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Nicolas Bernard

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Produits locaux en restauration

Un « gros potentiel » à développer

Pratique

Publié le 05/04/2019

La mode alimentaire est à un retour vers le « local ». Dans les grandes surfaces, les produits dits « régionaux » ou « made in France » sont devenus pour beaucoup de consommateurs le critère d’achat numéro un. Avant le prix. Dans la restauration, la situation est plus nuancée. Beaucoup de chefs se focalisent en premier lieu sur la rentabilité de leur entreprise. Même si nombre d’entre eux restent enclins à privilégier les produits de saison de leur région.

C’est ce qu’a pu constater Yannick Wir, animateur Sud Alsace à l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla), lors des trois jours qu’il a passés au premier salon CHR Pro Expo Alsace, à Colmar. Un congrès dédié aux professionnels de l’hôtellerie et de la restauration. « Ceux qui privilégient l’approvisionnement local sont des gens qui souhaitent raconter une histoire à leurs clients, celle du producteur à côté de chez eux, croit savoir Yannick Wir. De l’autre, il y a ceux qui veulent des fraises d’Alsace toute l’année avec un prix au niveau de l’Espagne car c’est ce que leurs clients veulent. »

De l’importance des grossistes

Qu’il soit ou non locavore dans sa démarche, le restaurateur est avant tout un professionnel très exigeant. « Il veut des produits standardisés, livrés tous les jours et à un prix compétitif », témoigne le conseiller de l’Ifla. Difficile pour un producteur seul dans son coin de satisfaire ces demandes. À moins d’être situé juste à côté du restaurant en question. « Du producteur au restaurateur en direct, cela reste très compliqué quand même. Il y a toute une logistique à prendre en compte. C’est pour cela que les grossistes, qui assurent efficacement cette transition, sont importants », explique Yannick Wir. Ça l’est d’autant plus dans la mesure où il y a un « énorme potentiel » dans la restauration pour la marque « Fruits et légumes d’Alsace ».

Mais le chemin est encore long pour en faire un marché lucratif. « Autant on est bien présents dans la restauration collective, autant on a encore beaucoup à construire dans la restauration traditionnelle. On a déjà fait l’opération Folle choucroute d’Alsace avec des chefs. Pourquoi ne pas reproduire des choses similaires ? On a des idées pour développer ce marché, mais ça reste un travail de fourmi. »

Terra Alter livre des légumes prédécoupés

Pour intégrer le monde de la restauration, l’association Terra Alter Est, créée en juillet 2018, a opté pour une autre approche : livrer des légumes bios et locaux découpés et prêts à l’emploi. Un concept qui a déjà séduit de nombreuses collectivités pour les cantines de leurs différentes structures (écoles, maisons de retraite, etc.). Mais l’idée peine à convaincre les chefs des restaurants. Plusieurs raisons à cela souligne Marion Moreaux, responsable du développement Terra Alter Est : « Il y a tout d’abord des petits restaurants qui préfèrent encore travailler avec des produits bruts. Ensuite, beaucoup de restaurateurs commandent du jour au lendemain. Or, nous avons besoin d’un jour ou deux pour récupérer les légumes frais, les découper dans nos ateliers et ensuite les mettre sous vide. »

Actuellement, l’association s’alimente en légumes bios auprès de quatre maraîchers haut-rhinois et complète ce qui lui manque auprès de producteurs bas-rhinois. Elle emploie six personnes en situation de réinsertion professionnelle. Les salariés découpent chaque jour 600 kg de légumes. L’objectif serait de monter à une tonne quotidienne et développer des partenariats avec d’autres maraîchers bios situés dans un rayon de 120 km autour de Wittenheim. Mais le Graal reste de nouer des relations étroites avec des restaurateurs « locavores ».

3e Prix régional des solidarités rurales

« La ruralité, ce n’est pas le désert »

Vie professionnelle

Publié le 01/04/2019

Dans les campagnes aussi, il y a de la vie. C’est en tout cas ce que cherche à démontrer le Conseil Économique, Social et Environnemental Régional (Ceser) Grand Est avec la troisième édition de son Prix régional des solidarités rurales. Cette initiative, unique en France, est née en Champagne-Ardenne en 1993. Étendue à l’échelle du Grand Est en 2016, elle a conservé son ADN originelle : mettre en lumière celles et ceux qui œuvrent pour soutenir l’initiative économique, sociale ou environnementale dans les territoires ruraux. À la clé, 71 000 euros de dotations, dont 15 000 euros pour le premier prix, 10 000 euros pour le second, et 7 000 euros pour les sept lauréats suivants.

Une « mise en lumière » des actions

Les associations, entreprises, collectivités et établissements des 4 354 communes de la région peuvent concourir depuis le 1er avril. Ils doivent remplir un formulaire d'inscription sur le site internet du Ceser Grand Est. Seules les actions déjà mises en œuvre au plus tard au 31 décembre 2018 sont éligibles. Comme l’explique Véronique Klein, première vice-présidente du Ceser Grand Est, « ce prix est une récompense, pas une subvention ». Elle poursuit : « Ce qui compte surtout pour les lauréats, c’est l’éclairage qui est fait sur eux au niveau de la région. Aujourd’hui, la ruralité se sent délaissée. Avec cette opération, elle est mise en lumière aux yeux de tous. »

Pour postuler à ce concours, l’action proposée doit répondre à l’un des critères suivants : avoir une dimension économique (emploi, autofinancement, diversification des ressources) ; favoriser le développement local ou durable ; ou encore revêtir un intérêt manifeste pour la ruralité et les liens sociaux. Ce prix régional est complété par huit autres prix décernés par les partenaires de l’opération : la Caisse d’Épargne Grand Est Europe, la Banque des Territoires-Groupe Caisse des Dépôts, EDF, le groupe La Poste, AG2R La Mondiale et la Foire de Châlons-en-Champagne. Chacun de ces prix partenaires dispose de ses propres critères (voir encadré).

La ruralité alsacienne manque à l’appel

Lors des deux premières éditions, des profils très divers ont été récompensés : l'association La Fabrique, en Meurthe-et-Moselle, propose des emplois en CDI à des chômeurs de longue durée, une association d'aide aux migrants dans la Meuse, une association dans l’Aube qui réhabilite un potager historique de 1 ha, ou encore le chantier de réinsertion professionnelle aux Jardins du Giessen, à Muttersholtz. À ce jour, le seul lauréat alsacien.

