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Bérengère de Butler

Bérengère de Butler est journaliste à l'Est agricole et viticole.

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Chrysomèle des racines du maïs

La surveiller pour bien lutter

Cultures

Publié le 27/03/2023


On ne présente plus la chrysomèle des racines du maïs. Rappelons tout de même que ce sont les larves de ce ravageur qui causent le plus de dommage au maïs, en consommant leurs racines, et que, de ces larves, émergent des adultes, généralement début juin, qui vont s’accoupler, et produire une nouvelle génération de larves, en pondant dans le sol. Rappelons aussi que, depuis que le ravageur a été détecté en Alsace, sa population n’a cessé de croître, malgré les différents dispositifs de lutte mis en place. L’année 2022 a été particulière. En effet, les adultes ont émergé particulièrement tôt, le 20 juin, et de manière très groupée. Le climat, chaud et sec, n’est sans doute pas étranger à cette accélération du rythme de l’insecte. En outre, la majorité de l’envol a eu lieu fin juin début juillet, puis « quasiment plus rien, alors que d’habitude, les envols sont réguliers de juillet à août », décrit Florence Binet, d’Arvalis - Institut du végétal, qui avance une hypothèse pour expliquer ce phénomène : les traitements effectués pour maîtriser les populations de pyrales ont pu avoir un effet sur la chrysomèle en réduisant le nombre d’adultes en juillet. Mais cette diminution du nombre d’adultes ayant aussi été observée dans des parcelles non traitées, ce n’est pas la seule explication.

 

 

Une chose est sûre, ce décalage du cycle de la chrysomèle a pénalisé son suivi : « Les pièges ont été installés trop tard, nous avons donc raté le début et les deux premières semaines de vol. Il nous manque une part significative des informations. Si bien que nous ne pouvons pas nous prononcer sur la dynamique de la population en 2022 », indique Florence Binet. Cette année, Arvalis va poser des cages d’émergence dans les parcelles de maïs bien en amont, pour anticiper un éventuel avancement des dates d’émergence et ne pas louper les premiers vols des adultes. Car c’est à ce moment-là que les agriculteurs doivent poser les pièges de détection qui doivent permettre de quantifier le nombre d’adultes par mètre carré dans les parcelles, critère qui détermine les moyens de lutte à mettre en œuvre (cf tableau). La rotation devant être appliquée « de préférence de manière territorialisée, en concertation avec les voisins, pour plus d’efficacité ».

Cibler les larves, vérifier l’état des racines

Côté lutte insecticide, pas de changement : « Il convient de privilégier la lutte contre les larves car ce sont elles qui pénalisent le rendement, avec des traitements au semis, sous forme de microgranulés », souligne Florence Binet. Lutter contre les adultes sera moins efficace, voire contreproductif. La campagne précédente a très bien illustré les effets secondaires délétères des insecticides sur les auxiliaires : « Les traitements effectués contre la pyrale ont eu des effets sur les populations d’auxiliaires qui, d’habitude, modèrent celles d’acariens. Résultats : les acariens ont proliféré dans les parcelles, ce qui n’a pas aidé des maïs déjà soumis au stress hydrique et thermique », décrit Florence Binet.

Pour la campagne suivante, la spécialiste encourage les agriculteurs à équiper leurs parcelles des pièges qui vont leur permettre de prendre les bonnes décisions. Ainsi qu’à régulièrement aller constater les dégâts, en déterrant quelques pieds de maïs afin d’observer leurs racines, pour voir si elles sont consommées, nécrosées… En effet, Florence Binet l’a constaté : « En situation irriguée le maïs compense les attaques de chrysomèles en refaisant des racines. Du coup l’impact du ravageur est moins visible qu’en situation non irriguée. Mais il n’empêche que, même si le maïs arrive à compenser les nécroses racinaires grâce à l’irrigation, le potentiel de rendement est pénalisé. Car l’énergie que le maïs produit à refaire des racines, il ne la met pas dans les composantes du rendement. »

