Depuis la diffusion de cette émission, les commentaires sont nombreux. Sur les réseaux sociaux, des éleveurs ne cachent pas leur agacement et leurs griefs. Contre l’émission, la journaliste présentatrice, mais également contre le fonctionnement des coopératives laitières. Plus inquiétant encore, les responsables professionnels ont eu écho de la volonté de certains agriculteurs d’abandonner leur production pour se reconvertir dans d’autres secteurs d’activité. Il est question de « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Le soir même de la diffusion de l’émission, puis les jours suivants, les coopératives et le monde agricole ont réagi.
La première concernée, Sodiaal, l’a fait officiellement le 17 janvier en rappelant que « la priorité de la coopérative, c’est le revenu de ses adhérents. Sodiaal s’est toujours battue et continue à se battre chaque jour pour valoriser le lait de ses producteurs au meilleur prix possible. » La coopérative explique, en outre, n’avoir rien à cacher et répond sur tous les points diffusés lors de l’émission. « Au vu du niveau exceptionnel de la crise laitière, Sodiaal a redistribué en 2017 un montant équivalant à 106 % du résultat 2016 à ses producteurs adhérents, soit 25 millions d’euros, et non 3,50 M€ comme prétendu dans l’émission. Il y est par ailleurs véhiculé une confusion technique entre les comptes sociaux d’une seule entité, Sodiaal International, et les comptes consolidés de l’ensemble de la coopérative. En particulier, le montant de 526 M€ indûment qualifié de « trésor de guerre » qui ne correspond qu’à un actif au bilan social de Sodiaal International, et non à de la trésorerie » (lire encadré). Et de rappeler que le « seul trésor de guerre » de la coopérative est le lait de ses producteurs. « Le valoriser au mieux, c’est la mission permanente de Sodiaal, qui l’exerce en totale transparence. » L’entreprise a répondu sur l’analyse financière, le prix du lait, la mécanique des prix A et B, son organigramme ou encore sa filiale Liberté Marque au Luxembourg*.
Rétablir la vérité
Thomas Ritzenthaler, éleveur à Holtzwihr et administrateur de la région Centre Est de Sodiaal, a regardé l’émission. Il reconnaît qu’il a appris des choses ce soir-là. « Pour le Luxembourg, je ne savais pas. Je savais que c’était une marque, mais pas une société. Je regarde régulièrement Cash Investigation, c’est souvent une émission « à charge », réalisée pour faire du « sensationnel ». Sur d’autres points que je maîtrise davantage, il y avait ou un manque de précisions, plus ou moins volontaire, ou des incohérences. Un exemple. Dans l’affaire Lactalis, on parle toujours de lait contaminé. Or, c’est de la poudre de lait dont il est vraiment question. Alors, forcément, cela fait parler. Mais, il faut raison garder », estime l’éleveur.
Jean-Daniel Steib, éleveur à Horbourg-Wihr et président de la section Est de Sodiaal, ne cache pas son agacement. « Ce reportage a été réalisé au printemps dernier. Les responsables de l’émission ont reçu à ce moment-là tous les documents nécessaires pour les éclairer. Ils n’en ont gardé et diffusé qu’une partie. Certaines des informations, qui ont été données, ont été volontairement détournées. Nous voulons désormais simplement rétablir la vérité. » Jean-Daniel Steib estime qu’en France, on veut en quelque sorte s’autodétruire. « J’ai l’impression que la vache laitière est devenue depuis quelques mois ce qu’est le maïs aux yeux des écologistes. Une vache laitière qui est dans toutes les communications négatives aujourd’hui : nitrates, gaz à effet de serre, maltraitance animale. Je trouve dommage et incompréhensible que l’on torpille de cette façon notre propre filière laitière. À l’étranger, tout le monde rigole et profite de cet état d’esprit à la française. »
Comme Thomas Ritzenthaler, Jean-Daniel Steib invite les éleveurs adhérents à Sodiaal à la prochaine assemblée générale, mais aussi aux réunions techniques de sections qui démarrent à compter du 31 janvier. « Il y en a une vingtaine dans tout le Grand Est. Tous les adhérents peuvent venir librement et poser leurs questions. Ils y trouveront des réponses. Sodiaal n’a rien à cacher. Nous n’avons rien à cacher ».
Davantage et mieux communiquer
Éleveur à Wittelsheim et président du groupe lait à la FDSEA du Haut-Rhin, Michel Rohrbach, qui n’est pas adhérent Sodiaal, a regardé l’émission le 16 janvier. « Je le fais à chaque diffusion de Cash Investigation. Je n’ai pas été choqué car je sais que la philosophie de l’émission fait partie de sa recette pour faire de l’audience. J’ai, par contre, été surpris des réactions. D’habitude, on considère la presse généraliste nationale comme « anti-paysan ». Là, bizarrement, on l’aime. » Il a trouvé dérangeant « cette façon de tout généraliser ». Par ailleurs, et c’est vrai dans le cas présent comme sur de nombreux autres sujets, il estime qu’il faut davantage et mieux communiquer. « Lors de la diffusion de l’émission, j’ai trouvé que le président de Sodiaal, Damien Lacombe, n’était pas à la hauteur, pas à l’aise. Il a été pris à son propre jeu. Quand tu sais que tu participes à une émission comme Cash Investigation, tu dois être prêt. Ce n’était pas le cas. Or, quand tu représentes un ensemble de producteurs, tu dois avoir du répondant », constate Michel Rohrbach.
Plus globalement, l’éleveur insiste sur la nécessité pour la filière laitière d’avoir un véritable plan stratégique pour pérenniser son avenir. « Cette nécessaire stratégie doit, par exemple, être développée dans les négociations à venir avec les GMS. Il faudra réussir à faire passer des hausses de prix pour nos produits et sur nos coûts de production. On est en janvier. Tout le monde attend ces négociations avec une certaine impatience. On ne peut plus communiquer sur les redistributions des résultats des coopératives. De nombreux éleveurs ne voient, eux, qu’une seule chose : la fin du mois, avec quasiment rien pour vivre », conclut Michel Rohrbach.