourgeois d’Igor qui, sans être alsacien, se plaît à revendiquer l’identité de la ville.

Stratégie

« Apporter de la biodiversité dans les vignes, c’est essentiel »

Vigne

Publié le 06/12/2021

C’est dans un container chauffé et sobrement décoré que Sophie Barmès reçoit, sur rendez-vous, les clients du domaine Barmès-Buecher. Ce caveau éphémère se substitue à l’ancien, le temps de rénover la grange. Celle-ci accueillera au printemps 2022 un nouveau caveau et les bureaux, consacrant la séparation entre locaux privés et professionnels. Geneviève et François Barmès ont créé le domaine en 1985, en réunissant les vignes de leurs deux familles, Barmès et Buecher. La récolte est vinifiée et mise en bouteilles en totalité dès le départ. Avec une volonté : procéder à des sélections parcellaires en fonction des terroirs, afin de les vinifier séparément. Autrement dit, résume leur fille Sophie, « faire parler ces belles vignes - grands crus et lieux-dits - qui ont chacune quelque chose à nous dire ». Le couple opte pour la biodynamie en 1998. La disparition accidentelle de François, en 2011, ne remet pas en question ces orientations. Avec leur mère, Sophie et son frère Maxime mettent tout en œuvre pour « perpétuer la signature familiale ».

Le domaine compte aujourd’hui 18 ha, répartis entre Wettolsheim, Eguisheim, Wintzenheim, Turckheim et Colmar. Maxime stimule ses vignes avec des préparations classiques en biodynamie : bouse de corne au débourrement, silice au courant de l’été et à l’automne. Autour des équinoxes, le jeune vigneron pulvérise du compost de bouse sur ses sols pour permettre aux bactéries de « décomposer ce qui doit l’être et rajouter de la vie », particulièrement cette année où la météo a imposé traitements et passages répétés. La protection des vignes repose sur l’utilisation des plantes (ortie, prêle, osier, camomille, écorce de chêne selon la météo et le stade de la végétation), combinées à l’hydroxyde de cuivre et au soufre. « Cette année, si on n’avait pas utilisé plus de cuivre que d’habitude, on aurait tout perdu », estime Maxime. Lui qui avait progressivement réduit les doses de 1,5 kg/ha à 600 g/ha de cuivre-métal depuis 2018, a dû se résoudre à monter au-dessus de 3 kg/ha pour contrer le mildiou. S’il est parvenu à limiter les dégâts, le rendement moyen habituel de 45 hl/ha n’est de loin pas atteint en 2021.

Depuis 3-4 ans, il sème des couverts un rang sur deux à l’automne dans ses vignes. La biomasse produite, une fois roulée, fournit un paillage qui retient l’humidité en été. Par crainte du gel précoce, Maxime a toutefois arrêté de semer en plaine, réservant cette pratique aux coteaux, et en adaptant la proportion de légumineuses à la vigueur de la vigne. Entre autres bénéfices, il voit les insectes se développer dans les parcelles semées. En cette période où les extrêmes climatiques se succèdent à un rythme toujours plus rapide, apporter de la biodiversité dans les vignes lui semble essentiel : c’est dans cet esprit qu’il a commencé à planter des haies, à installer des nichoirs autour des parcelles - 5 à 10 tous les ans -, à élever des ruches. Il prévoit de passer à plus grande échelle, bien que ces initiatives représentent « un énorme travail » et parfois quelques déceptions. Une nouvelle plantation d’arbres et de haies est prévue en janvier avec l’association Haies vives d’Alsace. « Je n’en suis pas au stade de planter des arbres dans les rangs. Mais si j’arrive à le faire dans toutes mes tournières, mes talus et mes coins de parcelle et qu’ils poussent, ce sera déjà bien », indique Maxime sans cacher son impatience.

 

 

Extraire tranquillement les jus

Une fois arrivés à maturité, les raisins sont récoltés manuellement et passent sur une table de tri. Ils tombent par gravité dans le pressoir pneumatique, où ils sont pressurés entre 9 h et 15 h « pour extraire tranquillement les jus, qui s’autofiltrent ». Un débourbage de 6 à 8 h permet d’écarter les 1 à 2 % de bourbes restantes. Après sulfitage à 2-3 g/hl, les jus sont placés en demi-muids ou en foudres, voire en cuves inox, où ils entament leur fermentation spontanément, « généralement au bout d’une semaine ». Celle-ci dure de six mois à deux ans. Maxime laisse la fermentation malolactique s’enclencher sur 80 % de ses vins et n’hésite pas à prolonger l’élevage tant que les vins ont besoin de finir leurs sucres. Le soufre est le seul intrant utilisé durant la vinification (un deuxième apport à faible dose est réalisé à la filtration), le jeune vigneron n’appréciant ni « les vins oxydatifs » ni les éventuels goûts de souris qui peuvent survenir en son absence.

