L’entraide agricole existe depuis que l’homme a commencé à cultiver des plantes. À l’heure de l’explosion des solutions digitales, une nouvelle forme d’agriculture collaborative voit le jour, l’agriculture en réseau, ou cofarming. Rencontre avec Laurent Bernede, cofondateur de WeFarmUp, une plateforme collaborative de location de matériel.
EAV : Pourquoi avoir créé WeFarmUp ?
Laurent Bernede. Acquérir du matériel génère toujours une dette, qu’elle soit individuelle ou collective, comme dans une Cuma. Le problème, c’est que cet endettement entraîne des annuités qui sont fixes, face à un revenu nettement plus fluctuant. L’idée, avec WeFarmUp, c’est d’apporter une dose de variabilité dans les charges de mécanisation en allant chercher un matériel seulement quand on en a besoin. Il s’agit donc d’un outil qui procure un nouvel élément de compétitivité, grâce à la mise en réseau d’utilisateurs.
EAV. Et ça fonctionne ?
LB. Il y a trois principaux postes de charges en agriculture : les machines, les terres et les intrants (génétique, produits phytosanitaires…). Sur ce dernier poste, essayer de faire des économies peut s’avérer dangereux car cela fait courir un risque. Sur le second, notre outil de travail, c’est très difficile d’économiser ! Reste le premier poste, sur lequel il est possible d’amener de la variabilité, en apportant davantage de flexibilité dans le pilotage du parc matériel. C’est encore plus vrai avec l’essor des nouvelles techniques de production.
EAV. C’est-à-dire ?
LB. Prenez un strip-tiller ou un semoir de semis direct. Vous avez peut-être envie de faire des tests pour déterminer si c’est un matériel qui vous convient, vu l’investissement que cela représente ! Avec WeFarmUp, vous pouvez en louer un près de chez vous. Au lieu de payer un outil 40 000 €, vous allez le payer 50 €/ha, par exemple. En plus, certains agriculteurs proposent de vous accompagner lors de la prise en main. Vous gagnez aussi du temps d’apprentissage !
EAV. Comment WeFarmUp se positionne face aux Cuma, ETA, concessionnaires agricoles ?
LB. WeFarmUp est ouvert à tous les professionnels, qu’ils soient Cuma, ETA, concessionnaire, agriculteur… C’est un outil qui permet de démultiplier l’offre, au service des agriculteurs, qui ont tous des besoins différents. Chacun peut participer en mettant à disposition du matériel sous-utilisé. Pour les Cuma, les ETA, WeFarmUp constitue donc une vitrine supplémentaire. Elles ont la possibilité de créer une page entreprise sur notre site, avec des photos, des vidéos, une description, le catalogue de leur matériel disponible, la liste des certifications dont elles disposent… Cette page sera liée à une URL spécifique.
EAV. Concrètement, comment se passe un échange sur WeFarmUp ?
LB. WeFarmUp est une plateforme web qui reprend les codes de l’économie collaborative, dans laquelle les offreurs sont aussi demandeurs. Pour mettre son matériel en location, il faut s’inscrire puis publier une annonce en renseignant différents critères : caractéristiques techniques de l’outil, photo, tarification, s’il s’agit d’une location ou d’une prestation avec l’expert qui va avec… Pour fixer le prix de location, nous proposons un guide de prix. Pour trouver un matériel, il suffit d’en taper les caractéristiques dans un moteur de recherche. La réservation une fois effectuée, le paiement s’effectue en ligne. Le prélèvement n’est réalisé que si la location est acceptée par l’offreur. Et le paiement est stocké jusqu’à la fin de l’échange. Les deux utilisateurs prennent contact pour définir les modalités de l’échange. WeFarmUp envoie des contrats de location, des états des lieux et une attestation d’assurance. Encore plus simple, il est possible d’utiliser une application mobile qui génère le contrat de location, réalise l’état des lieux et fait signer les utilisateurs. Le locataire remet le chèque de caution au propriétaire. Une fois la location terminée, ils réalisent ensemble l’état des lieux de fin de contrat et le propriétaire rend le chèque de caution au locataire. Le propriétaire est alors payé, et chacun des utilisateurs reçoit les factures correspondantes.
EAV. Malgré ces précautions, certains craignent de récupérer du matériel dégradé…
LB. Effectivement, les principaux freins évoqués sont l’usure du matériel, la casse. Or toutes les locations sans chauffeur effectuées sur WeFarmUp sont assurées par Groupama. Et, en deux ans d’existence, nous n’avons eu à effectuer aucune déclaration de sinistre. En outre, à l’issue de l’échange, l’offreur et le demandeur peuvent s’évaluer. Ils ont donc tout intérêt à ce que l’échange se passe bien. Et c’est ce qu’on constate sur le terrain. Ce sont souvent des gens qui ne se connaissent pas. Donc, l’échange de matériel est un vecteur de rencontre.
EAV. Comment gérez-vous les pics de demande de matériel, comme les semoirs lors des semis, les faneuses à la fenaison ?
LB. Nous avons voulu vérifier cette affirmation qui dit qu’« on a tous besoin du matériel au même moment ». En partenariat avec Arvalis-Institut du végétal, nous avons effectué un carottage de 30 fermes sur un territoire en région toulousaine, en référençant leur parc matériel et en enregistrant les périodes d’utilisation de chaque outil. Sur ces 30 exploitations, 20 possèdent un semoir monograine. En 2016, lors de la journée où un maximum de semoirs étaient utilisés en même temps, il y en avait six qui tournaient. Ce qui signifie que les 14 autres représentent une réserve de compétitivité inexploitée. En fait, les plages d’intervention sont plus importantes que ce qu’on imagine.