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Bérengère de Butler

Bérengère de Butler est journaliste à l'Est agricole et viticole.

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Du soja dans les rations pour améliorer l’autonomie protéique

Du principe à la réalité

Technique

Publié le 01/02/2023


Plus que jamais l’autonomie protéique et énergétique des élevages est un sujet d’actualité. Cet enjeu pour la durabilité des exploitations d’élevage a donné lieu à la création d’un Partenariat européen pour l’innovation (PEI), baptisé Arpeege, pour Autonomie en ressources protéiques et énergétiques des élevages du Grand Est, qui implique 24 partenaires. Porté par la Chambre régionale d’agriculture du Grand Est, ce projet a exploré différentes pistes de septembre 2019 à décembre 2022. L’une d’elles consistait à identifier des cultures fourragères et protéiques adaptées au territoire du Grand Est, et qui gagneraient donc à être développées dans les assolements des éleveurs ou des céréaliers, dans le cadre de partenariats entre agriculteurs. L’objectif recherché étant l’autonomie à l’échelle du territoire.

 

 

 

 

Du fait de sa teneur élevée en protéines, le soja fait évidemment partie des pistes envisagées. Mais ses exigences en termes de précocité de récolte, de type de sol, de possibilité d’irriguer ou non, font qu’il n’est pas cultivable partout. Ainsi, le risque de récolte tardive est rédhibitoire, tout comme les sols de craie. En outre, plus le risque de stress hydrique ne peut pas être compensé par une bonne réserve utile ou le recours à l’irrigation, plus le potentiel de rendement risque d’être impacté lors des années à faible régime pluviométrique. Du coup, la faisabilité du soja est aléatoire. Et, en Alsace, selon les situations (type de sol, irrigué ou non), les potentiels de rendement vont de 32 à 40 q/ha.

 

 

 

 

Broyer mais pas trop fin

Cultiver du soja, c’est bien. Bien le valoriser, c’est encore mieux. Deux études ont été menées dans le cadre du projet Arpeege afin d’appréhender les impacts technico-économiques à l’échelle de l’atelier lait et de l’exploitation de l’introduction du soja dans les rations. L’une portait sur le remplacement partiel du tourteau de colza par des graines de soja toastées dans la ration des vaches laitières. L’autre sur l’introduction de graines de soja toastées ou crues dans ces mêmes rations.

Les résultats obtenus dans la première étude sont assez contre-intuitifs. En effet, le produit lait diminue de 12 €/1 000 l, essentiellement parce que la production laitière diminue d’1,3 kg/VL/j. Et comme le coût alimentaire augmente de 3 €/1 000 l du fait du toastage, la marge alimentaire diminue de 15 €/1 000 l. Pour expliquer ces résultats, Philipppe Le Stanguennec, conseiller agricole à la Chambre d'agriculture Alsace, avance un broyage sans doute trop fin de la graine de soja toastée, entraînant « une perte de l’effet by-pass et une dégradabilité de l’azote supérieure à celle du tourteau de colza ». Une hypothèse confirmée par la littérature scientifique, de laquelle il ressort un optimum de production laitière pour des graines coupées en demis ou en quarts, un broyage plus fin entraînant une baisse de la production.

Dans la deuxième étude, la comparaison des résultats entre le lot de vaches laitières (VL) nourries avec des graines de soja crues et toastées fait apparaître une baisse de la marge alimentaire de 4 €/1 000 litres pour la deuxième modalité, toujours en raison du coût du toastage. Les résultats techniques, eux, mettent en évidence un peu plus de taux et de productivité avec les graines toastées, mais sans que la différence soit significative, pointe Philippe Le Stanguennec. Il avance deux hypothèses pour expliquer le manque d’efficacité du toastage : la maîtrise approximative du processus de toastage, sachant que l’opération a été effectuée dans un toasteur mobile, et le broyage des grains, encore trop fin, puisque la taille moyenne des particules distribuées dans les deux lots était de 1,3 mm, pour un optimum évalué à 2,9 mm.

Un impact environnemental positif

Cette deuxième étude a en outre servi à réaliser une étude « système », soit sur l’ensemble de l’exploitation. L’introduction de 2 kg de soja/VL/j pendant 150 jours, avec un rendement en soja estimé à 25 q/ha, il faut 10 ha de soja, qui viennent prendre la place de 10 ha de blé dans l’assolement. Une évolution aux conséquences nombreuses dans les comptes de l’exploitation : perte de produit blé, achat de paille, économie d’azote… Au final, dans les conditions de l’étude, l’opération se traduit par une baisse de l’EBE. Un résultat économique décevant, à contrebalancer avec l’impact positif sur l’environnement de l’évolution, puisque l’empreinte carbone nette de l’atelier lait passe de 0,96 à 0,93 kq eq CO2/litre de lait corrigé.

En outre, « le résultat est aussi très dépendant de la réponse des animaux au changement de ration, et du contexte économique », tempère Philippe Le Stanguennec. Et justement, face à l’évolution du prix des engrais, et des concentrés, « la différence entre les deux systèmes s’accentue ». Ajoutons à cela que la rétribution des services environnementaux se développe, et que ce genre de pratiques, bonnes pour l’environnement mais pas forcément pour le portefeuille des éleveurs, peuvent devenir éligibles à ce type de dispositifs.

 

 

 

Pommes

L’exception alsacienne menacée

Cultures

Publié le 31/01/2023


Les images ont fait le tour des journaux télévisés et des réseaux sociaux : des producteurs de pommes, armés de tronçonneuses, abattent leur outil de production. Des images glaçantes, lorsqu’on sait le temps qu’il faut à un verger pour devenir productif, et les investissements que cela requiert, en termes de matériel végétal, de temps de travail, de main-d’œuvre… Il faut que les producteurs soient arrivés au bout du supportable, pour scier la branche qui les nourrit !

 

 

En effet, les producteurs interrogés sur les ondes nationales expliquent qu’avec la hausse des charges, et même s’ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour la contenir, produire des pommes n’est plus une opération rentable. Dès lors, s’ils arrachent des vergers, c’est pour arrêter une hémorragie dont leurs exploitations pourraient ne pas se relever. D’où leur revendication, portée par la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPF) : « + 20 centimes/kg, c’est ce que réclament les producteurs de pommes à la grande distribution et aux transformateurs… pour simplement survivre. »

La situation dans laquelle se trouvent actuellement ces producteurs n’est pas que conjoncturelle, mais aussi structurelle. Elle est le fruit de l’érosion de la pomiculture française : « En 20 ans, la surface dédiée à la production de pommes a reculé de 20 à 30 % en France », indique Hervé Bentz, responsable du verger expérimental Verexal à Obernai. Thomas Burger, producteurs à Steinseltz, rappelle : « Il y a encore quelques années, la France était le premier producteur européen de pommes. La France était non seulement autosuffisante, mais aussi exportatrice de pommes. » Mais au cours des années 2000, la Pologne a détrôné la France, sous l’effet notamment de la Pac, « qui a permis de financer des outils de production dans les Pays de l’Est », analyse Thomas Burger. Un choix de politique européenne dont les producteurs français récoltent aujourd’hui les fruits.