Majoritairement secs, les vins du domaine trouvent leur public pour moitié en France (cavistes, restaurateurs, particuliers), pour moitié à l’export, notamment aux États-Unis et au Canada, où la maison Barmès-Buecher est présente grâce aux efforts de prospection déployés de longue date par Geneviève. « Avant le Covid, nous faisions des salons professionnels avec Biodyvin ou Renaissance des appellations, qui regroupent des vignerons en biodynamie », explique Sophie. Soucieuse de ne pas se disperser, elle privilégie désormais les rendez-vous en visio après l’envoi d’échantillons. « Et ça fonctionne, constate la jeune femme, qui s’attache à vendre « les vins dans de bons endroits, à des gens qui les comprennent et qui valorisent notre travail ».

 

 

Stratégie

« Je veux mieux valoriser mes pommes à jus »

Cultures

Publié le 29/11/2021

Une agréable odeur de pommes pressées flotte dans le local où Francis Meyer, 32 ans, a installé sa chaîne de pressurage et d’embouteillage, au lieu-dit Buscherhof, à quelques centaines de mètres de l’entrée de Sarre-Union, en Alsace Bossue. Les vergers alentour, frappés par le gel ce printemps, ont perdu leurs feuilles. Le peu de fruits récoltés cette année a déjà été pressé, mais le jeune agriculteur fait aussi de la prestation pour des particuliers, grâce au pressoir acquis en 2019. Jusqu’en 2018, Francis, titulaire d’un BTS en génie des équipements agricoles, travaille comme salarié dans une exploitation laitière bio d’Alsace Bossue. Il attend l’opportunité qui lui permettra de « s’installer sur une petite surface pour faire de la bonne nourriture », idéalement des fruits ou des légumes. Celle-ci se présente sous la forme d’une annonce de la Safer (société d’aménagement foncier et d’établissement rural) : 36 ha sont à vendre au Buscherhof, dont 32 ha de vergers plantés par la coopérative Jucoop dans les années 1990 pour alimenter l’usine Réa toute proche. Les candidats sont nombreux. En un temps record, il monte un dossier et convainc une banque de le suivre dans son projet : maintenir l’activité arboricole sur le site et la compléter par du maraîchage. Sa candidature est retenue.

Les pommiers, en fin de vie, ne sont plus entretenus depuis quelques années. Les branches ont poussé, l’herbe est haute et la saison déjà bien avancée. Sur les conseils du conseiller arboricole de la Chambre d’agriculture Alsace (CAA), il fait venir une troupe de 300 moutons pour bien raser la végétation. Cette année-là, la récolte est bonne, conséquence d’une alternance particulièrement marquée. Francis livre ses 300 t de pommes à jus à la coopérative. « Économiquement parlant, elles ont été très mal valorisées », regrette-t-il, faisant état d’un prix de 8 ct/kg. Ce constat l’amène à envisager l’achat d’un pressoir pour transformer lui-même ses pommes en jus. Parallèlement, le jeune installé développe le maraîchage en montant une première serre à Adamswiller, où il réside, et en créant un point de vente sur place. L’année suivante, l’acquisition du bâtiment où la Jucoop entreposait son matériel de culture, et d’1,5 ha supplémentaire lui permet d’ériger sept nouvelles serres et d’ouvrir un second point de vente au Buscherhof. « Ce rachat m’a permis de développer la production de légumes plus vite que prévu ». Y contribue également l’embauche d’un ami, qui prend en charge l’activité maraîchage avec l’appoint de saisonniers, tandis que Francis se consacre plutôt à la culture des pommes à jus.

« Une tache, ce n’est pas aussi grave »

Dès le départ, Francis fait le choix de conduire ses vergers en agriculture biologique. Il utilise un engrais organique à base de fientes de volailles, qu’il épand en partie à l’automne après la récolte, en partie au printemps, sous forme de granulés. L’entretien des vergers est assuré par des moutons, qui font du pâturage tournant. « Je les sors au printemps. Ils font une seule fois le tour du verger, pas plus à cause du parasitisme. Après leur passage, je laisse pousser l’herbe et je passe un coup de broyeur plus tard dans la saison. L’herbe broyée sert d’engrais vert. » La protection des arbres contre les maladies et ravageurs est une affaire plus compliquée. Francis utilise des oligo-éléments en préventif et fabrique lui-même son purin d’orties pour lutter contre l’oïdium et la tavelure. S’il mise aussi sur les moutons pour se débarrasser de certains nuisibles (insectes, souris) grâce au piétinement qu’ils exercent sur le sol, il ne peut pas se passer entièrement de traitement. « Mon objectif est d’en faire le moins possible. Les produits utilisables en bio sont très coûteux et pas forcément très efficaces. Et je préfère éviter le cuivre qui est néfaste pour les moutons ». Si une pomme a une tache, ce n’est pas aussi grave qu’en pomme de table, relativise le jeune agriculteur, qui part du principe qu’en transformant ses fruits lui-même, la perte de rendement induite par sa stratégie est compensée par une meilleure valorisation. « De toute façon, si je récoltais 300 t comme la première année, je n’aurais pas le temps de tout presser ». Hors accident climatique, il table sur un rendement de 8 à 10 t/ha.