Protection des utilisateurs de produits phytosanitaires

Pour limiter un danger, réduire les expositions

Technique

Publié le 27/03/2023


Premier principe de prévention : supprimer le risque. En matière d’exposition aux produits phytosanitaires, il s’agit d’éviter leur utilisation plutôt que d’essayer de s’en protéger. Les agriculteurs, principaux utilisateurs de produits phytosanitaires, et donc population particulièrement exposée à leurs effets délétères, y sont sensibilisés, notamment dans le cadre de l’obtention du Certiphyto. « La formation fait un focus sur les alternatives aux produits phytosanitaires, les seuils de nuisibilité acceptables… », indique Denis Litt, conseiller en prévention à la Caisse d’assurance accidents agricoles d’Alsace. Mais lorsque la situation sanitaire au champ impose des interventions, il s’agit d’évaluer le risque, et de prendre les mesures de protection qui s’imposent. La première concerne le choix du produit : « Il s’agit de faire un choix en fonction du tarif, de l’efficacité, mais aussi de la toxicité et de la facilité d’utilisation », pose Denis Litt. Les produits qui portent la mention CMR, pour cancérogènes, mutagènes, et toxiques pour la reproduction, sont à éviter autant que possible. Car une exposition régulière à leurs principes actifs, même à faible dose, augmente le risque de développer certaines pathologies graves. À terme, ils devraient d’ailleurs disparaître : « De plus en plus de revendeurs s’engagent à ne plus les proposer à la vente, certaines coopératives, notamment viticoles, et centrales d’achat, ne prennent plus les produits traités avec de telles substances… ».

Porter des EPI sans craindre la stigmatisation

La prévention des risques passe aussi par un stockage correct des produits, notamment pour éviter les confusions. Il s’agit aussi de respecter les conditions d’utilisation, tant en termes de doses, de conditions d’application, que de port d’Équipement de protection individuelle (EPI). Une recommandation de bon sens, mais qui se heurte à d’autres considérations. En effet le port d’EPI peut être « mal vu, ou mal assimilé par les consommateurs. Dans les esprits, un agriculteur qui porte un EPI passe du statut de jardinier à celui de pollueur », regrette Denis Litt. À tel point que certains agriculteurs, notamment ceux qui pratiquent la vente directe, préfèrent ne pas se protéger plutôt qu’avoir à se justifier d’utiliser des produits phytosanitaires, même si c’est avec parcimonie et pour protéger leurs cultures. Heureusement, des EPI plus passe-partout, qui ressemblent à des vêtements de travail ordinaire, mais spécifiques à l’exposition aux produits phytosanitaires ont été mis au point.

Des équipements qui ne sont pas des infaillibles

Le port d’EPI est notamment requis lors de la manipulation des produits phytosanitaires pour préparer la bouillie : combinaison déperlante, paire de gants, lunettes et tablier étanche, qu’il convient de laver ou de jeter tout de suite après leur utilisation, car ils entrent directement en contact avec les matières actives. Mais Denis Litt met en garde : « Ce ne sont ni des armures, ni des barrières. C’est une protection, mais ce n’est pas la meilleure. Donc ça ne sert à rien de se protéger avec un EPI, puis de manipuler les produits sans précaution. Tout comme ça ne sert à rien de porter le même EPI 24 h, ou de le réutiliser plusieurs fois sans l’avoir lavé entre deux opérations ». Les gants, par exemple, ont une durée d’efficacité exposés au produit d’une heure. Donc soit on ne les met qu’une fois, soit on les lave tout de suite après utilisation. Évidemment, il est également déconseillé de boire, manger, fumer, pendant toute la durée des opérations.

Les filtres de catégorie 4 gagneraient à être généralisés

La plus longue durée d’exposition des agriculteurs aux produits phytosanitaires étant l’application du traitement, la meilleure protection est de travailler dans une cabine de tracteur équipée de filtres de catégorie 4. Un équipement qui est aujourd’hui une option, mais qui gagnerait à être proposé de série sur tous les tracteurs car « la prévention lors du traitement ne passe que par la cabine », insiste Denis Litt. En cas de panne ou de réglage à effectuer, il est aussi important d’avoir à disposition une combinaison propre et des gants jetables… Attention aussi à ne pas contaminer l’habitacle, par exemple en gardant sur soi les EPI utilisés lors de la préparation de la bouillie !

À la douche !

Enfin, malgré toutes ces précautions, le risque de contact avec les produits phytosanitaires n’est pas nul. Il est donc extrêmement recommandé de passer sous la douche après les avoir manipulés. « Ça fait partie du travail », insiste Denis Litt.