Dans son rapport sur la compétitivité de la Ferme France, le Sénat, décortique la dégringolade de la filière : « La France perd chaque année des parts de marché à l’exportation à une vitesse effrénée : le volume exporté a été divisé par deux en moins de 7 ans, passant de près de 700 000 t en 2014 à moins de 350 000 t en 2021… La chute des exportations explique l’érosion du solde commercial français de la filière pommes. Il est passé en volume en moyenne d’un solde excédentaire de 600 000 t/an entre 2004 et 2015 à un niveau de 250 000 t en moyenne depuis 2019… Pour la première fois, la France est même devenue déficitaire vis-à-vis du reste de l’Union européenne en pommes en 2021, tout en maintenant un léger excédent, largement inférieur à la moyenne historique, avec les pays tiers », peut-on lire.

Des petites structures, diversifiées, et résilientes

L’Alsace semble surnager dans ce marasme. Producteur de fruits à Kriegsheim et président de la Cuma Alsa Pomme, Patrick Vogel explique cette exception alsacienne par plusieurs facteurs : « Les producteurs alsaciens bénéficient d’un bassin de consommation dense, et attaché aux produits locaux. Nous profitons également de l’organisation des filières, avec des structures comme l’interprofession Fruits et Légumes d’Alsace, qui contribue à l’amélioration des relations commerciales entre les différents maillons des filières. » Autre élément d’explication : la taille et le profil des structures. Avec 100 ha de pommes, la Cuma Alsa Pomme fait figure de mastodonte dans le paysage pomicole alsacien, mais c’est « une goutte d’eau », comparée aux exploitations spécialisées, qui cultivent plusieurs centaines d’hectares de vergers. La petite taille des fermes fruitières alsaciennes s’avère être un atout. Par exemple, pour employer de la main-d’œuvre. « Trouver dix personnes, c’est plus facile que d’en trouver 50 », expose Patrick Vogel. Plus petites, les structures alsaciennes sont aussi plus diversifiées. Une diversification qui agit comme un amortisseur, en cas de difficulté dans une filière.

L’Alsace bénéficie aussi d’une situation géographique privilégiée : Franche-Comté, Bourgogne, Lorraine… aucun des territoires limitrophes n’est un acteur majeur de la production de pommes. Ce marché relativement peu concurrentiel joue en la faveur des producteurs alsaciens au niveau tarifaire, « y compris auprès de la grande distribution, même s’ils ne sont quand même pas très généreux », rapporte Hervé Bentz. En outre, bon nombre de producteurs multiplient les canaux de commercialisation, entre grande distribution, grossistes, vente directe… ce qui fait que les producteurs alsaciens n’ont généralement « aucun problème de débouché, contrairement aux grands bassins de production », témoigne Patrick Vogel.

Parmi les facteurs explicatifs de la résistance alsacienne, Pierre Barth, producteur à Furdenheim, avance aussi les investissements qui ont été consentis par la Cuma Alsa Pomme. Alors que dans d’autres bassins de production, les structures logistiques et commerciales ne sont pas toujours à la hauteur de la production, la station de conditionnement de Brumath permet de préserver la qualité et de bien gérer la commercialisation des pommes d’Alsace.

L’Alsace n’arrache pas, mais la situation économique se tend

Du fait de ces particularités, l’Alsace n’arrache pas de vergers, au contraire, il s’en plante. « Depuis 2016, la surface des vergers est passée de 80 à quelque 100 ha », estime Patrick Vogel. Cette dynamique est néanmoins menacée. D’un côté, les producteurs sont confrontés à des coûts de production qui augmentent, « surtout en post-production, stockage, emballage, transport, et main-d’œuvre », pointe Pierre Barth, qui chiffre la hausse des charges à « au moins 15 cts/kg de pomme ». Aux coûts de production s’ajoutent des frais que l’on pourrait qualifier d'« annexe » s’ils n’étaient pas devenus essentiels. Patrick Vogel a ainsi mis en place quatre certifications sur son exploitation : Vergers écoresponsables, GlobalG.A.P., charte Fruits et légumes d’Alsace, et HVE. « Ça me coûte 2 000 €/an. Mais, sans ça, je n’ai pas accès à la grande distribution », précise-t-il.

La hausse du coût de l’énergie inquiète tout particulièrement les producteurs. La Cuma Alsa Pomme est, pour l’instant, relativement épargnée grâce à un contrat signé avant le début de la crise et qui court jusqu’en 2025. « Nous sommes malgré tout, confrontés à des hausses significatives du coût de l’électricité », rapporte Patrick Vogel, qui souligne que, si on peut baisser le chauffage de quelques degrés dans son salon en enfilant un pull, il n’est pas envisageable de faire de même dans les cellules réfrigérées où sont stockées les pommes. En effet, la moindre variation de température se paie au niveau de la qualité. Même son de cloche au Verexal, qui est pour l’instant relativement bien protégé de la hausse du coût de l’électricité par un contrat d’approvisionnement qui court jusqu’en août 2023. Mais la perspective de son renouvellement est source d’inquiétude.

Et puis, en 2023, d’autres charges vont s’ajouter, comme « l’augmentation du Smic, la hausse du coût des matériaux », indique Pierre Barth. Car si le verger alsacien plante encore des arbres, cela coûte de plus en plus cher aux producteurs en termes de piquets et autres matériels de palissage. « Globalement tout a pris 30 %. Ça va devenir compliqué pour les trésoreries », pronostique Pierre Barth. D’autant que les producteurs ne vont pas pouvoir répercuter ces hausses des coûts de production comme ils le voudraient : « Il faut rester aligné au prix du marché si on veut vendre », pointe Thomas Burger.