Désormais, Francis se fixe pour objectif de stabiliser son activité. Le temps passé à la taille des arbres et à leur entretien ne lui permet pas d’envisager des plantations supplémentaires, hormis les renouvellements. Depuis deux ans, il a commencé à replanter des fruitiers en remplaçant une partie des pommiers à jus par des variétés de table. « Pour les pommes de table, je plante plus serré, 1 000 à 1 500 arbres par ha, contre 650 arbres pour les pommes à jus. Mes sols sont plus pauvres qu’en plaine », justifie Francis. Les pommes de table compléteront l’assortiment proposé dans ses deux points de vente, comme l’ont fait les mélanges de jus vendus depuis l’an dernier (pommes-fraises, pommes-carottes-citron, pommes-betteraves-citron…). Le jeune agriculteur a également embauché une commerciale pour prospecter les supermarchés et les magasins bios, afin d’élargir ses débouchés.

Commerce

« Château Valmont, c’est notre bébé »

Vigne

Publié le 26/11/2021

Au domaine Ruhlmann-Schutz, « les responsabilités et les prises de décision à moyen et long terme » reposent désormais sur les épaules des frères Schutz - Thomas, l’aîné, gérant de l’entreprise, et son frère cadet Antoine -, de leur cousin, Jacques-Émile Ruhlmann, et de sa sœur, Louise-Anne. Les jeunes gens, trentenaires ou presque, se jettent dans le bain à l’âge où leurs propres parents ont pris en main les destinées du domaine : en 1994, André Ruhlmann, rejoint par son épouse Laurence, sa sœur Christine et son beau-frère Jean-Victor Schutz, succédait à son père, Jean-Charles, décédé prématurément. Le domaine comptait alors une dizaine d’hectares pour une production de 60 000 bouteilles. « Aujourd’hui, nous exploitons 50 ha de vignes en Alsace. Avec les achats de raisins, nous vinifions entre 120 et 130 ha chaque année », indique Antoine, commercial export et marketing. Les vignes se répartissent entre Châtenois, Epfig, Dambach-la-Ville, Scherwiller et Nothalten, avec quelques parcelles sur les grands crus Frankstein et Muenchberg. Une belle palette de terroirs comprenant à la fois des sols granitiques et argilo-calcaires, d’où proviennent également les achats de raisins.

Si belle soit-elle, la palette est pourtant incomplète : en dehors du pinot noir, le domaine ne produit que des vins blancs. En 2015, l’idée d’ajouter des rouges à une carte des vins déjà bien fournie commence à travailler les jeunes, qui achèvent leurs études ou sont déjà dans la vie active. Jacques-Émile, engagé dans un tour de France des vignobles, repère un domaine à vendre à Peyriac-de-Mer, à 15 km au sud de Narbonne. Château Valmont - c’est son nom - est situé au cœur de l’appellation Corbières, en pleine renaissance après des années noires marquées par la surproduction. D’autres viticulteurs ont investi là-bas, déployant « beaucoup de créativité et d’innovation ». Comme leur cousin, Thomas et Antoine ont un coup de cœur pour ce terroir qui s’étend entre garrigue et pinède et auquel la mer apporte une fraîcheur bienfaisante. Surtout, le coût du foncier y est « divisé par 10 par rapport à l’Alsace et par 100 par rapport à la Champagne ». Les 8 ha de Château Valmont sont essentiellement plantés en carignan, un cépage rouge tardif. La première étape consiste à planter d’autres cépages (syrah, grenache, mourvèdre en rouge, roussanne et grenache blanc en blanc) qui permettront de réaliser des assemblages. Les plantations, l’acquisition de la cuverie et de matériels de culture requièrent des investissements conséquents, renforcés avec l’agrandissement des surfaces (30 ha aujourd’hui).