« Malheureusement, nous avons reçu très peu de dossiers issus de nos territoires. Pourtant, la ruralité est très présente chez nous et il y a des choses qui se font le long des collines sous-vosgiennes, dans le Sundgau, ou en Alsace Bossue », souligne Véronique Klein. L’appel est donc lancé pour les potentiels candidats haut-rhinois et bas-rhinois qui souhaiteraient démontrer, à leur tour, que « la ruralité n’est pas une fatalité, qu’elle est moderne, connectée, et surtout pleine de vie ». Les intéressé(e)s ont jusqu’au 30 juin pour déposer leur dossier. La remise des prix est prévue au mois de novembre prochain.

Bien-être animal

Des vaches entravées et zen

Élevage

Publié le 25/03/2019

Elles sont zen ces vaches. Même entravées. Dans l’étable de la ferme du Boskopf, sur les hauteurs de Saint-Amarin, le troupeau de Pierre-Édouard Kornacker mange tranquillement sa ration quotidienne en attendant le retour des beaux jours. Si leurs pattes doivent forcément avoir envie de se dégourdir un peu, les quinze Vosgiennes et les trois Montbéliardes de ce cheptel ne semblent pas particulièrement pressés de s’échapper de ces murs. Il faut dire que tout a été pensé pour leur bien-être lors de la construction du bâtiment, il y a cinq ans. Le tout, dans une stabulation entravée. Une pratique que certains souhaiteraient pourtant interdire, contraire selon eux aux fondements du bien-être animal. Et pourtant, comme il existe des stabulations libres où les vaches ne voient jamais la lumière du jour, il existe des stabulations entravées où les animaux ont la possibilité de s’épanouir. Tout n’est finalement qu’une question de positionnement. C’est ce qu’a voulu démontrer la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA) le 7 mars dernier lors d’une journée organisée dans le cadre de la Conférence du Rhin Supérieure (CRS) sur la thématique du bien-être des vaches à l’attache. Celle-ci faisait suite au colloque « Bien-être animal » qui s’était déroulé le 8 novembre 2017 à Obernai.

Outre-Rhin, le fait d’attacher les vaches dans l’étable est de plus en plus perçu comme étant « contraire au bien-être animal ». Comme l’explique Morgane Hoenen, conseillère en élevage à la CAA, la coopérative Schwarzwaldmilch, située en Forêt Noire, subit des pressions de plus en plus importantes de la part de ses clients (Lidl, etc.) pour que le bien-être des vaches soit « assuré » dans les exploitations laitières. « Du coup, on demande aux éleveurs allemands d’arrêter la stabulation entravée pour une stabulation libre. » Pour le profane en effet, le choix entre « entrave » et « libre » est vite vu. Si la vache est attachée, elle est forcément malheureuse. De l’autre côté, elle est « libre » avec tout ce que cela sous-entend : libre de se coucher où elle le souhaite, libre de manger quand elle veut, libre de se faire traire ou libre d’aller prendre l’air. Ça, c’est pour l’image d’Épinal. Comme bien souvent en agriculture, la réalité de la stabulation est à nuancer. Qu’elle soit libre ou entravée, tout est d’abord une question de contexte, de savoir-faire, de taille de troupeau… et de budget. De par sa nature, un bâtiment d’élevage en stabulation libre requiert bien plus d’espace qu’un bâtiment en stabulation entravée. Il est ainsi bien plus adapté à un gros cheptel comme ceux qu’on peut trouver en plaine d’Alsace, dans le Sundgau ou en Alsace Bossue.

Entrave adaptée, vaches « heureuses »

Plus de surface, cela veut dire aussi plus cher pour des éleveurs qui n’ont bien souvent pas de quoi se verser un salaire décent. « Alors qui paie ? Comment un agriculteur de montagne qui a un petit troupeau peut financer un tel bâtiment ? », se demande Véronique Klein, vice-présidente de la CAA. « Avant d’exiger des choses et de juger, il faut déjà se poser les bonnes questions. » Pour sa part, elle pratique la stabulation libre dans son exploitation bio d’Ottwiller en Alsace Bossue. Dans ses premières années d’exercice, elle pratiquait l’entrave avec ses holsteins, comme la majorité des éleveurs dans les années 70 et 80. Mais rien à voir avec ce qui se fait aujourd’hui en termes de bien-être animal. « Mes vaches étaient trop grandes pour l’espace dont je disposais et elles n’étaient pas aussi bien attachées qu’aujourd’hui. Pour rien au monde, je ne voudrais y retourner. Dans mon cas, la stabulation libre est bien plus adaptée. J’ai la place et un troupeau plus conséquent que la plupart des mes collègues de montagne. Pour eux, c’est différent. Ils sont installés dans des conditions plus difficiles où il est compliqué de construire des bâtiments. Du coup, il faut composer avec les contraintes qui sont présentes. » Le tout, sans jamais sacrifier le bien-être animal. Au contraire, même.

Gérard Claudepierre, éleveur au Bonhomme, le constate depuis qu’il pratique le métier d’agriculteur. « J’ai toujours été en stabulation entravée. Personnellement, je n’y vois que des avantages pour peu que cela ait été bien étudié au départ. J’ai un bâtiment lumineux et qui reste chaud en hiver. Mes vaches sont calmes et s’entendent bien entre elles. Il n’y a pas de rapport de supériorité. Lorsqu’elles vont aux pâtures l’été, elles sont heureuses d’aller à la traite le soir. De l’autre côté, mes clients qui viennent à la ferme sont contents de pouvoir caresser des vaches douces et gentilles. Si on prétend qu’on ne respecte pas le bien-être animal, il faudra me dire où. » À Dolleren, Roger Trommenschlager possède cinquante-cinq Vosgiennes, dont la moitié produit du lait transformé à la ferme en fromages ou yaourts. Son exploitation étant située dans une zone légèrement escarpée, le choix de la stabulation entravée apparaissait comme une évidence lorsqu’il a construit sa nouvelle étable au début de la décennie. « Mon bâtiment est lumineux, bien ventilé et très large. Mes animaux ont des surfaces de couchage relativement importantes et des systèmes d’attache qui leur offrent beaucoup de mobilité. Quand l’entrave est bien adaptée, les animaux s’y retrouvent. »