La liste des menaces ne serait pas complète sans celle du changement climatique. Les Burger ont perdu les trois quarts de leurs poires à cause du gel l’année dernière. « Pour nous, c’est le principal problème : il nous manque du volume, et nous avons des charges en hausse, que nous n’avons pas pu répercuter. » Pierre Barth déplore aussi une récolte « pas énorme » mais un prix payé au producteur « qui n’augmente pas ». Le Verexal, également, a vu sa production amputée par le gel. D’ailleurs, si le retour du froid est une bonne nouvelle car il retarde la croissance et donc une émergence trop hâtive de la végétation, les effets de la douceur qui a précédé ne sont pas pour autant effacés : « Tout démarrage précoce de la végétation augmente le risque de dégât de gel. Et plus l’état végétatif est avancé, plus les dégâts risquent d’être importants », rappelle Hervé Bentz.

Des cochons aux petits oignons

Élevage

Publié le 30/01/2023


« Avant, on produisait des céréales, qu’on vendait et on achetait de l’aliment pour nos cochons, à base de céréales », rembobine Jérémy Reinhart. C’est donc pour gagner en autonomie, pour valoriser leurs propres productions végétales dans des aliments dont ils contrôlent la qualité, et pour améliorer leur marge que les éleveurs ont investi dans une FAF, en 2020. Dans l’ancien système, les aliments, livrés par Costal, étaient stockés dans des silos et, la reprise vers les bâtiments s’effectuait à la main ou par des convoyeurs automatisés. Actuellement, les ingrédients sont stockés dans des cellules ou des silos toiles, avant d’être injectés dans la FAF qui fabrique, chaque semaine, plusieurs tonnes d’aliment, stockées elles aussi en silos.

Dans le détail, les Reinhart valorisent, désormais, leur propre blé, orge, tournesol et maïs. « Le tournesol, c’est une nouveauté de cette année. Une fois récolté, nous l’avons fait presser par l’entreprise Farmer de Pfaffenhoffen », précise Jérémy Reinhart. Le maïs, quant à lui, est stocké humide en silo tour, à Lupstein. « Il ne passe pas par la FAF mais entre, tout de même, dans l’alimentation des porcs », précise l’éleveur. Pour compléter les aliments, les éleveurs achètent encore de l’avoine, du tourteau de soja, du son de blé, un mélange de fibres pour les truies et des minéraux.

Entre l’aspirateur et le monsieur cuisine

Lors de la récolte, qui se fait à environ 15 % d’humidité, les grains sont déversés, dans une fosse de réception, et acheminés, grâce à un convoyeur à chaîne, vers un nettoyeur, qui sépare les grains de la poussière et de la menue paille. Ils passent, ensuite, dans un élévateur et des trémies à chaîne, avant d’être déversés dans des silos toiles ou des cellules.

Concrètement, la FAF fonctionne un peu comme un aspirateur. Lorsque son surpresseur est sur mode aspiration, elle aspire les ingrédients depuis les silos, selon la recette qui a été incrémentée dans l’automate. « Tout le bloc FAF est monté sur pesons, donc la moindre variation de poids est détectée et enregistrée. Lorsque la quantité d’un ingrédient est atteinte, la vanne correspondante se ferme et le suivant est aspiré… » Les ingrédients sont broyés et mélangés au cœur du système, au fur et à mesure. Lorsque la recette est terminée, l’aliment est envoyé dans un silo de stockage. La reprise s’effectue toujours à la main ou par le système d’alimentation des animaux.

Pour les minéraux, un deuxième appareil fonctionne en parallèle de la FAF. Les éleveurs achètent, généralement, un produit du commerce qui leur sert de base pour fabriquer leur propre mélange, en y ajoutant d’autres minéraux (phosphore, calcium…) mais aussi des acides aminés (tryptophane, méthionine, lysine…), du bicarbonate, du sel… Pour ce faire, ils ont investi dans un microdoseur, qui fonctionne grâce à un automate, et un système de pesée d’une précision aux 10 grammes. Chaque ingrédient est situé dans une trémie et tombe dans le microdoseur, jusqu’à ce que le poids désiré (de 200 g/t à 10 kg/t, selon le composé) soit obtenu. Le tout rejoint ensuite la FAF, pour compléter l’aliment. Certains ingrédients craignant l’humidité, une lampe chauffante est positionnée au-dessus des trémies.

Six aliments spécifiques

Au final, six aliments différents sont fabriqués, en fonction des besoins des animaux : premier âge, du sevrage à 12 kg ; deuxième âge, de 12 à 25 kg ; nourrain, de 25 à 35 kg ; engraissement, de 35 à 125 kg ; et, des aliments spécifiques aux truies gestantes et aux truies allaitantes.

Les objectifs poursuivis d’autonomie et de préservation de la marge sont atteints « et, heureusement, étant donné la conjoncture et l’augmentation du coût des matières premières », se félicite Jérémy Reinhart, qui estime le coût de fabrication de ses aliments, énergie comprise, à environ 20 €/t, pour un investissement de quelque 280 000 €. Par contre, le temps consacré à la fabrication de l’aliment a augmenté. Jérémy Reinhart estime y consacrer environ cinq heures par semaine. Il en va de même du temps consacré aux transports, puisque certains aliments fabriqués sur le site de Bossendorf doivent être transportés jusqu’au site de Lupstein.

La mise en place de la FAF a été une belle performance technique pour les éleveurs, qui ont installé tout le système eux-mêmes. « Les techniciens d’Asserva sont venus pour nous assister, lors de la mise en fonctionnement, qui s’est bien déroulée », se satisfait l’éleveur. Depuis, l’outil fonctionne bien, sans panne majeure. Et les cochons sont nourris aux petits oignons.

 

 

Boulangerie Au fournil des Zimm’s

Une galette qui vaut de l’or

Technique

Publié le 04/01/2023


Initialement, le rendez-vous est prévu pour causer bredele. Mais, rapidement, l’entretien prend une autre tournure : « En fait, je n’aime pas trop faire des bredele. C’est la tradition, bien sûr, mais ce n’est pas ce que je préfère faire, car ça prend pas mal de temps », avoue Raphaël Zimmermann, dans un sourire gêné. Lui, son truc, c’est le pain, ou plutôt les pâtes levées au sens large. Partir de quelques ingrédients de base, de la farine, de la levure, et laisser la magie opérer, enfin, avec une bonne dose de savoir-faire. Le sujet des bredele est donc rapidement expédié. La boulangerie en façonne une douzaine de sortes depuis début novembre. La plupart des recettes sont des adaptations de diverses techniques piochées à droite à gauche, que les boulangers continuent de faire évoluer d’ailleurs, en fonction des caractéristiques des matières premières, avec un peu plus de farine par ci, un peu moins de beurre par là. Même si, du beurre, il en faut toujours pas mal ! Une recette vient en direct de la grand-mère de Raphaël Zimmermann : les spritz. Sa sorte préférée à lui ? « Les Anisbredele », tranche-t-il après un certain temps de réflexion.