Cérémonie du Guide Michelin

Une pluie de retombées

Pratique

Publié le 20/03/2023


L’opération Michelin se termine. Pendant plusieurs jours, l’Alsace est devenue le centre du monde de la gastronomie. Avec en point d’orgue, la cérémonie de dévoilement du palmarès 2023 du Guide Michelin, qui s’est tenue le 6 mars. C’était un événement en soi. Mais, avant et après, près de 500 grands chefs étoilés venus de toute l’Europe, 150 journalistes, 50 agences de presse, ont visité l’Alsace, et en ont emporté un peu dans leurs valises, faisant d’eux autant d’ambassadeurs des produits et de la gastronomie locale. « Avec un milliard de vues dans le monde, cette cérémonie est une magnifique vitrine pour la gastronomie alsacienne », pointe Frédéric Bierry, président de la Collectivité européenne d’Alsace (CEA), qui ne boude pas son plaisir d’avoir participé à un événement où « nous avions la tête dans les étoiles, mais les pieds bien sur terre ».

La cérémonie en elle-même a un impact : de nombreux gourmets ont été logés dans des hôtels, ont mangé dans des restaurants, et fait des emplettes en Alsace. Et certains ont fait durer leur séjour, pour encore plus d’immersion. À plus long terme, le Guide Michelin annonce une hausse de fréquentation de 8 à 10 % pour le territoire ayant accueilli la cérémonie l’année qui suit l’événement. Dans un contexte de « concurrence territoriale mondiale, la cérémonie du Guide Michelin, qui est une marque monde, est un événement très convoité », indique Jean-Luc Heimburger, président de la CCI. Frédéric Bierry rappelle que les industries agroalimentaires représentent 8 % du PIB alsacien, et que le secteur de la gastronomie y emploie 100 000 personnes, « qui vont bénéficier de la mise en avant de l’art de vivre à la française et à l’alsacienne ». À titre d’exemple, Nicolas Stamm, chef du restaurant La Fourchette des Ducs à Obernai et directeur de projet à la CEA, rapporte les propos de l’ambassadeur pour la gastronomie, Guillaume Gomez, qui a fait l’éloge des vins d’Alsace : « Il a dit que ce sont des vins exceptionnels, qui ne sont pas reconnus à leur juste valeur. »

Des étoiles plein l’Alsace

Même si l’Alsace n’a pas décroché de troisième étoile cette année, il y a davantage de restaurants étoilés sur le territoire à l’issue de la cérémonie. Nicolas Stamm souligne notamment l’obtention d’une étoile verte dans le centre-ville de Strasbourg, par le restaurant de : ja (en plus de sa première étoile) pour récompenser l’écoresponsabilité de l’établissement. En tout, pas moins de 150 établissements alsaciens sont repérés dans le Guide Michelin, que ce soit par des Bib gourmands ou des étoiles.

Susciter des vocations

Les présidents des Chambres consulaires insistent aussi sur l’impact de l’événement sur les jeunes engagés dans des formations aux métiers de l’hôtellerie et de la restauration qui ont pu y assister. De quoi créer des vocations, selon Jean-Luc Heimburger, qui plus est dans un secteur où l’ascenseur social fonctionne plutôt bien, puisqu’on peut passer « de CAP à étoilé ». À noter que la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur a contribué à revaloriser les salaires : « Avec 43 h de travail hebdomadaire, un commis de cuisine gagne 2 200 € nets par mois, plus les pourboires défiscalisés », rapporte Nicolas Stamm.

Un bilan financier à consolider

Le bilan financier de l’opération séduction n’est pas encore complètement ficelé. Mais les organisateurs mentionnent près de 170 000 € de mécénat, et 1 M€ de participation des entreprises alsaciennes sous forme de produits et services pour l’évènement. Les fruits et légumes d’Alsace ont, par exemple, ravitaillé les cuisines en fruits et légumes locaux, le Civa a apporté des vins d’Alsace… Le reste à charge pour la CEA s’élève à 380 830 €. À noter que le Palais de la musique et congrès (PMC), a été mis à disposition, mais que le coût technique, qui devait être pris en charge par la Ville de Strasbourg, incombe finalement à la CEA, rapporte Nicolas Stamm, qui a été la cheville ouvrière de l’événement. Soit une facture de 107 000 €.

