Hier les houblonnières étaient démontées, aujourd'hui elles se remontent. Après cinq années passées au creux de la vague, la filière rebondit joliment, portée par l'essor des microbrasseries et le soutien du Comptoir agricole à la filière. « En 2010, pour sortir du marasme, nous avons élaboré un plan marketing à trois ans », rappelle Antoine Wuchner, responsable du groupe houblon au Comptoir agricole. Les nouvelles variétés élaborées dans le cadre de ce plan sont adaptées à la demande des microbrasseries, et les équipes du Comptoir agricole ont su les vendre aux quatre coins du monde : « Le développement des microbrasseries nous porte à rayonner au niveau mondial de manière significative : nous avons 160 ha de contrats en main », résume Antoine Wuchner. Bernard Ingwiller, président du même groupe, confirme l'ampleur de cette lame de fond : « 25 % du houblon consommé aux États-Unis l'est par les microbrasseries. » Les variétés les plus demandées dans ce marché émergent sont les variétés aromatiques. Justement, le Comptoir agricole a dans son catalogue barberouge, aux arômes de fruits rouges, mistral, aux notes de fruits exotiques et triskell, une variété très florale… « Nous sommes en plein dans le cœur de marché », se félicite Antoine Wuchner. Pour ne rien gâcher, ces variétés sont pourvoyeuses de valeur ajoutée pour les planteurs puisqu'elles se commercialisent une fois et demie à deux fois plus cher que les variétés de référence…
Augmenter la production
L'élaboration de ces nouvelles variétés s'est accompagnée d'une intense activité commerciale. Si les débuts ont été timides, le succès est arrivé « comme un tsunami », compare Antoine Wuchner. Ces clients, ce sont des brasseries américaines, belges, anglaises, avec lesquelles le Comptoir agricole traite en direct ou via des négociants. Et puis le houblon alsacien est référencé chez la plupart des brasseries et microbrasseries françaises, les principaux clients du Comptoir agricole en France étant Kronenbourg, Heineken, Meteor et Licorne. « Aujourd'hui, on ne dépend plus d'un ou deux clients, le business est sécurisé », assure Antoine Wuchner. Tant et si bien que pour honorer ces contrats et les suivants, il faut augmenter la production, ce qui va passer par un plan de production sur cinq ans : « D'ici 2020, il faut augmenter la surface en houblonnières de 130 ha pour atteindre 600 ha », annonce Matthieu Luthier, responsable développement et communication au Comptoir agricole. « Si on devait ne pas respecter ce plan de production, nous devrons confirmer aux brasseurs qui nous ont fait confiance des volumes moins importants, ou délocaliser la production », enchaîne Antoine Wuchner. En effet, le Comptoir agricole vend ses houblons avec des contrats qui courent sur plusieurs années. Il s'agit donc d'anticiper les plantations afin de garantir les volumes, d'autant que le travail de promotion des houblons alsaciens continue.
Le plan de production sur cinq ans est donc le suivant : 60 ha de plus les deux premières années, 20 ha de plus la troisième et 20 ha de plus la quatrième année. Dans un premier temps, priorité au matériel d'occasion, dont la réhabilitation sera soutenue par le Comptoir agricole grâce à une aide de 1 000 €/ha/an pendant cinq ans. Mais le vivier de matériel d'occasion est maigre (de l'ordre de 5 - 6 ha), car une bonne partie du matériel démonté lors des années noires a été revendu en Allemagne. Il va donc falloir rapidement élaborer un système de financement de matériel neuf - compter 20 000 €/ha pour une houblonnière neuve - ce qui passera par un travail conjoint entre les producteurs, la coopérative et la Région. D'ores et déjà, Patrick Bastian, conseiller régional, assure les producteurs du soutien de la Région à cette culture emblématique alsacienne, qui contribue à la diversité de ses paysages. Restent à définir les montants, les modalités d'attribution de ces soutiens. Bernard Ingwiller, président du groupe houblon au Comptoir agricole enfonce le clou : « Des houblonnières vides, cela ne doit plus exister, il faut maintenir l'existant et remettre des houblonnières en place. Et pour que la production reste en Alsace, cela suppose des moyens, de la volonté politique, de la solidarité au sein de l'interprofession entre les producteurs et les brasseurs. »
Inventer de nouveaux schémas de production
Reste qu'on ne se décrète pas cultivateur de houblon du jour au lendemain. Les investissements sont importants : « Entre les récolteuses, les séchoirs, les tracteurs… il faut compter 1 million d'euros d'investissement pour exploiter 20 ha de houblonnière », estime Christian Lux, responsable du service agronomie et environnement du Comptoir agricole. À terme, pour que les surfaces suivent les engagements commerciaux, il va sans doute falloir imaginer des schémas de production, d'organisation différents : pourquoi pas des Cuma, des structures évolutives pour les jeunes qui se lancent dans la production… Au-delà des investissements, la production de houblon nécessite de savoir gérer un capital et de la technicité. Un aspect renforcé par la diversification variétale : « Passer de deux à une dizaine de variétés, c'est un grand chamboulement dans l'état d'esprit des producteurs », constate Christian Lux. Cela requiert plus d'observation, de souplesse. « Mais, note Bernard Ingwiller, ce spectre de variétés nous permet aussi de cueillir du houblon pendant une plus longue période et donc d'optimiser les investissements. »
Exporter le savoir-faire houblonnier alsacien
L'Alsace produit 96 % du houblon alsacien. Et le Comptoir agricole a retroussé ses manches pour maintenir la filière, ne serait-ce qu'en investissant 2 M€ dans la recherche variétale. « Nous avons donc un rôle à jouer au niveau national », en conclut Matthieu Luthier. Des propos qui font rebondir Éric Trossat, président du syndicat des brasseurs d'Alsace. En tant que brasseur, il trouve intéressante l'idée de cultiver du houblon dans d'autres régions françaises, avec d'autres terroirs, d'autres variétés, pour élargir encore le champ des possibles en matière de recettes de bières. « Et puis il y a un marché à prendre dans le bio. » Mais il faudra veiller à ce que le Comptoir agricole reste maître de la dynamique qu'il a engendrée. En effet, pour Matthieu Luthier, la filière se situe à la croisée des chemins : sortie du marasme certes, mais confrontée à la nécessité de transformer l'essai grâce à une vraie stratégie pour la filière. Le France ne pèse qu'1 % sur le marché mondial du houblon. « Mais l'objectif, ce n'est pas de peser plus, de faire plus pour faire plus, mais de fidéliser la clientèle », esquisse Bernard Ingwiller. Le Comptoir agricole a une vraie légitimité pour porter au niveau national un label Houblon France. La coopérative avait assuré la promotion de la culture lors de l’exposition universelle à Milan en septembre en présence de Stéphane Le Foll. Mais pour Antoine Wuchner et Matthieu Luthier, il faut aller plus loin en mettant en place un vrai parcours d’accompagnement pour améliorer les compétences des houblonniers dans la gestion du personnel, le pilotage économique et agronomique pour gagner en productivité et en performance.