Vendus à près de 42 €/kg, les bredele sont quasiment devenus « un produit de luxe », constate Raphaël Zimmermann, qui est bien obligé de répercuter les hausses des prix des matières premières pour faire tourner la boutique. Le prix du beurre a doublé en deux ans, celui de la farine grimpe aussi. Sans oublier l’énergie. Même si Raphaël Zimmermann, avec une facture multipliée par cinq, pense s’en sortir encore assez bien par rapport à certains confrères, confrontés à des factures multipliées par dix. Remplacer les ingrédients traditionnels par d’autres, moins chers, l’idée ne lui a même pas traversé l’esprit. « Ça risque d’impacter la qualité du produit final et, si je me suis mis à mon compte, c’est par amour du travail bien fait et de la qualité », rappelle-t-il.

Une vocation perdue et retrouvée

Raphaël Zimmermann s’est en effet formé à la boulangerie et à la pâtisserie au CFA d’Eschau pour travailler avec son père, qui exerçait la profession de traiteur. Mais suite au décès de celui-ci, en 2003, Raphaël Zimmermann a perdu sa motivation pour ce métier. L’opportunité de passer le permis poids lourds se présente. Il la saisit. Et passe sept ans à sillonner les routes. Jusqu’à ce qu’en 2012, son élan pour la boulangerie renaisse. Raphaël Zimmermann reprend le chemin des fournils dans différentes entreprises du secteur de Strasbourg. Il y voit « du bon et du moins bon ». Mais c’est vraiment la boulangerie Heili, d’Oberhausbergen, qui lui redonne « le goût du travail bien fait, l’amour du métier ». Tant et si bien que, le 16 mars 2020, il signe l’acte de cession d’une boulangerie à Lampertheim. Le lendemain, le confinement entre en vigueur. Mais le 23 mars, la boulangerie Aux Délices des Zimms ouvre bien ses portes. « Je tenais à cette date, parce que c’est l’anniversaire de mon père », souligne-t-il. « D’ailleurs, le 16 mars, c’est celle de mon grand-père », ajoute-t-il. Après sept années à chercher sa voie, Raphaël Zimmermann l’a donc (re) trouvée.

Des défis et du cœur à l’ouvrage

Si bien qu’en juin 2022, il reprend une seconde boulangerie, à Schwindratzheim. Ce sera « Au fournil des Zimm’s ». Le site de Lampertheim emploie six personnes, celui de Schwindratzheim neuf, dont lui, qui partage son temps entre les deux entreprises. « Globalement, ça se passe bien, se satisfait-il. Le plus dur, c’est d’embaucher. » Mais visiblement, Raphaël Zimmermann sait s’entourer. Dans son équipe figure en effet Didier Heili, un mordu de galette des rois. À cinq reprises, il a obtenu la médaille d’argent du concours de la meilleure galette feuilletée du Bas-Rhin, organisée par la Fédération des boulangers du Bas-Rhin. Lors du concours de cette année, pour 2023, il a décroché la médaille d’or pour la boulangerie de Schwindratzheim. Et la médaille d’argent pour la boulangerie de Lampertheim. Un beau doublé pour ce boulanger qui « aime relever les défis ». Évidemment, il ne dévoilera pas sa recette. Il faudra se contenter de savoir qu’il s’agit « d’un assemblage de recettes et de techniques personnel », que la qualité des produits (beurre et amandes) compte beaucoup, tout comme le soin apporté à l’esthétique. De ses confrères médaillés d’or avant lui, Raphaël Zimmermann sait que la médaille va booster les ventes de galettes : « Elles peuvent être multipliées par trois. Il va falloir assurer », sourit-il, les bras croisés sur son T-shirt, floqué « Pétri avec cœur ».

Assemblée générale du Comptoir agricole. Table ronde et conférence

Des moyens pour produire

Vie professionnelle

Publié le 03/01/2023


L’eau, c’est la vie. Et c’est aussi un moyen de production agricole incontournable. Or, l’accès à la ressource est malmené par le dérèglement climatique. Un enjeu crucial qui a donné lieu au Varenne agricole de l’eau, dont il ressort notamment un délégué interministériel chargé du suivi du Varenne, Frédéric Veau. « Cela signifie que le ministère de l’Agriculture a son mot à dire au même titre que le ministère de l’Environnement », pointe Gil Riviere-Wekstein, qui se veut « assez optimiste » quant à la gestion de la question par le gouvernement, même si des ouvrages rencontrent « une opposition très forte, voire radicale, de la part des mouvements écologistes ».

Autre moyen de production, les plantes elles-mêmes, et en particulier les plantes « améliorées », que ce soit par sélection classique, mutagenèse, transgenèse ou NBT. Toute la question est de savoir si les semenciers auront accès aux NBT pour le marché européen, a posé Gil Riviere-Wekstein. Et donc de savoir comment ces organismes doivent être réglementés. « La Commission annonce faire évoluer sa directive, car elle n’est plus valable. » Mais le temps que le texte soit discuté par les diverses instances européennes et États membres, il n’est pas raisonnable d’espérer une directive avant 2024, voire 2025. « Cela signifie pas de variété NBT avant 2030. Donc, il ne faut pas compter sur elles pour remplacer les outils actuels dans un avenir proche », a prévenu Gil Riviere-Wekstein.

NBT contre produits phytosanitaires : un deal dangereux

Pour lui, il est donc primordial de continuer à défendre l’accès aux produits phytosanitaires, d’autant plus qu’ils font l’objet d’une « pression sociétale forte » : « Les citoyens ne voient que les risques associés et pas les bénéfices. Ni que les producteurs bio en utilisent aussi ». Si les pouvoirs publics français essaient de ménager la chèvre et le chou, l’Europe, avec sa stratégie Farm to fork, a voulu répondre à « des objectifs louables », mais en passant par « une réduction drastique » du recours aux produits phytosanitaires, et autres intrants de synthèse, avec des impacts économiques « désastreux ».