 

 

Deux gammes en même temps

Cinq ans plus tard, la reprise de Château Valmont peut être considérée comme « un pari gagnant », jugent Thomas et Antoine, pas peu fiers d’avoir « contribué à rebooster l’économie locale » dans ce secteur des Corbières maritimes. Avoir fait grandir les deux domaines en même temps est une autre de leurs satisfactions. Les clients, déjà fidèles aux alsaces de la maison Ruhlmann-Schutz, ont appris à apprécier les corbières, qui se déclinent pour l’instant en cinq références : deux rouges, un rosé et un blanc issus d’assemblages, et un vin nature 100 % grenache. Les alsaces, quant à eux, se répartissent entre vins de cépage, vins de terroir, grands crus et vins bios provenant des achats de raisins. S’y ajoutent des créations et une sélection de crémants déclinés de la demi-bouteille au mathusalem (6 l). « Quand je prospecte ou que je rencontre mes clients, je leur propose les deux gammes en même temps », fait valoir Antoine, qui optimise ainsi ses efforts commerciaux.

L’entreprise est volontairement présente sur tous les créneaux : les particuliers, la restauration, la grande distribution et l’export, qui représente 35 % des ventes dans 25 pays. Si le commerce en ligne progresse, il ne devrait pas prendre le pas sur la vente physique. « Nous avons développé notre réseau commercial. La moitié de notre effectif se consacre à la vente », précise Thomas, en incluant les commerciaux, le personnel du caveau et de la boutique située au centre de Dambach, ainsi que les salariés qui préparent les commandes. En attendant de « digérer » la crise du Covid, le domaine poursuit ses efforts dans l’œnotourisme, avec l’espoir de voir revenir les touristes internationaux, et s’attache à faire reconnaître la qualité de ses vins en participant à des concours. Six alsaces ont été récompensés au dernier Mondial des vins blancs, en octobre, dont quatre par une médaille d’or. Quant à la cuvée Aventure 2019 de Château Valmont, élaborée principalement à partir de syrah et de mourvèdre, elle a obtenu une médaille d’or au concours interprofessionnel des grands vins de Corbières. Une belle reconnaissance pour ce rouge expressif aux arômes de fruits noirs bien mûrs issu des vignes languedociennes.

 

 

Technique

« Je sème des couverts dans mes vignes depuis cinq ans »

Vigne

Publié le 11/11/2021

Loïc Zwingelstein découvre le semis direct de couverts végétaux lors de son apprentissage au domaine Schlumberger à Guebwiller. Il décide d’adopter cette technique sur le domaine familial de Westhalten, motivé par l’idée d’apporter de l’engrais aux vignes sous forme de plantes plutôt que sous forme de microbilles. La première année, il sème à la volée un mélange d’avoine, de seigle et de radis. « Dans une parcelle de 20 ares, labourée un rang sur deux pour ne pas concurrencer la vigne, j’ai semé dans le rang labouré à l’automne. Les conditions météo étaient favorables, il y a eu une belle levée, c’était réussi ». Il laisse les plantes germer pour réensemencer naturellement le rang, puis il les broie. « L’année d’après, je suis monté à 2 ha et j’ai utilisé la herse rotative au semis», retrace le jeune vigneron, qui diversifie son mélange en optant pour un mix de 13 espèces (dont avoine, seigle, fenugrec, pois fourrager d’hiver, trèfle incarnat, radis fourrager, radis chinois, lin, phacélie et vesce). Il constate que la vesce, plante grimpante, le gêne pour travailler le reste de l’année. Trois ans seront nécessaires pour s’en débarrasser. « En semant des couverts, mon but est d’aérer le sol, d’apporter un paillage naturel et de ramener de l’azote, explique Loïc. Chaque espèce est complémentaire : certaines apportent beaucoup de volume, et font donc beaucoup de paille, d’autres ont des racines pivotantes qui contribuent à aérer la terre et d’autres encore remplacent mon engrais. » La diversité du mélange apporte une sécurité : « si certaines plantes ne lèvent pas, les autres lèvent avant ou après l’hiver ». Le jeune viticulteur sème son mélange sur les plantations de deux à quatre ans, qui sont « les plus simples à travailler ». Au printemps suivant, plutôt que de tout broyer, il roule une parcelle sur deux à l’aide d’un rolofaca fait maison pour comparer l’impact des deux pratiques sur le sol. Pour avoir travaillé sur le sujet lors de ses études, Loïc sait déjà que l’utilisation des couverts permet de réduire la température de 5 à 6 °C par rapport à un sol labouré et qu’elle améliore la vie du sol.