« Éduquer » le consommateur

L’éleveur a aussi à y gagner, outre une économie pour son porte-monnaie. Dans un système entravé, les vaches conservent leurs cornes. Un attribut naturel qui représente néanmoins un risque potentiel pour l’éleveur ou les autres animaux. « Du coup, on peut travailler en sécurité tout en leur laissant leurs cornes », argumente Gérard Claudepierre. Dans une stabulation libre en revanche, les vaches doivent être écornées. Ce qui n’est pas sans poser quelques questions sur le bien-être de l’animal, souligne Véronique Klein. Chez elle, toutes ses vaches et génisses n’ont plus de cornes. « Pourtant, le fait d’écorner est vu par certains éleveurs comme une maltraitance animale. Mais de l’autre côté, cela permet aux animaux d’évoluer dans une stabulation libre. Il faut en avoir conscience. Pour ma part, on anesthésie les jeunes veaux pour qu’ils souffrent le moins possible. Mais clairement, c’est un travail qu’aucun éleveur n’aime faire. Mais c’est la condition pour assurer la sécurité des animaux et des hommes dans l’élevage. »

C’est ce genre d’aspects techniques que les éleveurs souhaiteraient faire comprendre aux consommateurs. Le bien-être animal est autant possible en stabulation libre qu’en stabulation entravée. Mais chaque système a ses avantages comme ses inconvénients. « Il faut que les gens comprennent qu’en stabulation libre, il y a une hiérarchie qui se met en place entre les animaux. Les coups de corne sont vite arrivés. Des animaux peuvent être blessés, voire tués. C’est pour cela qu’il faut écorner », précise Morgane Hoenen.

L’élevage de montagne lié à l’entrave

Cette pratique finira probablement par disparaître un jour avec le développement de la sélection génétique qui permet de faire naître les vaches sans cornes. « Mais d’ici à ce que ce soit véritablement démocratisé, on a encore de la marge », indique Véronique Klein. Sans compter que simplement bon nombre d’éleveurs restent attachés aux cornes de leurs vaches. Pas sûr en effet que l’emblématique Vosgienne conserve son attrait touristique sans ses cornes. Pas sûr, non plus, qu’il y ait encore des Vosgiennes sur le massif si la stabulation entravée venait à être purement interdite comme le redoutent certains éleveurs. Denis Marchal, qui exploite son lait bio et la transforme à Lapoutroie depuis 1994, en fait partie. En entravé depuis ses débuts, il hésite à investir dans une nouvelle étable, entravée à nouveau, qui lui permettrait d’améliorer ses conditions de travail. « On ne sait pas comment va évoluer la réglementation. J’espère qu’on laissera encore la liberté aux éleveurs de choisir le système qu’ils préfèrent. Pour nous éleveurs de montagne, la stabulation entravée est bien plus économique. Mais si on l’interdit, les jeunes vont hésiter à reprendre les exploitations. Et si les éleveurs disparaissent, qui va s’occuper des paysages de montagne ? » Dans une telle situation, c’est le « bien-être » du touriste qui serait alors impacté. Et là, plus de vaches zen à l’horizon.

Biodiversité en agriculture et viticulture

Une question d’équilibre

Pratique

Publié le 15/03/2019

Comment pratiquer son métier d’agriculteur ou de viticulteur tout en préservant la biodiversité ? C’est en partant de ce postulat que Bio en Grand Est, qui regroupe les trois organisations des producteurs bios d’Alsace, de Lorraine et de Champagne-Ardenne, a imaginé le projet du réseau « fermes biodiversité 2018-2019 » qui s’inscrit dans le cadre du dispositif Trame verte bleue du Grand Est. Objectif : faire des agriculteurs biologiques de véritables « acteurs » de l’environnement en les incitant à mener des actions visant à protéger et améliorer la biodiversité sur leurs parcelles, mais aussi dans leurs exploitations. Ce projet est soutenu financièrement par la Région Grand Est et les Agences de l’eau des trois anciennes régions administratives. En Alsace, le Parc naturel régional des Ballons des Vosges (PNRBV) et la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) sont les partenaires « écologiques » du projet, tandis que la Fredon apporte une vision un peu plus globale sur la question de la biodiversité grâce à son travail auprès des collectivités et des particuliers. « La biodiversité ne s’arrête pas la parcelle, c’est la responsabilité de chacun », justifie Antoine Gueidan, administrateur du réseau Bio en Grand Est.

Vingt fermes - huit en Champagne-Ardenne, douze en Alsace - font pour l’instant partie de ce réseau. Leur rôle est de servir de site de « démonstration » pour montrer aux paysans ce qu’ils pourraient faire pour la biodiversité sans que cela pénalise leur activité. Hervé Gaschy, viticulteur à Eguisheim, est le seul viticulteur d’Alsace a en faire partie. Converti à l’agriculture biologique (AB) depuis 2012, il considère ce mode de production en constante progression comme « un moyen d’améliorer ses pratiques » dans la production de son vin mais aussi vis-à-vis du respect de l’environnement. Malheureusement, le cahier des charges européen de l’AB n’impose rien de spécifique en matière de biodiversité, comme le souligne le directeur de l’Organisation professionnelle de l’agriculture biologique en Alsace (Opaba), Joseph Weissbart. « Avant, c’était un critère qui était pris en compte dans les cahiers des charges de marque. Mais ceux-ci ont progressivement disparu pour laisser la place à la labellisation française, puis européenne, non contraignante à ce niveau. » Pourtant, l’enjeu est bien réel, tient à rappeler Antoine Gueidan. « Cette biodiversité qu’il faut préserver, c’est une richesse qui s’est construite au cours des 20 000 dernières années. Des espèces ont enrichi les sols et développé des écosystèmes. C’est avec l’action de l’homme, en partie, que tout cela décline depuis un siècle. Heureusement, tout le monde a aujourd’hui pris conscience de l’importance de stopper cette érosion et de travailler à restaurer les équilibres. »

« Travailler » avec la nature

Cela faisait plusieurs années qu’Hervé Gaschy réfléchissait à un tel objectif sur son exploitation. Par manque de temps et d’argent, il n’avait jamais sauté le pas. Quand il a vu l’appel à projets par l’Opaba, il s’est dit que c’était l’occasion ou jamais. Avec Antoine Keller, de la LPO, ils ont établi un diagnostic de ses parcelles pour établir ce qui pouvait être réalisé. « Il fallait trouver quelque chose qui soit efficace sur le plan écologique sans que cela nuise à son travail », résume ce dernier. La décision est prise de « sacrifier » un bout de parcelle de vignes situé sur le grand cru Pfersigberg pour y planter une haie composée de quinze espèces végétales que l’on trouve dans le secteur : noisetier, sureau noir, néflier commun, pommier sauvage, mais aussi le « fameux » prunellier, connu pour ses facultés invasives. « C’est un fait. Mais d’un autre côté, c’est une plante très intéressante pour les insectes et les oiseaux. Et nous l’avons planté le long de la route, le plus à l’écart des vignes, afin qu’il ne se propage dans la parcelle », rassure Antoine Keller.