A Farm to fork s’ajoute le règlement SUR, pour Sustainable use of pesticides, sur l’utilisation durable des pesticides, dont Gil Riviere-Wekstein qualifie les objectifs d'« hors-sol », avec notamment une interdiction totale des produits phytosanitaires dans les zones dites sensibles, soit 100 % des Pays Bas. « Tous les pays membres ont émis des craintes sur ce projet, donc la bataille est ouverte, car la Commission a face à elle 20 États membres qui réfutent le texte. Rien n’est joué, mais la France et l’Allemagne doivent se positionner plus clairement », estime l’expert, qui met en garde contre un chantage « accès aux NBT » contre réduction des pesticides. « C’est un deal dangereux, car les NBT ne remplaceront pas les produits phytosanitaires de manière générale. »

 

Pour conclure, Gil Riviere-Wekstein partage ses prévisions : « Je pense qu’il va y avoir une nouvelle réglementation pour les NBT, avec des exigences telles que les semenciers renonceront à en faire en Europe. Je pense aussi que Farm to fork ne tiendra pas face au fait que les considérations économiques vont prendre le pas sur la transition écologique. »

Comptoir agricole

Suspendus aux tarifs de l’énergie

Vie professionnelle

Publié le 02/01/2023


Une année « perturbée ». C’est ainsi que Marc Moser, président du Comptoir agricole, a décrit la campagne 2021, marquée par un printemps froid et humide, qui a particulièrement affecté les blés, « la plus grande partie ayant quand même été commercialisée en alimentation humaine », pointe Denis Fend, directeur du groupe. La qualité du blé dur, par contre, n’a pas permis sa commercialisation. Des conditions qui ont également entraîné une explosion des contaminations par le mildiou et l’oïdium dans les vignes et les houblonnières. L’été poursuit sur cette lancée froide et humide, retardant les récoltes de blé et de maïs, qui sont humides, alors que les cours de l’énergie commencent à augmenter. Au final, la récolte de maïs est de bonne qualité, avec un rendement moyen de 114 q/ha à 33 % d’humidité moyenne, à mettre en regard de la collecte 2022, fruit d’un été à l’exact opposé, chaud et sec, avec un rendement moyen de 97 q/ha, et une humidité moyenne à 22 %. En février, la guerre en Ukraine éclate, renforçant les tensions sur les approvisionnements en matières premières.

« Nous avons enfin pu redéployer du revenu auprès de nos adhérents même si les conséquences du Covid, de la guerre en Ukraine et du dérèglement climatique ont perturbé nos résultats économiques », a déclaré Marc Moser. L’explosion du coût de l’énergie, notamment, impacte et inquiète la coopérative au plus haut point. Il s’agit non seulement d’un enjeu majeur pour maîtriser les frais de séchage, mais aussi l’approvisionnement en engrais et en produits phytosanitaires, dont certaines molécules de base fabriquées en Chine ne parviennent plus que difficilement, ou à prix d’or, en Europe. Courbe d’évolution du prix du gaz spot à l’appui, Denis Fend commente : « L’approvisionnement de l’Europe en gaz le plus efficient était le réseau Nord Stream, en provenance de Russie. L’erreur a été de tout miser dessus. Car quand le robinet a commencé à être tourné, ça a provoqué des coups de chaud. L’invasion de l’Ukraine s’est traduite par un gros pic. » Depuis, les cours font du yoyo. Résultat : « Nous avons séché les maïs de 2021 à des prix extrêmement fluctuants. » Les prix de l’électricité suivant ceux du gaz, le scenario se répète. Et l’Europe se trouve prise en « otage énergétique ». De tout le planisphère, c’est là que le prix de l’énergie est le plus élevé. « Cela nous isole en matière de compétitivité, que ce soit pour les céréales ou les produits manufacturés », constate Denis Fend. Lié au prix du gaz, celui des engrais s’est également envolé. « La campagne d’appro a été sport et l’est toujours », rapporte Denis Fend. « Les usines européennes de fabrication ont baissé leur capacité de production voire fermé leurs lignes de production plusieurs mois », poursuit-il.

Une situation inédite

La courbe qui s’affiche dans le dos d’Antoine Wuchner, responsable de la filière Eurépi, en charge de la commercialisation des céréales collectées par le groupe, est tout aussi stratosphérique. Le spécialiste des marchés apprécie de travailler sous adrénaline. Mais tout de même, il décrit un marché « stressant » pour l’économie, « impressionnant » car il s’est envolé très haut même si la récession amène des facteurs baissiers, et « intéressants » car c’est dans ce type de conjoncture qu’il faut savoir « profiter des situations ». Néanmoins, le contexte appelle à la prudence, à la bonne gestion des risques liés aux prix, ce qui nécessite « une connaissance pointue des outils à disposition ».

Ces éléments se retrouvent dans les résultats chiffrés du groupe, présentés par Marc Belleil, son responsable administratif et financier. Les achats d’Eurappro, notamment, affichent une augmentation « considérable », à 101 M€, en lien avec la hausse des prix. Les investissements sont en baisse, de 9,7 à 5,30 M€. Une baisse qui reflète plutôt un retour à la normale, après une hausse liée à la remise en état de Silorins. Le chiffre d’affaires affiche une « forte » progression, à 60 % liée à celle de l’activité céréale, et davantage en raison des prix que des volumes. La marge progresse de 10 M€. Et le résultat, proche de zéro au 30 juin 2021 revient à des niveaux normaux un an après : à 5,20 M€, c’est « ni trop ni trop peu », commente Marc Belleil. Les capitaux propres continuent de progresser. En un exercice, ils sont passés de 156 à 161 M€. « C’est beaucoup, mais dans les situations comme celle que nous vivons aujourd’hui, ça sert ». Pour preuve, comme toutes les entreprises, le Comptoir agricole doit actuellement faire face à des besoins de trésorerie élevés pour financer des stocks, des créances clients… De sa carrière au Comptoir agricole, Marc Belleil n’a « jamais connu cette situation ».

En conclusion, Marc Moser a essayé d’extirper le positif qui surnage de ce marasme. Un résultat de 5 M€, déjà, qui permet de « ramener du revenu après plusieurs années de vache maigre ». Les pénuries à répétition et la crainte de voir le scenario énergétique se propager aux denrées alimentaires ont aussi le mérite de faire prendre conscience aux consommateurs et aux élus de l’importance de préserver la souveraineté alimentaire du pays et que donc l’alimentation a un prix. « Déléguer notre alimentation serait une folie, a dit le président Emmanuel Macron. Mais il faut faire preuve de plus de courage pour la défendre, estime Marc Moser. Le renouvellement des générations en agriculture ne passera que par un revenu décent. Et pour produire plus et mieux avec moins, il faudra défendre nos moyens de production et l’innovation. » Une thématique qui a été abordée lors d’une table ronde et d’une conférence (lire ci-contre).