Expériences en série

La troisième année, il songe à se passer de la herse rotative pour gagner du temps et ne plus remuer la terre. « Avec la herse rotative, on obtient une très belle couverture. Mais il faut passer une griffe avant. Et on mélange les couches de terre, même superficiellement, ce qui n’est pas bon », justifie-t-il. C’est ce qui le conduit à envisager le semis direct. À la Cuma de Westhalten, quatre viticulteurs utilisent déjà un semoir de semis direct (SD). Loïc teste l’outil pour pouvoir comparer les couverts ainsi semés avec ceux implantés à la herse rotative. Résultat : à la levée, les premiers forment des rangées bien visibles, alors que les seconds prennent l’aspect d’un gazon. « Mais au fur et à mesure de la pousse, les rangées s’étalent et les plantes poussent quand même de manière homogène », constate Loïc. Si bien qu’à la fin, « on obtient le même résultat ». Cette même année, le jeune vigneron décide d’arrêter totalement le labour et de semer son mélange sur toutes les parcelles préalablement labourées, soit un peu plus de 4 ha. Il opte pour une destruction totale des couverts au rolofaca, emprunté cette fois à un collègue. Il remarque que la quantité de paille est beaucoup plus importante et qu’elle garde davantage l’humidité du sol que lorsque le couvert est broyé ou fauché. En revanche, « l’apport d’azote est moindre car la paille ne se dégrade pas forcément à 100 % et il est plus progressif. » Son expérience le conduit également à adapter la dose de semis en fonction de la vigueur de la vigne : 70 kg/ha un rang sur deux si elle est suffisante (soit 140 kg/ha en plein) ; 80 kg/ha là où la vigne a besoin de davantage d’azote.

En 2020, Loïc constitue un nouveau sous-groupe au sein de la Cuma pour acquérir un semoir SD en commun. Il avance le semis avant les vendanges, pour permettre aux plantes de lever avant l’intervention des vendangeurs. Parallèlement, il passe uniformément à 80 kg/ha et teste les 100 kg/ha sur les parcelles qui n’ont jamais été labourées. Les plantes ont un peu de mal à pousser en raison de la concurrence de l’herbe et du gel, qui détruit une partie des semis. Enfin, dans ses jeunes plantations, Loïc sème tous les rangs pour « créer un effet labour, permettre à la vigne d’aller explorer le sol en profondeur et maintenir l’eau dans les parcelles. Car avec le recul, je me rends compte que les couverts sont très importants pour éviter le stress hydrique ». Tous les couverts sont roulés, avec un rattrapage pour bien coucher les espèces qui se relèvent après un premier passage trop précoce. Cette année, fort de son expérience, le jeune vigneron a semé ses couverts la première quinzaine de septembre sur environ 6,5 ha. Il envisage d’amener de l’engrais organique sur les parcelles à la peine l’an dernier et a investi dans un rolofaca avec un collègue, persuadé que la réussite du roulage dépend avant tout de la bonne fenêtre d’utilisation du matériel.

EARL du Kapelfeld à Valff

Des poules pondeuses en complément du maraîchage

Élevage

Publié le 08/11/2021

Depuis 2003, Pierre-Henri Lenormand est l’un des deux associés de la ferme de Truttenhausen à Heiligenstein. Il s’occupe du maraîchage, tandis que son associé, Antoine Fernex, se charge de la partie élevage. La ferme est conduite en biodynamie - elle est certifiée Demeter - et elle accueille de nombreux stagiaires qui se forment à cette spécialité au CFPPA d’Obernai. Avec le prochain départ à la retraite d’Antoine Fernex, prévu fin 2022, Pierre-Henri Lenormand a choisi de prendre un nouveau départ en s’installant sur 4 ha à Valff, en association avec Marc Lemonies. Les deux hommes ont créé l’EARL du Kapelfeld. Jusqu’alors, les 4 ha étaient mis à la disposition de la ferme de Truttenhausen et réservés à la production maraîchère et à la culture des céréales nécessaires à la rotation. En 2020, le maraîcher a mis en place deux tunnels et s’est lancé dans la construction d’un poulailler de 64 m2 pour élever des poules pondeuses. Avec une volonté : que les poules disposent, autour du bâtiment, d’un espace enherbé suffisamment vaste, en l’occurrence 3,5 fois la surface exigée en bio, soit « 3 000 m2 pour 200 poules ».

Cela faisait deux ans que Pierre-Henri avait ce projet en tête : « Je ne voulais pas d’un bâtiment tout fait, mais plutôt de quelque chose à notre image : un beau bâtiment tout en bois, traité à l’huile de lin », avec à l’intérieur, nichoirs et pondoirs. Son nouvel associé et lui, en ont réalisé les plans et l’ont autoconstruit avec l’aide de leur équipe. Un système de récupération d’eau de pluie est installé sur le toit. Il est relié à une citerne enterrée de 15 000 l. L’eau ainsi recueillie permet d’arroser les 75 arbres fruitiers plantés l’automne dernier dans la parcelle. Le maraîcher avait invité une poignée de consommateurs à participer à la plantation de ces arbres en quenouilles de trois ans, qui ont l’avantage de rester petits en taille et de donner des fruits rapidement. « Tous les fruits abîmés servent de nourriture aux poules. Elles mangent également les insectes qui s’attaquent aux arbres. Ce sont des nettoyeuses, explique Pierre-Henri qui fait le pari de n’utiliser aucun insecticide sur ses fruitiers en misant uniquement sur la régulation naturelle exercée par les volailles.