Cette haie, ainsi que ses « petites sœurs » disposées à quelques dizaines de mètres le long de la parcelle, s’inscrit dans un long corridor écologique qui parcourt tout le Piémont alsacien. Un milieu « typique » dans lequel on retrouve des espèces d’oiseaux indigènes comme le bruant zizi ou l’alouette lulu. Celles-ci ont besoin d’espaces en herbe, de végétation éparse et de lieux de reproduction comme des haies pour subsister. Sans ces éléments, elles seraient vouées à disparaître. À côté de ces oiseaux, ces îlots de végétation disséminés ici et là dans cette « mer de vigne » qui surplombe la plaine d’Alsace abritent aussi des auxiliaires de culture intéressants pour les vignes. « On peut avoir des alliés dans la nature. Par rapport au ver de la grappe, les oiseaux et les chauves-souris peuvent être très utiles. Mais pour cela, il faut bien qu’ils puissent habiter quelque part », souligne Hervé Gaschy. « La vie appelle la vie, poursuit Alexandre Keller. Sur des sols pauvres, il n’y a plus que des ravageurs. En favorisant la biodiversité, on favorise les prédateurs de ces mêmes ravageurs. On travaille avec la nature et on évite ainsi des interventions inutiles. On marie ainsi les intérêts écologiques et agronomiques. »

Mutualité sociale agricole d’Alsace

Un « coup de pouce » pour se connecter

Pratique

Publié le 08/03/2019

Le geste est encore un peu hésitant, le doute toujours présent. Dans cette salle informatique de la Mutualité sociale agricole d’Alsace, à Colmar, neuf actifs agricoles, salariés et exploitants, font, pour certains, leurs premiers pas dans le monde de l’informatique et d’internet. Des univers que ces hommes et femmes âgés de 40 à 60 ans pensaient jusque-là réservés aux autres. À leurs côtés, Patrick Soubiran, formateur en informatique à la MSA d’Alsace, Josiane Ringeisen et Olivia Mallet, assistantes sociales, sont là pour les guider progressivement dans cet espace numérique. Pendant douze séances d’une demi-journée, à raison d’une séance par semaine, ils vont peu à peu apprivoiser la souris, le clavier, le courrier électronique, la recherche sur internet ou encore le traitement de texte pour, enfin, devenir « autonomes » avec ces technologies devenues incontournables aujourd’hui.

« Dans le cadre de leur accompagnement, les travailleurs sociaux ont détecté des personnes en grande difficulté avec ces outils. Certaines étaient même persuadées que ce n’était pas pour elles, ou qu’elles avaient simplement passé l’âge. Du coup, elles devaient à chaque fois faire appel à leurs enfants ou à des proches pour effectuer des démarches en ligne. De là est venue l’idée de proposer une formation aux actifs agricoles désireux de devenirs enfin indépendants avec le numérique », explique Olivia Mallet. C’est la troisième année que la MSA anime cette formation. Les deux premières, dans le Bas-Rhin, avaient déjà fait salle comble. « Quand on leur propose cette formation, les gens acceptent tout de suite », précise-t-elle. D’autant plus que la formation est entièrement gratuite et permet, à ceux qui ne sont pas encore équipés, d’acheter un ordinateur, fixe ou portable, à moindre coût, la MSA prenant en charge une partie de l’investissement. Outre la maîtrise basique de l’ordinateur et d’internet, les participants vivent une « expérience de groupe, une expérience humaine ». « Ils reprennent confiance en eux. Ça les valorise de réussir à faire des choses qu’ils pensaient réservées aux autres. Une fois la formation terminée, ils peuvent par exemple remplir en ligne leur déclaration MSA ou nous contacter par e-mail. Ils se sentent dans l’air du temps. Ils n’ont plus peur. »

Kaysersberg Vignoble

Le syndicat nouveau est arrivé

Vigne

Publié le 18/02/2019

Après la commune nouvelle, le syndicat nouveau. Depuis le 31 janvier, les syndicats viticoles de Kientzheim-Kaysersberg et de Sigolsheim sont unis sous la même bannière, celle de Kaysersberg Vignoble, commune nouvelle créée en 2016. Une évolution « logique » pour son président Patrick Schiffmann, et l’un de ses trois vice-présidents, Philippe Tempé. « Entre nos trois communes, les dossiers étaient les mêmes : entretien des chemins, dégustations et suivi du Plan local d’urbanisme intercommunal. Cela devenait redondant de faire plusieurs fois la même chose. » Par ailleurs, cela faisait vingt ans que Philippe Tempé était président du syndicat de Sigolsheim. Il souhaitait passer la main, mais personne ne voulait reprendre le flambeau. « Du coup, la création de ce nouveau syndicat était l’opportunité de faire évoluer les choses », explique-t-il.

La naissance de ce nouveau syndicat a été précédée de plusieurs réunions préparatoires afin d’établir les contours de la nouvelle entité. C’est la première association à fusionner à l’échelle de la commune nouvelle. Avec ce regroupement opportun, le nouveau syndicat viticole permet à Kaysersberg Vignoble de devenir la plus grande commune viticole d’Alsace en termes de surface avec 670 hectares sur une longueur d’un peu plus de 7 km, de l’entreprise DS Smith à la Fecht. Il regroupe une centaine de viticulteurs issus de toutes les familles professionnelles et dispose de quatre grands crus : le Schlossberg, le Mambourg, le Furstentum et une partie du Marckrain. Avec une telle surface, le nouveau syndicat viticole doit composer avec une grande diversité de reliefs, de topographie, de sols et des microclimats. « Clairement, il y a de quoi faire ! », souligne Patrick Schiffmann.