Ovinpiades des jeunes bergers

Un ticket pour Paris pour Emmanuelle et Noah

Élevage

Publié le 22/12/2022


« Dans les prochaines années, plus d’un éleveur de brebis sur deux partira à la retraite. En 2022, seulement, 49 % de la viande ovine consommée sur le territoire est produite en France, le reste est importé. Pour assurer le renouvellement des générations et le maintien de sa production, la filière ovine propose près de 10 000 emplois d’éleveurs dans la prochaine décennie. En ovin lait comme en ovin viande, la filière recherche des jeunes motivés pour travailler dans un secteur où les débouchés sont réels », indique Inn’ovin, qui réunit l’ensemble de la filière ovine, dans son communiqué de présentation des ovinpiades des jeunes bergers. Créer des vocations d’éleveurs ovins, c’est tout l’objectif de cette compétition, qui existe depuis maintenant 18 ans au niveau national. Pas facile pour cette production, qui a longtemps été considérée comme un parent pauvre de l’agriculture, notamment en Alsace. Et pourtant, il est possible de vivre de la production ovine. En atteste le parcours de Théo Heim (lire en encadré), et le soutien que le Crédit Mutuel, partenaire de la manifestation, accorde volontiers aux installations et aux créations d’ateliers de diversification ovins.

Pour un renouvellement des générations d’éleveurs de moutons

Cette année, en raison du nombre élevé de participants - une cinquantaine d’élèves venus des lycées agricoles d’Obernai et de Rouffach - le nombre d’épreuves a été réduit. Les candidats ont dû évaluer l’état de santé des brebis, noter leur état corporel et effectuer un parage d’onglons dans un temps imparti, sous l’œil attentif des jurés : éleveurs, professeurs ou partenaires de la filière. « Certains aspects, comme la reproduction, le tri, que nous n’avons pas eu le temps d’aborder avant les épreuves, seront repris plus tard », précise Emmanuel Roesch, enseignant au CFA d’Obernai.

Après quasiment toute une journée d’épreuves, les élèves sont rassemblés devant la bergerie de Théo Heim pour la proclamation des résultats. Noah Kaiser, d’Oberbronn, et Emmanuelle Fauth, de Mackwiller, tous deux élèves au Legta d’Obernai sont les deux vainqueurs de ces ovinpiades des jeunes bergers. Ils auront la chance de concourir pour le titre de meilleur jeune berger de France 2023, lors de la finale nationale, qui se déroulera le samedi 25 février 2023, au Salon international de l’agriculture à Paris. Ils seront rejoints par les champions des territoires de Champagne-Ardenne et de Lorraine. La région Grand Est sera donc représentée par six finalistes face à 34 autres candidats.

 

Feyel & Artzner

Quand le fabricant de foie gras doit faire maigre

Élevage

Publié le 21/12/2022


C’est l’année de la double peine pour le producteur de foie gras Feyel & Artzner, frappé à la fois par les conséquences de la grippe aviaire et la flambée des coûts de l’énergie et des matières premières. « On a l’impression de dire ça chaque année, mais cette fois, vraiment, on navigue à vue dans le brouillard », résume Patricia Houdebert, directrice marketing & communication du groupe Feyel & Artzner, spécialisé dans la transformation des palmipèdes gras, et qui donc importe sa matière première depuis toujours.

Le foie gras plus rare et plus cher avec la grippe aviaire

Première source d’intempéries : la grippe aviaire. Feyel & Artzner se fournit en viandes et foies de palmipèdes gras en France et en Hongrie. Le tout arrive déjà découpé, frais ou surgelé. Mais, cette année, en raison de l’épizootie et des abattages d’animaux qu’elle a entraînés, la matière première est arrivée au compte-gouttes. D’après le Cifog (interprofession du foie gras), 17,3 millions de volailles, dont 3,8 millions de canards gras, n’ont pas été valorisées. Pire, après avoir touché le Sud-Ouest à l’automne 2021, le virus a touché les Pays de la Loire en février 2022. « La propagation du virus a été très rapide, portée par les tempêtes de sable du Sahara », rappelle Claudine Roposte, présidente de l’entreprise. Or, ce secteur géographie est stratégique pour la filière, puisqu’il concentre les élevages de reproducteurs : 70 % des canetons destinés à la filière foie gras y sont produits. Et, comme 90 % des reproducteurs ont été décimés par l’épizootie, 6 millions de canards n’ont pas été mis en place. Comme les canetons qui n’ont pas vu le jour sont destinés aux élevages français et européens, notamment hongrois, le phénomène a été européen. Conséquence directe : le retour à la normale prendra du temps, car il faut 12 mois à un caneton pour devenir un reproducteur, donc pas avant le courant du second semestre 2023, estime le Cifog.

Conséquence indirecte : la filière se réorganise, avec des accouvoirs qui se mettent en place des pays tiers, indique Claudine Roposte. Et puis il n’y aura sans doute jamais de retour à la situation antérieure. Car la filière va devoir s’adapter à la grippe aviaire, avec des élevages moins denses, des vides sanitaires plus longs, des bâtiments plus grands pour pouvoir abriter les volatiles durant les épisodes de circulation virale… Sans compter que certaines conserveries, directement adossées à des élevages impactés, ne se sont pas relevées de la grippe aviaire. Entre 2021 et 2022, la production de foie gras devrait reculer de 30 à 35 % , et de - 43 % par rapport à 2020. 34 millions de canards étaient gavés avant la maladie, ils sont 20 millions cette année, et la filière table sur un futur à 26 millions de canards gavés par an. Le foie gras risque donc de devenir durablement plus rare, et plus cher. Sauf si d’autres pays s’engouffrent dans la brèche. Peu probable, pour Patricia Houdebert, tant la France gouverne le marché mondial du foie gras : elle en produit 80 %, et en consomme 90 %. « Les autres pays producteurs, Espagne, Belgique, Hongrie, Bulgarie, sont réunis au sein de la Fédération européenne du foie gras, Euro Foie Gras, et s’alignent sur les exigences françaises en matière de production de foie gras », indique-t-elle.

Pour Feyel & Artzner, l’année 2021 s’est encore passée à peu près normalement, car « les niveaux de stocks étaient élevés, notamment en raison du Covid ». Mais avec les péripéties décrites plus haut, ils ont fondu comme neige au soleil. Résultat : « Nous sommes constamment sur le fil du rasoir », indique Claudine Roposte. Et ce même si, pour faire face aux épisodes de grippe aviaire qui tendaient déjà à se répéter et sécuriser son approvisionnement, le groupe a racheté la Ferme du Puntoun dans le Gers en janvier 2020. Grâce à cette architecture, l’entreprise a pu faire du stock et fonctionner normalement jusqu’en juin. Puis la situation s’est détériorée, si bien que des lignes de production ont dû être fermées. L’entreprise a aussi arrêté de vendre des foies gras crus en négoce, les réservant à sa propre transformation. Malgré ces précautions, non seulement il manque du foie gras en volume (environ 10 %), mais les prix se sont aussi envolés : « Le prix d’achat du foie gras a doublé », indique Claudine Roposte.