« Cinq coqs pour 200 poules »

Les deux associés de l’EARL du Kapelfeld sont particulièrement attentifs au bien-être de leurs poules rousses : trois bacs à sable sont installés dans le parc, ce qui permet aux animaux de se rouler dans le sable et de se frotter à volonté. Et pour leur tenir compagnie, cinq coqs d’Alsace saumonés ont rejoint la troupe. « Cinq coqs pour 200 poules, c’est le bon équilibre », juge Pierre-Henri, qui se réjouit de voir les poules « à l’aise dans leur parc ». Les œufs étant ramassés tous les jours, il n’y a pas de risque qu’ils soient couvés par les poules.

Les pondeuses sont nourries avec des céréales produites sur place : un mélange d’orge, de triticale et de féverole, complété d’un peu de soja toasté alsacien bio et de coquilles d’huîtres. À quoi s’ajoutent des déchets de légumes (fanes de blettes, de fenouil…) provenant des cultures voisines du poulailler, et l’herbe du parcours. Une alimentation moins ciblée que dans un élevage spécialisé, mais l’objectif est avant tout de produire des œufs de qualité. Du vinaigre de cidre ajouté dans l’eau de boisson permet de renforcer le système immunitaire des poules, mais « ce qui fait beaucoup pour l’immunité, c’est le fait qu’elles sortent dehors. » Et en effet, les volailles ne s’en privent pas : arrivées en août, à l’âge de 18 semaines, elles ont très vite investi le parc, à la recherche de vers de terre, de limaces et même de mulots et de souris. L’utilisation des engrais verts attire en effet une population relativement importante de rongeurs sur la parcelle.

« On manque de surface »

Une dizaine de tonnes de céréales sont nécessaires pour nourrir les 200 poules. « Avec 4 ha, on manque un peu de surface », avoue l’agriculteur. Pour l’instant, il fait appel à un collègue viticulteur en biodynamie qui lui sème du triticale et de l’épeautre mais il est à la recherche de 4 ha supplémentaires à louer pour faire face à ses besoins, qui vont aller croissant avec la mise en route prochaine d’un atelier de porcs en plein air. La porcherie est en cours de construction. Elle permettra d’élever une dizaine de porcs par an. La coexistence des différents ateliers concourt à l’équilibre recherché en agriculture biodynamique. Avec son associé, Pierre-Henri envisage également de construire un bâtiment en bois et en paille réunissant espace de lavage des légumes, stockage et laboratoire de transformation. Une petite boulangerie et un magasin devraient s’y ajouter à terme.

Pour l’instant, l’EARL du Kapelfeld vend ses productions via des Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), au marché du boulevard de la Marne à Strasbourg et à celui de Barr. Compte tenu de ses choix techniques, et des coûts qu’ils engendrent, les œufs sont vendus à 3 € la boîte de 6 aux clients des Amap et 3,60 € sur les marchés. Dans le mot envoyé aux clients pour présenter son projet, Pierre-Henri précise : « En achetant ces œufs, c’est un vrai choix de consommateurs que vous faites, en soutenant ce type d’élevage, où le bien-être animal est essentiel. » À ce prix, un minimum de pédagogie s’impose.

Stratégie

Du courage dans l’adversité

Vigne

Publié le 01/11/2021

« Peu importent les cartes qu’on a en main, on essaie d’avancer, d’innover, d’être précurseur. » C’est ainsi que Peggy Schwartz résume la philosophie qui prévaut au domaine du Racème, ainsi rebaptisé en 2015, lorsque son mari Serge et elle ont repris les rênes de la maison Schwartz et fils. Un domaine qu’ils tentent de remettre à flot depuis six ans, avec des résultats encourageants bien que jamais définitivement acquis. Sur 7,20 ha répartis entre Blienschwiller, Dambach-la-Ville et Epfig, les deux tiers sont situés en haut de coteaux sur des sols pauvres et granitiques, le reste sur des sols argilo-limoneux avec du calcaire. 13 % des surfaces sont classées en appellation communale « sylvaner de Blienschwiller ». Peggy et Serge cultivent également quelques parcelles de riesling et de gewurztraminer dans le grand cru Winzenberg. Cette année, ils ont entamé la conversion du domaine en bio. Bien que l’orientation ait été prise depuis quelques années, ils n’avaient pas encore officiellement franchi le pas, préférant limiter la prise de risque en assurant la récolte.