Se « rapprocher » de la population

Le premier chantier qui va être concrétisé dans les prochains mois est celui de la mise en place de la confusion sexuelle comme moyen de lutte contre le ver de la grappe. Une démarche qu’avait déjà entreprise le syndicat viticole de Sigolsheim en 2018 sur 80 ha du Mambourg jusqu’à la route départementale. Dans les mois à venir, ce moyen de lutte intégrée va être étendu jusqu’à la rue du Stade, au plus près des habitations, avec 20 ha supplémentaires. Les enjeux d’une telle démarche sont multiples, rappelle Philippe Tempé. « À Sigolsheim, il y a eu des plaintes de plusieurs nouveaux habitants par rapport aux traitements phytosanitaires des vignes. Avec la confusion sexuelle, on évite ce genre de problèmes. » Rapprocher la profession viticole des habitants fait partie des souhaits du nouveau syndicat de Kaysersberg Vignoble. Dans un contexte où le foncier se fait rare, avec des parcelles de vigne attenantes aux pavillons, la mise en place d’un « dialogue » entre les différentes parties a du sens. « On souhaite mettre en place une charte entre les vignerons, les élus et les habitants dans laquelle on expliquerait notre travail, la nécessité de respecter des horaires de traitement, mais aussi de ne pas se perturber les uns et les autres. C’est une démarche citoyenne et responsable, un appel au bon sens de la part de tout le monde », indique Patrick Schiffmann.

Toujours dans cette idée de « rapprochement » avec la population environnante, le syndicat entend créer un grand sentier viticole de Kaysersberg à Sigolsheim. Ce dernier a déjà été refait en 2012, mais celui de Kientzheim doit être refait et il manque la liaison jusque Kaysersberg. « C’est une réflexion à moyen terme que nous menons sur le développement œnotouristique dans le secteur », précise Patrick Schiffmann. Dans cette optique, le syndicat entend également être plus présent dans les différentes manifestations populaires et touristiques de la commune nouvelle afin de mettre davantage le vin en avant. « C’est important de montrer qu’on est là et qu’on est des partenaires des autres acteurs locaux. » Le Tour de France, qui passera sur la commune le 10 juillet prochain, est ainsi dans le viseur. À cette occasion, le syndicat aimerait faire « quelque chose » pour « marquer le coup ».

Des actions collectives « facilitées »

Sur les dossiers plus techniques, le syndicat viticole de Kaysersberg Vignoble entend mener à bien ses projets établis dans le cadre de la hiérarchisation du vignoble : la création des premiers crus Patergarten et Altenbourg à Kientzheim et Vogelgarten à Sigolsheim. Ensuite, l’inscription du pinot noir dans le cahier des charges du grand cru Mambourg est également souhaitée. « Agronomiquement, on s’est rendu compte que les terroirs calcaires réussissaient bien avec les rouges. Sur le Mambourg, on a toujours remarqué une dimension tannique grâce à la forte proportion de calcaire présente dans le sol. Du coup, une telle évolution du cahier des charges aurait du sens », estime Patrick Schiffmann.

Enfin, sur le PLUi, qui est toujours en discussion en sein de l’intercommunalité, le syndicat entend proposer une solution « équilibrée » dans les trois communes, avec le minimum d’impact pour les viticulteurs, notamment dans le dossier du nouvel Ehpad qui pourrait voir le jour en remplacement des deux Ehpad d’Ammerschwihr et de Kaysersberg. Si la concrétisation de ces dossiers va prendre plus ou moins de temps en fonction de leur complexité, elle sera en tout cas facilitée par ce nouveau « super » syndicat viticole. « Avec l’évolution structurelle du vignoble, le parcellaire devient de plus en plus dense. Pour faire certaines actions collectives, cela complique les choses. En étant regroupé, la mise en place de projets comme l’irrigation ou la mécanisation sera bien plus aisée le cas échéant », conclut Patrick Schiffmann.

ACS Andelfinger - FMC

Une machine à pulvériser unique en son genre

Technique

Publié le 14/02/2019

Prenez une machine à vendanger et un pulvérisateur. Mélangez-les et vous obtenez une machine un peu particulière au gabarit imposant capable de traiter des cultures. Derrière ce mix improbable, il ne faut pas chercher la dernière innovation en vogue du prochain Sima, mais un outil créé sur mesure - et unique en France - par la concession ACS Andelfinger pour le Centre européen de recherche et de développement en protection des cultures, FMC, à Nambsheim. On y teste de nombreux produits insecticides, fongicides ou herbicides en phase expérimentale que ce soit pour les grandes cultures, les vignes ou les cultures arboricoles et maraîchères. Il y a 90 hectares de terres labourables, dont un tiers est réservé à l’expérimentation.

Pour mener à bien les essais, il faut un outil capable de travailler rapidement, proprement et efficacement. C’est avec cette idée sous-jacente que la concession ACS Andelfinger a adapté une machine à vendanger New Holland Braud 9040L en un pulvérisateur un peu particulier. La machine, qui ne sort jamais de l’enceinte du site, a tout d’abord été coupée en deux pour être élargie de 95 cm. Le mécanicien d’Andelfinger y a ensuite adapté le système de pulvérisation qui équipait l’ancienne machine similaire créée il y a une vingtaine d’années par la concession et l’entreprise DuPont. « On voulait apporter davantage de confort et de sécurité pour l’utilisateur avec cette nouvelle version », résume Hervé Groff, responsable de la ferme expérimentale chez FMC.

Cette machine à vendanger truffée de réservoirs, de buses, de câbles et de tuyaux est assez impressionnante au premier coup d’œil. Il faut dire que tout a été pensé pour faciliter au maximum le travail avec une sécurité optimale, notamment vis-à-vis de l’environnement. Ce centre de recherche est en effet certifié BPE (bonnes pratiques d’expérimentation). Il est soumis à une traçabilité rigoureuse et a pour objectif la récupération de tous les produits utilisés. À l’avant de la machine, seize rampes et seize réservoirs sont destinés aux cultures basses (céréales, pommes de terre, etc.). À l’arrière, on trouve un pulvérisateur avec assistance d’air tangentielle qui permet d’appliquer le produit directement sur la plante. Il dispose de dix rampes avec dix réservoirs. Juste à côté, deux panneaux parallèles permettent de récupérer la bouillie en excès. Chaque rampe de pulvérisation est équipée d’un débitmètre à induction. « On peut ainsi savoir quel volume on applique par parcelle au millilitre près », explique Sylvain Pierré, technicien d’expérimentation fongicide, et utilisateur de la machine. L’ensemble des données est ensuite exporté sur clé USB afin d’être traité sur ordinateur.