Charges : « l’histoire s’écrit tous les jours »

Côté coûts de l’énergie, « l’histoire s’écrit tous les jours », pose Daniel Pereira, directeur général du groupe Feyel & Artzner depuis mai 2022. Le site industriel est assez gourmand en énergie, nécessaire aux cuissons, stérilisations et autres nettoyages quotidiens des ateliers à l’eau chaude. Face à l’explosion du prix du gaz, « qui a été multiplié par 10 » ce qui n’est « pas supportable », l’usine qui s’approvisionnait en gaz de ville, a investi dans une bonbonne de propane, avec des coûts induits en infrastructures, tuyauteries, sécurisation, soit un investissement de 50 000 €. À plus long terme, l’entreprise s’est portée candidate pour être approvisionnée en biogaz produit par un projet de chaufferie mené par l’Eurométropole de Strasbourg.

Pour l’instant, l’entreprise est relativement protégée de la hausse du coût de l’électricité grâce à un contrat qui court jusqu’à fin 2023. En outre, la centrale froid a été remise à neuf afin de réduire la consommation d’énergie. Après un an de travaux, et un investissement de 2 millions d’euros, la nouvelle installation est opérationnelle depuis mai. Enfin, côté fournitures, l’entreprise a essayé d’anticiper, en effectuant des achats cet été, mais « c’est de l’argent immobilisé, et cela nous oblige à payer du stockage externe », constate Patricia Houdebert.

« Flexibilité » et « prudence audacieuse » pour l’avenir

Dans ce contexte, la stratégie du groupe consiste à manœuvrer au plus juste. Notamment afin de préserver les 80 emplois générés par son activité. L’entreprise va donc répercuter ces hausses de charges sur ses prix de vente, mais en calculant « au plus juste » et « au regard de l’évolution des coûts de production par catégorie de produits ». En moyenne, la hausse des tarifs devrait se situer autour de 15 %. Pour l’instant, le carnet de commandes de l’entreprise est rempli, probablement porté par une crainte de pénurie. Les dirigeants sont plutôt confiants, car « le foie gras est un produit festif, plutôt protégé des restrictions budgétaires des ménages en période de crise ». Mais ils sont aussi conscients qu’il y a des limites à la gourmandise : « Si le prix augmente trop, le foie gras risque d’être boudé, car les achats de Noël vont se concurrencer entre eux. » Il s’agit donc de trouver un équilibre, et de jongler : certaines hausses de prix ne sont pas appliquées parce qu’elles ne sont pas acceptables par le client, d’autres produits ne sont tout bonnement plus fabriqués…

À court terme, les investissements et projets sont limités. Toutefois, une nouvelle recette vient enrichir la gamme : un foie gras mariné au vin chaud. Et puis l’entreprise compte bien redynamiser ses ventes à l’export, pour l’instant impactées par la grippe aviaire, qui a fermé des routes vers l’Asie, et par le conflit russo-ukrainien. À plus long terme, l’entreprise compte multiplier ses sources d’approvisionnement en énergie. Ainsi, 1 500 m2 de panneaux photovoltaïques devraient être posés sur la toiture, soit un investissement de 600 000 €, qui devrait permettre de couvrir 20 % des besoins en électricité de l’entreprise.

En 2017, l’entreprise avait failli mettre les clés sous la porte, rappelle Claudine Roposte. Finalement « nous avons bien navigué grâce à nos bases solides ». Il ne reste plus qu’à tenir bon la barre, dans le brouillard.

 

Et bon appétit !

 

 

Sapins Loew à Bourg-Bruche

Les bûcherons de Noël

Cultures

Publié le 19/12/2022


Situé sur les hauteurs de Bourg-Bruche, le domaine de Christian Loew, sobrement baptisé Sapins Loew, a des airs de pays du Père Noël. Sur 7 ha s’étendent des sapins, pour la plupart bien alignés mais de toutes tailles : des petits, des grands, des moyens, des petits parmi les grands… Au milieu de tous ces sujets, entre deux clients, Christian Loew court partout : il emballe, il coupe, il mesure, il dirige, il discute, et il encaisse, aussi. Car le producteur de sapins vit exclusivement de la vente de ses arbres de Noël. Une activité lancée par son père, et que Christian a reprise à 21 ans, suite au décès de son père, mais aussi « par choix », précise-t-il. La famille Loew est originaire de Dorlisheim, où ils étaient maraîchers. « La production de sapins constituait un complément de revenu en hiver », explique-t-il. Les Loew ont donc acheté une maison située sur les hauteurs de Bourg-Bruche. Petit à petit, ils ont retapé la maison, et acheté les terres qui l’entourent. Christian Loew a donc passé tous les week-ends de son enfance « là-haut ». Jusqu’à ce qu’en 1991, il en fasse sa résidence principale.

Une tradition vivante

Aujourd’hui âgé de 53 ans, Christian Loew a donc 30 ans de production de sapins derrière lui. Il a vu l’activité évoluer. Au début, il vendait sa production au marché de Noël de Strasbourg. « C’est là qu’il fallait aller pour trouver un beau sapin », rappelle-t-il. Aujourd’hui, il ne met quasiment plus les pieds à Strasbourg. Il vend ses sapins à des grossistes, des collectivités locales, des hôtels, des décorateurs et, depuis 2006, en direct aux particuliers qui viennent chercher leur sapin chez lui. Les pics d’activité aussi se sont déplacés. « Autrefois, la saison commençait le 6 décembre et s’arrêtait le 24. Aujourd’hui, elle commence plus tôt, mais s’achève aussi plus tôt ». À partir du 18 décembre, les ventes décélèrent drastiquement. Les deux plus gros pics de ventes se situent les deux week-ends précédant Noël.

