Cet été, les vignerons alsaciens ont multiplié les initiatives pour reprendre le contact avec le public et insuffler un peu de convivialité. Avec des propositions originales, alliant découverte des vins, musique ou théâtre.
L’avant-dernier week-end d’août, les amateurs de jazz et de vins avaient rendez-vous sur la place de l’église de Scharrachbergheim. Un cadre verdoyant et plein de charme pour cette première édition du Couronne d’or jazz festival créé sous l’impulsion de Jazzin’Translation, en collaboration avec l’association du vignoble de La Couronne d’or, qui réunit 18 domaines viticoles de Marlenheim et environs. Le projet naît en octobre 2020, alors que la viticulture et le monde du spectacle vivant sont confrontés à l’annulation de tous les événements professionnels - salons et festivités de fin d’année pour les uns, concerts pour les autres - en raison de la deuxième vague de Covid-19. « Ce projet, c’était comme une lumière au bout du tunnel. Ça nous a fait du bien à tous », se remémore Victor Gachet, responsable du label de production strasbourgeois.
Dix mois et bien des incertitudes plus tard, les onze vignerons participants savourent l’événement : entre deux concerts, Marjorie Muller, sourire jusqu’aux oreilles, fait goûter sa cuvée Grains de nature issue de la récolte 2020, commercialisée pour la première fois cette année par le domaine Jean-Jacques Muller de Traenheim. Un rouge dense provenant de cépages résistants au mildiou et à l’oïdium, cultivés dans le cadre d’une expérimentation, explique la jeune femme, devant la barrique qui lui sert de comptoir. À deux pas de là, Jérémie Fritsch, du domaine Fritsch à Marlenheim, présente un pinot noir élevé en foudres pendant 10 mois, ce qui lui confère des tanins souples que n’aurait pas permis un élevage en barrique, postule le vigneron. Un troisième rouge, le pinot noir Graureben 2018 du domaine Fischbach, de Traenheim, élaboré sans intrants et non filtré, offre un bel aperçu de ce style de vinification à partir d’un terroir de marnes rouges. Tout l’esprit du free jazz résumé dans une bouteille.
Alors que le soleil commence à décliner derrière les vignes, le pianiste Cédric Hanriot et le batteur Franck Agulhon font leur entrée sur scène pour le deuxième concert de début de soirée. Il en va de la musique comme du vin : pour la programmation, Victor Gachet a fait appel à de jeunes talents comme à des formations confirmées. Des musiciens de la région (le duo strasbourgeois Haqibatt, les Lorrains Back to C) jusqu’à des têtes d’affiche de renommée nationale, voire internationale (Diego Imbert et Alain Jean-Marie, Sly Johnson, Laurent Coulondre). L’essentiel étant que les deux journées de festival soient « un moment de rencontre » et de plaisir partagé entre amateurs de jazz et amateurs de vins.
À raison d’un vin par vigneron, les festivaliers se concoctent une dégustation à la carte en fonction de leurs affinités : ici, un muscat Sonnenberg du domaine Heydmann à Nordheim, là un crémant brut 100 % chardonnay de la maison Anstotz à Balbronn, plus loin, un simple jus de raisin. Au bar, où sont suspendus guirlandes de bouchons et goulots de bouteilles, les vignerons de la Couronne d’or misent sur un service aléatoire parmi cinq familles de vins. Une façon de stimuler la curiosité des œnophiles et de les inviter à faire un pas de côté pour s’écarter de leurs habitudes gustatives. Pourquoi pas en testant la cuvée Argentoratum, un assemblage de plusieurs cépages élaboré par une dizaine de vignerons de l’association selon des proportions propres à chacun ?
En scène avec les Divines
Du 26 juin au 7 juillet, ce sont les Divines d’Alsace qui se sont mises à « L’heure d’été », avec un programme festif et culturel décliné en sept dates et sept lieux. Pas de musique cette fois, mais du théâtre, proposé par la compagnie Les Insupportés, déjà connue pour animer le festival Soirs à pressoirs, qui a lieu chaque année en août au domaine Borès à Reichsfeld. Comme Jazzin’Translation avec le jazz, la compagnie ambitionne de décentraliser le théâtre actuel en dehors des grands pôles culturels. Elle s’y essaye avec succès à chaque nouvelle édition de Soirs à pressoirs en brassant différentes formes de création artistique avec la dégustation de vins et d’autres produits locaux. Un tel concept ne pouvait qu’inspirer les Divines : 24 d’entre elles ont pris part aux différents rendez-vous, soit en accueillant le spectacle dans leurs locaux, soit en commentant les accords entre les bouchées apéritives et les vins proposés lors des entractes.
Chez Martine et Jean-Philippe Becker à Zellenberg, la seconde représentation, initialement prévue dans le magnifique jardin du domaine, a finalement été délocalisée dans le chai, pour cause de pluie. Pas de quoi perturber les deux comédiennes, Emma Massaux et Lucie Borès, qui ont mis une énergie débordante à incarner deux sœurs ravivant leurs souvenirs de jeunesse à l’occasion du passage à l’heure d’été. Pas de quoi décourager non plus la quarantaine de spectateurs (seulement), qui ont pu apprécier les vins de la maison Dopff au Moulin de Riquewihr, Jean-Baptiste Adam d’Ammerschwihr et Jean Becker de Zellenberg, présentés par Marlène Dopff, Laure Adam et Martine Becker. Des vins qui, du crémant rosé brut au riesling VT grand cru Schoenenbourg 2011 en passant par le pinot gris Letzenberg 2018, ont divinement accompagné les bouchées salées et sucrées du traiteur Foreign Local.