Avant chaque utilisation, le pulvérisateur est calibré par le chauffeur afin de s’assurer qu’il n’y a pas de buse bouchée. Ensuite, il peut utiliser le GPS pour réguler la vitesse d’avancement. Par rapport à des expérimentations faites avec un pulvérisateur à dos, le gain de temps, de confort et de sécurité est évidemment très important. Seulement 20 minutes sont nécessaires pour traiter une parcelle d’essai qui nécessiterait 2 heures si cela était fait avec un pulvérisateur à dos. Et grâce à la précision inhérente au système de pulvérisation, la quantité de produits appliquée est réduite à son maximum, ce qui est important lorsque les quantités de produits expérimentaux sont faibles. « On applique les préceptes de l’agriculture de précision, avec un mode opératoire qui soit reproductible par les agriculteurs », souligne Hervé Groff. L’autre gros atout cet hybride « machine à vendanger/pulvérisateur » est la souplesse d’utilisation offerte par rapport à la météo. « Dès qu’il y a une accalmie, on peut profiter d’une fenêtre favorable pour appliquer le traitement. En quelques minutes, c’est fait, et cela nous permet ainsi de respecter les cadences imposées par certains traitements », indique Sylvain Pierré. Et, cerise sur le gâteau, la machine est équipée d’un système automatique de rinçage des buses et des tuyaux grâce à une cuve d’eau claire montée sur le châssis. Une manipulation bien évidemment effectuée sur l’aire de rinçage comme n’importe quel pulvérisateur classique vendu dans le commerce.

Murs en pierres sèches en viticulture

Préserver le sol et la biodiversité

Technique

Publié le 29/01/2019

Sur le coteau qui longe la départementale 415 entre Ammerschwihr et Kaysersberg, des ouvriers trient minutieusement des blocs de grès de différentes tailles. Cette litothèque, qui organise les pierres par taille et par catégorie, doit servir à bâtir le muret en pierres sèches dans l’une des parcelles de Christian Binner, vigneron en biodynamie dans la Cité des Trois Merles. Ce dernier a répondu favorablement à l’appel à Manifestation d’intérêt Trame verte et bleue « Préservons la pierre sèche et la biodiversité du vignoble » lancé en 2018 par le Parc naturel régional des Ballons des Vosges (PNRBV).

Pour l’instant, ce muret est le premier à voir le jour sur les cinq projets qui ont été retenus : trois autres domaines viticoles (Schnebelen, Léon Boesch et Zind-Humbrecht) et la ville de Ribeauvillé. Outre la réhabilitation des murets, chaque porteur de projet s’engage à mettre en œuvre des actions en faveur de la biodiversité : plantation d’arbres fruitiers ou de bosquets, création de mares, etc.

Un allié agronomique et écologique

Autrefois très répandus dans le vignoble alsacien, les murets en pierres sèches ont peu à peu disparu du paysage. La faute principalement à un savoir-faire qui s’est perdu au fil du XXe siècle. « En France, des millions d’hommes sont morts au cours des deux guerres mondiales. Les paysans qui sont partis se battre n’ont pas pu transmettre ce qu’ils savaient », commente Bruno Schneider, murailler en Bourgogne qui encadre le chantier de Christian Binner. D’où la volonté d’une poignée de passionnés de vouloir remettre au goût du jour cette pratique qui demande une certaine expertise. À la différence près que la technique a pu se parfaire grâce à des études réalisées au cours des années 1990-2000 par des ingénieurs sur des murs tests. « Cela nous a permis de dimensionner les ouvrages de manière bien plus sérieuse, avec des règles strictes », explique Bruno Schneider. Chaque pierre est calée avec sa voisine, avec un joint entre elles à chaque fois. Contrairement à d’anciens murets qui s’appuyaient sur la couche de terre voisine, ceux qui sont bâtis aujourd’hui tiennent grâce à leur propre structure. Comme un mur béton en somme, à la différence près que ces ouvrages en pierres sèches sont souples et filtrants. Des propriétés qui les rendent très intéressants pour les viticulteurs pour plusieurs raisons. « L’eau peut circuler tout en évitant le lessivage de la matière organique. Du coup, on conserve la fertilité du sol. Si on la perd, c’est foutu. Si on ne fait rien, dans vingt ans, on n’aura plus qu’un sol support sans vie et sans terroir. Mon riesling planté ici n’aura pas plus de goût que celui planté plus bas », souligne Christian Binner.

Ce type d’ouvrage est également un précieux allié face aux différentes situations de stress hydriques qui peuvent survenir. D’un côté, il évite les problèmes de ravinement en contrebas en filtrant de l’eau, de l’autre côté, il permet au sol de mieux résister lors des périodes - très longues comme en 2018 - de manque d’eau. « Ici, la structure du sol est constituée de 20 cm d’humus posés sur de la roche pourrie. La vigne peut pénétrer profondément. Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais eu aucun problème de sécheresse. Et je sais qu’en maintenant en l’état ce sol, je ferai toujours des grands vins. Pour moi, ce sont les sols de demain », poursuit le vigneron d’Ammerschwihr. En réhabilitant ces murets, les viticulteurs contribuent également à la préservation de la biodiversité locale. Avec leurs espaces et interstices, ces ouvrages constituent des refuges stables, dans l’espace et dans le temps, pour des espèces thermophiles (qui aiment la chaleur) rares et originales en Alsace, comme le lézard vert ou encore la huppe fasciée. « En étant répartis sur l’ensemble du territoire, ces murets sont des véritables corridors écologiques et des trames vertes », explique Sophie Picou, chargée de mission au PNRBV.

Un savoir-faire inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco

Motivé à l’idée de conserver ce précieux terroir, Christian Binner comprend néanmoins les viticulteurs qui, jusqu’à maintenant, ont fait le choix de détruire ces murets vieillissants qui avaient tendance à s’écrouler. « Sans le savoir-faire pour les réhabiliter et les entretenir, il était en effet plus simple de tout raser. Maintenant, je pense qu’il est intéressant de se réapproprier ce savoir-faire de nos anciens. Cela avait du sens et en a toujours. » D’un point de vue économique en revanche, c’est un « non-sens » selon lui. « Si je ramène le coût de la construction au coût de la bouteille, ce n’est pas une affaire rentable sur le court ou moyen terme. Je pense que c’est l’une des raisons qui refroidit beaucoup de viticulteurs, et je le comprends. » Outre la main-d’œuvre, il faut aussi être en mesure de s’approvisionner avec suffisamment de pierres. Pour son muret qui va atteindre 2 mètres de haut sur 40 m de long, Christian Binner a récupéré des blocs de plusieurs tailles issus des chantiers qu’il a menés sur son exploitation. Là encore, l’idée de donner une « seconde vie » à ces gros cailloux constitue un atout à ses yeux. « Plutôt que de broyer ces pierres ou de les utiliser pour des autoroutes à bitume, on leur donne une vocation écologique. Cela a du sens, je trouve. »