Autre signe du temps qui passe : les espèces vendues. Il y a 30 ans, Christian Loew produisait surtout des épicéas communs (Picea bies), aussi connus sous le nom de sapins noirs, à la bonne odeur de résine, mais qui perdent rapidement leurs aiguilles et des épicéas bleus (Picea pungens), ou sapin bleu, « qui sentent aussi très bon, mais dont les épines sont très piquantes ». Aujourd’hui, ces deux espèces ont quasiment disparu des étals des marchands, remplacées par le Nordmann (Abies nordmanniana), ou sapin du nord, et le sapin noble (Abies nobilis). « Ce sont les deux espèces qui résistent le mieux à la chaleur des habitations, et qui perdent le moins vite leurs aiguilles. » Une qualité appréciée, même si au passage, ces arbres de Noël des temps modernes ont perdu un peu de leur bonne odeur de forêt. Enfin, Christian Loew constate un rapport différent au sapin de Noël entre citadins et ruraux. Les premiers « se débarrassent très vite de leur arbre après les fêtes, sans doute gavés de décors de Noël », présume le producteur. Les seconds les gardent plus longtemps, sans doute car ils disposent de davantage d’espace pour apprécier pleinement le charme « d’avoir de la verdure dans la maison en plein hiver ».

Vente directe et sur-mesure

Christian Loew a lui-même changé sa manière de produire (lire en encadré) et de vendre sa production. Il essaie d’être suffisamment agile pour pouvoir répondre à toutes sortes de demandes et faire du sur-mesure. Dans ses rayons, les sapins vont 50 cm à 20 m, certains sont en pots, d’autres fournissent des branchages destinés aux décors de Noël… « Cette année, j’ai vendu un arbre de 4 m de haut, livré avec ses racines, à un décorateur », illustre-t-il.

Et puis en 2006, Christian Loew a commencé à proposer la vente directe au domaine. Un créneau qui, depuis, n’a cessé de prendre de l’ampleur, surtout avec les confinements liés au Covid. Pour le plus grand plaisir de Christian Loew, qui apprécie de pouvoir rencontrer ses clients, discuter avec eux, leur présenter son métier… Il s’emploie donc à attirer les clients et à leur proposer une expérience unique qui dépasse l’acte d’achat du sapin : choisir le sien parmi tant d’autres, le couper et le transporter soi-même… Ainsi, un vaste parking reçoit les visiteurs, les parcelles sont fléchées par tailles de sapins depuis l’accueil, un stock de scies est prévu à l’entrée de chaque parcelle. Plus loin, quelques billes de bois de différentes tailles, savamment disposées, font office d’aire de jeux pour les enfants. Un brasero diffuse une chaleur réconfortante à quelques pas d’un abri en dur, qui propose des animations pour les bûcherons d’un jour dans une ambiance festive et chaleureuse : chants de Noël, vin chaud… de quoi réchauffer les cœurs et les corps ! Enfin, avant que ses sapins n’abritent des cadeaux sous leurs branches, Christian Loew joue les pères Noël en offrant quelques présents à ses clients : calendrier, CD…

Une famille, venue de Mollkirch dans une fourgonnette blanche, un membre par génération, redescend de la montagne avec sa récolte. On sent les connaisseurs à leur équipement : chaussures de marche, doudounes chaudes, gants, bonnets vissés sur la tête. « Nous venons ici depuis plusieurs années », précisent-ils en installant le petit dernier, qui a glissé dans une flaque, devant le brasero, le temps de régler leurs trois sapins de Noël, un par génération. Puis, ils chargent le tout dans leur fourgonnette traîneau. Il ne reste plus qu’à parer les arbres de Christian Loew de leurs plus beaux atours !

Cave historique des Hospices de Strasbourg

Des portes grandes ouvertes

Vigne

Publié le 15/12/2022


Après une année d’interruption, puis une année d’ouverture mais sans possibilité de déguster dans le respect des gestes barrières, les journées portes ouvertes de décembre de la cave historique des Hospices de Strasbourg renouent avec leur format traditionnel, et c’est un succès ! Entre les vieux fûts de bois tous plus joliment sculptés les uns que les autres, les dégustateurs se pressent. À la chaleur naturelle de la cave s’ajoute la chaleur humaine. Le contraste avec la morsure du froid extérieur est saisissant. Ajoutez à cela l’ambiance tamisée de l’éclairage sur les vieilles pierres, l’odeur si caractéristique des caves à vins, et vous obtenez une ambiance propice à la dégustation et aux bavardages. Les stands des vignerons sont pris d’assaut, mais en toute convivialité. Les vignerons sont heureux de faire découvrir leur travail à des visiteurs, tout aussi heureux de le découvrir.

Certains viennent de loin (il suffit de tendre l’oreille pour entendre parler toutes sortes de langues différentes), d’autres de tout prêt. Comme un groupe de jeunes femmes, qui travaillent à l’hôpital, et qui ont appris l’ouverture des portes de la cave par la page d’accueil du site web de l’hôpital. Verre à la main, sourire aux lèvres, elles avouent ne jamais avoir visité la cave, et sont ravies de pouvoir le faire aujourd’hui. Sur le stand d’André Ruhlmann, vice-président de la cave, elles font partie des nombreuses personnes attirées par l’exclusivité du domaine, la cuvée Étoile de Rose, un pinot noir vinifié en blanc, à la jolie robe rosée, à la bouche soyeuse, délicatement sucrée tout en restant fraîche, qui en fait un vin « qui peut accompagner tout un repas », vante son auteur.

La dégustation comme booster de ventes

Face à l’affluence, Thibaut Baldinger, responsable de cave, essuie les verres qui sortent du lave-vaisselle à un rythme soutenu, mais sans se départir d’un large sourire : « Nous enregistrons une belle fréquentation. Nous sommes très contents. » La communication autour de l’événement a été discrète, mais efficace : « Nous avons un partenariat avec l’Office de tourisme de Strasbourg, qui nous envoie de nombreux touristes. Nous avons communiqué sur notre site internet, nos réseaux sociaux, et envoyé un mail d’invitation à notre fichier clients. Les vignerons partenaires ont fait de même avec leurs clients », indique-t-il. La possibilité de déguster sur place (ce qui normalement n’est pas le cas, ou de manière très limitée, pour des questions de licence) participe beaucoup au succès de l’événement. « C’est parce que les vignerons sont sur place que nous pouvons faire déguster, cela rassure les visiteurs dans leur acte d’achat, et cela se traduit par de très belles ventes. Le chiffre d’affaires classique d’une journée est doublé sinon quadruplé. »

En atteste la longue file d’attente à la caisse, où les clients gardent toujours le sourire. Croisé sur le pas de la porte, un ancien stagiaire de la cave, aujourd’hui employé chez un viticulteur, venu donner un coup de main, glisse : « C’est plus un plaisir qu’un travail de venir ici avec les vignerons. »

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