Serge utilise du fumier de cheval pour amender ses sols : du fumier composté de trois ans à l’automne, pour entretenir la biodiversité du sol, et du fumier frais au printemps. Faute d’équipement, il l’épand manuellement, à raison d’un ou deux hectares tous les ans. L’enherbement est total, même sous le cavaillon. Sur plusieurs parcelles, le vigneron teste la paille et la sciure pour couvrir le sol et étouffer les adventices sur le rang. Cela fonctionne pour la paille qui, en plus, ramène chaleur et humidité et nourrit le sol lorsqu’elle se décompose, moins pour la sciure. « On a fait un essai à l’automne et on a retrouvé pas mal d’adventices au printemps », constate Serge prêt à retenter l’expérience en épandant la sciure au printemps. Pour protéger la vigne, le vigneron s’autorisait encore un systémique au moment de la fleur avant la conversion au bio. « On en aurait eu bien besoin cette année », soupire-t-il. Mais il a dû se contenter du cuivre et du soufre, indispensables vu la pression des maladies. Il y a associé des plantes (prêle, consoude, ortie) et de l’huile essentielle de valériane. Cela n’a pas suffi à éviter les pertes : avec le mildiou, et l’oïdium qui a pris le relais en août, la récolte 2021 est sérieusement compromise.

Une grande diversité floristique

Le domaine du Racème s’est porté volontaire pour adhérer au projet VinBioDiv visant à développer la biodiversité dans le vignoble rhénan en plantant des haies et des arbres. « Nous sommes une des premières exploitations impliquées dans ce projet », signale Peggy. Le couple constate déjà une grande diversité floristique dans ses parcelles depuis qu’il ne désherbe plus sous le cavaillon. Un interrang sur deux est fauché, une fois en avril-mai et une autre avant les vendanges. Peggy et Serge envisagent de remplacer la fauche par des moutons. Après la récolte, un interrang sur deux est griffé, de manière à l’aérer pour l’hiver sans trop perturber la vie du sol.

En attendant de dégager les moyens pour renouveler le matériel de vinification, plutôt vétuste, Serge utilise deux pressoirs, dont un pressoir horizontal à plaques tournantes et un tank à lait pour refroidir les moûts. Le pressurage dure 3 à 4 h selon les cépages. Après un débourbage naturel de 48 h, les jus sont placés en cuves pour la fermentation qui peut durer jusqu’à un mois. Depuis deux ans, celle-ci se fait avec des levures indigènes. Le vigneron n’utilise pas d’intrant œnologique, à l’exception du SO2. Les bourbes sont filtrées chez un collègue et rajoutées au jus mère, « ce qui ramène beaucoup de gras ». En année « normale », le domaine du Racème vinifie en moyenne entre 200 et 300 hl. Une partie de la récolte est livrée en raisin chez un négociant de Dambach-la-Ville. La mévente du vrac a conduit Peggy et Serge à envoyer des volumes à la distillerie l’an passé. Pour ne pas revivre cette expérience, ils cherchent à booster la part des ventes en bouteille. « Nous augmentons notre chiffre de 10 à 15 % chaque année », souligne Peggy. Compte tenu de la faiblesse de la récolte 2021, la quasi-totalité a été livrée au négoce pour honorer les contrats en cours. « Il faudra jouer avec les stocks pour tenir jusqu’à la prochaine récolte. »

La carte des vins du domaine comprend une vingtaine de références : une gamme traditionnelle avec des vins sur le fruit et la fraîcheur, des grands crus vinifiés en sec, des cuvées issues de vieilles vignes ou de cueillette tardive, ainsi que des originalités comme le muscat’bulles, un effervescent 100 % ottonel ou le pinot gris rosé Point P. « Il faut savoir se démarquer, faire des choses différentes de ce que proposent les collègues », lance Peggy, qui ne manque pas d’idées pour dynamiser la commercialisation, réalisée à 99 % auprès des particuliers grâce, notamment, à la participation à une vingtaine de salons (hors Covid) et à trois tournées de livraison annuelles à travers la France. Témoins de cette créativité, les cuvées avec étiquettes personnalisées, les demi-bouteilles de crémant à destination des saunas et hammams, l’habillage décalé de certains flacons, tels le pinot noir « Projet X » élevé en barrique ou bien encore les fontaines à vin de 3 litres, baptisées chacune d’un prénom féminin gentiment suranné.

Stratégie

« Faire plus, ce n’est pas une solution »

Élevage

Publié le 27/10/2021

Vincent Fischer et son fils, Olivier, 27 ans, sont associés depuis 2016. L’installation d’Olivier ouvre une nouvelle page dans l’histoire de cet élevage performant dont le cheptel se compose de 160 bovins, parmi lesquels 70 laitières prim’holstein à 11 500 kg de moyenne. Toutes les femelles sont gardées : à l’exception de quelques génisses et vaches fraîches vendues à l’extérieur, la plupart assurent le renouvellement. Engagé dans un programme reproducteur avec Gènes Diffusion, l’élevage possède une bonne génétique : « On achète cinq embryons étrangers chaque année qu’on pose sur des femelles. Les mâles qui naissent partent en station, les femelles restent dans l’élevage. S’il y en a une qui nous intéresse, on fait à nouveau des embryons », explique Vincent. L’élevage, dont 80 % de l’effectif est génotypé, a déjà produit « une ribambelle d’embryons », qu’il pose sur ses propres femelles ou qu’il vend. « Traire, c’est une chose, mais si on arrive à concilier la génétique avec, c’est encore mieux », note l’éleveur, qui recherche en priorité « des grandes vaches », pour leurs capacités d’ingestion, avec « de très bonnes mamelles ». L’installation d’un robot de traite, à l’arrivée d’Olivier, l’amène toutefois à revoir le premier critère en faisant vêler les génisses un peu plus tôt pour réduire le gabarit.