Heureusement pour lui et les autres projets retenus par le PNRBV, le montant de la réhabilitation de ces murets est subventionné à 50 % par la Région Grand Est sur un total s’élevant à 255 362 euros. « Une aide bienvenue à défaut d’un financement privé comme c’est le cas en Bourgogne. Grâce au mécénat, entre autres, les murets en pierres sèches voient le jour un peu partout depuis quelques années. En l’Alsace, l’initiative n’en est qu’à ses débuts. Avec ce programme articulé autour de la pierre sèche établi entre 2018 et 2020, le PNRBV espère essaimer ce type d’ouvrages dans l’ensemble du Piémont viticole. Afin de sensibiliser le public et les professionnels à leur intérêt, plusieurs actions vont être mises en œuvre : des plaquettes pédagogiques, des programmes pédagogiques avec des élèves des écoles, une étude sur l’approvisionnement des pierres sur le long terme, des animations organisées avec la Chambre d'agriculture, ainsi que des formations destinées en priorité aux salariés viticoles (lire en encadré). En ligne de mire, un objectif simple : redonner vie à un savoir-faire inscrit à l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’Unesco en 2018.

Compostage en viticulture

Faciliter la mise en œuvre de l’épandage

Technique

Publié le 11/12/2018

Vouloir épandre du compost dans ses parcelles de vigne est une chose. Le mettre en œuvre concrètement en est une autre. C’est en partant de ce postulat que la société Agrivalor, spécialisée dans le compostage et la valorisation des déchets organiques, a créé une prestation « clé en main » à l’attention des viticulteurs. « Beaucoup de professionnels sont intéressés par l’apport de matière organique dans leurs parcelles. Mais étant donné qu’il faut charrier des volumes importants à l’hectare dans les vignes, cela peut vite devenir compliqué et lourd à gérer », explique Guy Meinrad, responsable de la gamme « viticulture » chez Agrivalor.

Dans le cas présent, pas besoin de se déplacer dans l’un des points de vente de l’entreprise (Bergheim, Sainte-Croix-en-Plaine, Wittenheim, Hirsingue) pour récupérer le compost, et pas de tas posé en vrac en bord de champ. « En fait, tout dépend si le viticulteur est équipé ou non pour l’épandage de compost, et tout dépend de la disposition de ses parcelles. Si elles sont éparpillées, ça peut devenir contraignant, poursuit Guy Meinrad. En proposant à la fois la vente du compost, le transport et l’épandage, on réalise des chantiers propres et on gagne en flexibilité, en pouvant déplacer l’ensemble du volume à épandre d’une parcelle à l’autre. » Financièrement, il faut compter entre 700 et 800 euros par hectare pour cette prestation « complète » d’épandage d’entretien.

Une prestation « polyvalente »

Le travail est réalisé assez rapidement. C’est ce qu’a pu constater la trentaine de viticulteurs présents lors d’une démonstration organisée le 30 novembre dans une parcelle située entre Sigolsheim et Bennwihr-Gare. Concrètement, la benne à fond poussant d’une capacité de 30 m3 est déposée en bordure de parcelle. Elle a été adaptée par Berger Machines Agricoles, à Saint-Hippolyte, afin de pouvoir remplir automatiquement le réservoir de l’épandeur grâce à un système de tremplin. Une optimisation qui n’existait pas au début et qui a permis de sécuriser le système, d’augmenter le débit de remplissage.

Deux tracteurs viticoles à pneumatiques basse pression et équipés d’épandeurs portés sont ensuite utilisés par l’entreprise Vitisol, d’Ostheim, pour réaliser l’épandage dans les vignes. En une journée, elle peut couvrir une surface d’environ 4 hectares, en plaine ou sur les coteaux. « Concrètement, partout où un tracteur passe, je passe aussi », résume Christophe Ketterer, gérant de l’entreprise Vitisol. De plus, l’utilisation d’épandeurs portés au lieu d’épandeurs traînés assure une « meilleure maîtrise » du process dans les coteaux.

Encore trois ans d’essais

Mais au fait, c’est quoi comme compost qui est épandu dans ces vignes ? Agrivalor propose trois types de « viticompost » : celui de base composé à 100 % de matières végétales compostées ; le « complémenté » constitué de 70 % de matières végétales et 30 % de fumier de cheval ; et le « premium » composé de 50 % de matières végétales, 30 % de fumier de cheval et 20 % de fumier de bovin. Les doses d’apport sont calculées en fonction de l’estimation des pertes humiques annuelles, et de l’humus issu des bois de taille et des bandes enherbées. « On apporte entre 40 et 50 m3 par hectare de viticompost avant la plantation, puis 20 m3 par hectare tous les un à deux ans en guise d’entretien, et des doubles apports tous les quatre ans », détaille Guy Meinrad.

Mais dans le sol, qu’est ce que cela apporte concrètement ? Après trois ans d’expérimentation dans les sols sablonneux de la Hardt de Colmar et les sols plus lourds du secteur de Bennwihr Mittelwihr, Agrivalor et les services de la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA) ont déjà pu constater le maintien de la vigueur de la vigne. Frédéric Schwaerzler, qui s’occupe de ce dossier à la CAA, remarque aussi que la fertilisation du sol induite par le compostage se fait sans à-coups, ce qui est « très positif ». Les essais doivent encore durer trois ans. À l’issue de cette période, les techniciens de la CAA disposeront de résultats précis sur l’utilisation de compost en viticulture et ses conséquences. « On fait des analyses assez régulières. On pèse le bois de taille pour évaluer la différence de vigueur en fonction des modalités, on fait un suivi du botrytis, du poids de récolte et des différentes maladies. Une année sur trois, on mesure l’activité biologique des sols. Et on mesure aussi les risques éventuels de pertes de nitrates. C’est pour cela qu’on utilise des parcelles jeunes qui réagissent rapidement », ajoute Frédéric Schwaerzler.

Horsch

Semis optimisé, rendement amélioré

Technique

Publié le 10/12/2018

Avant de penser au rendement, il faut (bien) penser au semis. Il y a la variété choisie bien sûr, la période à laquelle on le fait, mais il y a aussi la pression qu’exerce le semoir à prendre en compte. C’est en tout cas cette conviction qui a poussé le constructeur allemand Horsch à développer le système AutoForce pour ses semoirs. Grâce à un capteur au niveau des deux roues de jauge d’un élément, ce dispositif régule la pression sur l’élément semeur en fonction des conditions de sol. « Cette innovation est née suite à plusieurs essais que nous avons effectués sur différents types de sols », explique Étienne de Saint Laumer, responsable des essais maïs France au sein du service marketing de Horsch.

Concrètement, lorsque les disques de semis pénètrent facilement le sol, la pression sur les roues de jauge augmente. L’AutoForce réduit alors la pression sur l’élément. Et inversement, quand les disques ont plus de mal à pénétrer (sols durs ou caillouteux), la pression sur les roues de jauge diminue et le dispositif augmente la pression sur l’élément. L’ajustement de la pression s’effectue par un vérin monté sur le parallélogramme de chaque élément. Le réglage de l’automatisme s’effectue depuis le terminal en indiquant une valeur cible pour la pression sur les roues de jauge. Chaque mètre, la pression est ajustée automatiquement par le système.

Tous les grains à la même profondeur

Chiffres à l’appui, Étienne de Saint Laumer a détaillé les observations faites sur le terrain avec ce système AutoForce lors de l’assemblée générale de l’Apco. Dans le premier cas, en mettant 350 kg de pression sur un sol caillouteux, on obtient 10 % de pieds en plus et 1,5 tonne de rendement supplémentaire. Sur un sol argileux en revanche, c’est le contraire : la forte pression donne les moins bons résultats. « Avec 150 kg de pression, on constate que toutes les petites racines sont mieux développées qu’à 350 kg, indique Étienne de Saint Laumer. Le rendement est également meilleur, le sol est moins stressé et il y a plus de rangs. » Aussi, lorsque la pression est « optimale » et que le tassement est évité, les racines descendent-elles tout droit et vont-elles plus vite chercher les nutriments. « On le remarque encore davantage dans les années très sèches où le maïs est un peu limite. Ça permet d’être plus performant pour aller chercher les ressources du sol. »

Lors de ses essais, Horsch a aussi pu mesurer l’importance d’avoir tous les grains semés à la même profondeur. « On a constaté qu’on avait 1,5 t de rendement en plus, juste parce que tous les grains sont à la bonne profondeur. Donc, l’objectif numéro deux, après la régulation de pression, est de placer tous les grains à la même profondeur de manière à ce qu’il y ait une levée homogène. Si ce n’est pas le cas, un pied sera sous l’ombre de son voisin et recevra moins d’énergie du soleil. Il y aura donc un retard de développement. » À partir de cette observation, les techniciens de Horsch se sont demandé s’il fallait forcément que tous les pieds de maïs soient espacés de la même distance, ou s’il fallait plutôt qu’ils soient en priorité à la même profondeur. « Et clairement, même si la régularité de la distance des semis est importante, la profondeur régulière l’est encore plus », poursuit-il.

Casser la compaction du sol avec des roulettes « spéciales »

Étienne de Saint Laumer et ses collègues ont ensuite creusé le sillon sur environ 2 kilomètres pour voir comment les graines avaient été semées. Ils y ont découvert des tunnels sous le lit de semences, des sillons non refermés et des racines qui suivaient le sillon au lieu de pénétrer le sol. « On s’est demandé pourquoi ? Du coup, on a décidé de tester différentes roulettes de fermeture pour évaluer leur impact sur le semis. » Lors d’un essai effectué chez un maïsiculteur dans le secteur d’Angoulême, il est vite apparu que les rangs ayant tendance à jaunir avaient été semés avec des roulettes standards, tandis que les rangs les plus verts avaient systématiquement été semés avec au moins deux roulettes à pics ou à doigts. « En fait, l’explication est simple : les doigts de la roulette cassent la compaction du sol, la racine a plus de libertés pour sortir du sillon. »

Ces résultats visuels ont été confirmés par les chiffres au moment de la récolte : 13,5 t pour le rang semé uniquement avec des roulettes standards, environ 14 t avec deux roulettes à doigts, et plus de 15 t avec une roulette à doigts associée à une roulette standard. « Le problème avec deux roulettes à doigts à l’arrière est que vous n’avez aucun moyen de contrôler à quelle profondeur le semis est effectué. C’est pour ça qu’il faut toujours conserver une roulette en plastique à côté d’une roulette à doigts de manière à toujours bien déplacer le sol », note Étienne de Saint Laumer. Horsch a effectué le même type d’essais dans d’autres régions productrices de maïs comme la Beauce ou l’Ukraine. À chaque fois, les résultats observés en Charente se confirment dans les sols argileux, moins dans les sols limoneux. Au final, ces essais effectués sur plusieurs années ont permis à Horsch de développer deux types de roulettes « spéciales » : l’une à doigts incurvés, plus agressive, pour les sols argileux ; l’autre à piques, moins agressive, pour les sols limoneux. Le dernier facteur à prendre en compte au moment du semis, et capable d’influencer positivement le rendement final, c’est l’écartement entre les rangs.

Réduire l’écartement

Horsch s’est ainsi demandé pourquoi le maïs est la seule culture semée avec un écartement de 75 ou 80 cm. « Du coup, on a essayé avec des écartements plus réduits pour voir si cela avait un effet ou non. » Pour tester ce cas de figure, les ingénieurs de Horsch ont construit un semoir adapté. Là encore, des résultats tangibles n’ont pas tardé à apparaître. Sur trois essais effectués dans le sud-ouest de la France, avec des écartements allant de 80 à 45 cm, la moyenne des rendements obtenue était en hausse de 6 %. En revanche, plus ces essais étaient effectués dans le nord du pays avec des variétés à indices courts, et moins le gain de rendement se faisait sentir. Ce qui reste tout de même positif aux yeux d’Étienne de Saint Laumer, qui constate qu’aucune perte de rendement n’a été observée et ce, quelle que soit la situation. Alors, réduire l’écartement de ses rangs de maïs, c’est bien. Mais jusqu’où peut-on aller sans que cela devienne contraignant ? « Il faut rester pragmatique. Il faut encore pouvoir passer les roues et les équipements », souligne-t-il.

Mais réduire l’écartement de son semis a aussi des conséquences sur son parc matériel. Outre le semoir à changer, il y a les roues du tracteur, la bineuse pour celui qui bine, ainsi que le matériel de récolte. « C’est vrai, c’est un saut important. Mais il faut avoir à l’esprit qu’un tel semoir peut être utilisé aussi bien pour le maïs, que pour le colza, la betterave, le soja ou le sorgho. Du coup, on peut utiliser le semoir sur des périodes plus longues et ainsi mieux le rentabiliser. »

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