En dehors de la génétique, Vincent et Olivier privilégient la qualité de l’alimentation et le bien-être des animaux. L’élevage produit du lait de pâturage livré à Alsace Lait depuis trois ans. « Nous avons les pâtures derrière la ferme », justifient les deux éleveurs, motivés par le bonus de 15 €/ 1 000 litres accordé par la laiterie en contrepartie des 120 jours de pâturage minimum et d’un chargement de 10 vaches par hectare. Les 6,70 ha de l’EARL Fischer sont découpés en 10 lots, pâturés par roulement en fonction de la pousse de l’herbe. En saison, les animaux ont de l’herbe fraîche à disposition tous les jours. Même si cela oblige à déplacer le fil quotidiennement, Vincent et Olivier sont conscients de l’impact positif sur l’image de l’élevage laitier. Ils en perçoivent aussi les bénéfices sur les vaches : « Elles marchent sur la terre, c’est quand même autre chose que le béton. Et puis, elles sont au soleil, à l’air libre. » Pour les vêlages aussi, ils constatent un effet positif, les vaches étant beaucoup plus libres de leurs mouvements au pré. En dehors de la période de pâturage, la ration hivernale, qui est équilibrée à 32 l, se compose d’un tiers de maïs, d’un tiers de sorgho, d’un tiers d’herbe et de 10 kg de betteraves fourragères. Elle inclut également des pulpes, du maïs épi, un mélange de drêches et du foin de luzerne. Le tout est mélangé et distribué par la mélangeuse-distributrice de la Cuma des prés verts, auquel adhère l’élevage Fischer. Le concentré de production, lui, est distribué au robot en fonction du niveau de production.

De l’appétit pour les betteraves fourragères

Chaque aliment a ses atouts. Vincent et Olivier, qui cultivent près de 10 ha de sorgho, l’apprécient notamment pour sa résistance à la sécheresse et sa capacité à ramener de l’énergie. Ils le sèment dans la foulée d’un méteil implanté à l’automne et ensilé au printemps suivant, ce qui donne une deuxième récolte la même année sans besoin de beaucoup d’intrants. Les betteraves fourragères, cultivées pour la deuxième année sur 1,60 ha, sont un aliment très apprécié des vaches. Elles permettent d’augmenter les taux protéique et butyreux, selon Vincent qui chiffre le gain à 1 point. Lui et Olivier ont fait le choix de variétés à profil sucrier, enterrées pour qu’elles soient mécanisables et riches en matière sèche (plus de 22 % de MS). Elles sont récoltées par une entreprise et stockées dans un hangar. Les betteraves fourragères souffrent de la sécheresse en été, mais elles se rattrapent à l’automne lorsqu’il pleut, contrairement au maïs, souligne Vincent. La luzerne, ensilée en première coupe et récoltée en foin aux suivantes, a l’avantage de rester en place pendant trois ans, de ne demander ni engrais azoté, ni traitement, de fournir des protéines et des fleurs pour les abeilles. Maîtriser ces différentes cultures nécessite de la technicité et une certaine méticulosité, dont font preuve les deux associés.

Avec le prix du lait actuel (335 €/1 000 l en prix de base en octobre et 330 €/1 000 l en novembre), Vincent et Olivier ne se sentent pas récompensés de leurs efforts. « Il manque 30 à 40 €/1 000 l sur le prix de base pour vivre correctement. Cela correspond à l’augmentation des charges depuis six mois », déplorent-ils. Ils n’envisagent pas d’augmenter leur troupeau. « Faire plus, ce n’est pas une solution », puisqu’ils sont saturés tant au niveau de l’étable que du robot et des installations de stockage. Olivier, de plus, ne se voit pas gérer des salariés, ni investir des millions d’euros pour passer à l’échelon supérieur. Il pense avoir épuisé toutes les solutions pour réduire les charges : une partie du matériel est achetée en commun et les achats de concentrés, d’engrais et de semences sont groupés au sein de la Cuma. Son projet serait plutôt d’installer des panneaux photovoltaïques sur la toiture de ses bâtiments afin de produire de l’électricité.

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