L’agriculture à la base

Tous les présidents des Chambres consulaires ont souligné le rôle de l’agriculture dans cette grand-messe. « Pas de gastronomie sans produits agricoles », commente Frédéric Bierry. « La gastronomie, c’est l’agriculture, l’artisanat, l’industrie et les services. Elle représente tous les secteurs, sans les opposer. Mais à la base, il y a les agriculteurs, premiers maillons d’une formidable chaîne qui fait avancer l’Alsace », dit Jean-Luc Hoffmann, président de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat d’Alsace. Évidemment, Denis Ramspacher, vice-président de la Chambre d'agriculture Alsace, ne peut qu’abonder - « pour que l’alimentation aille de la fourche à la fourchette, il faut des artisans, des industriels et des commerçants » - mais il profite aussi de l’occasion pour pointer quelques enjeux : « Actuellement, un poulet sur deux est importé. C’est dommage, car les producteurs français n’ont pas les mêmes standards ni les mêmes chartes de production. »

Il souligne l’avantage d’avoir des filières locales. Ainsi, la filière moutarde d’Alsace, avec Alelor, a permis d’avoir de la moutarde quand elle est devenue une denrée rare ! Par contre, la production de l’un des fleurons de la gastronomie alsacienne, le foie gras, a été dangereusement déstabilisée par la grippe aviaire. Grâce à « l’énergie collective, des canetons ont été trouvés », rapporte Nicolas Stamm, qui s’est engagé sur ce dossier. Mais il s’agit désormais de sécuriser la filière locale en diversifiant les sources d’approvisionnement, pourquoi pas outre Rhin. Denis Ramspacher glisse encore que des filières sont menacées par le manque de main-d’œuvre. Frédéric Bierry rebondit en disant que « la CEA est à l’écoute des réalités économiques, et agit en conséquence pour combler les trous dans la raquette afin de soutenir l’accès à une alimentation de proximité ». Et de citer en exemple le soutien de la collectivité à l’abattoir de Cernay.

Au final, l’ensemble des présidents n’ont qu’un regret : la Ville de Strasbourg et son édile ont brillé par leur absence. « Mme Barseghian nous montre une fois de plus qu’elle n’aime pas manger », tacle Jean-Luc Hoffmann. Et pour ce boucher charcutier alsacien, il s’agit là d’une « faute grave ».

 

 

À Mittelschaeffolsheim

Une houblonnière sort de terre

Technique

Publié le 20/03/2023


Mardi 7 mars était un grand jour pour Félix Meyer, agriculteur à Mittelshchaffolsheim. C’était en effet la première fois qu’il montait sa propre houblonnière depuis qu’il s’est installé sur l’exploitation familiale, spécialisée dans la production de houblon. La parcelle, qui occupe 1,8 ha était d’ores et déjà plantée avec du strisselspalt. Il s’agissait de construire l’échafaudage qui doit permettre aux lianes de se déployer en hauteur et d’atteindre la pleine production dès cette année, espère Félix Meyer, qui cultive donc désormais presque 21 ha de houblon.

Le chantier a mobilisé quelque 25 personnes : la famille, les amis, des collègues… Ceux qui possèdent des tracteurs sont venus avec, soit une quinzaine au total. Le chantier a donc été rondement mené, sous la houlette de Fabien Ginns, houblonnier à Mittelschaeffolsheim. En une matinée, tous les poteaux étaient rentrés dans leurs trous, reliés par les câbles qui permettent de faire tenir l’ensemble. La préparation du chantier a été plus longue. Il a fallu « une semaine à quatre personnes », estime Félix Meyer, pour disposer au sol les poteaux en bois (d’origine Suisse), les câbler entre eux (avec du matériel fabriqué en Allemagne), et creuser les trous devant les accueillir.

Un ballet savamment orchestré

Dès 8 h du matin, dans un froid mordant, et juste avant le retour de la pluie, les bâtisseurs du jour s’activent. La première étape est la plus longue et la plus ardue… Il faut monter la tête de la houblonnière, soit la première rangée, qui comporte plus de poteaux, qui ne sont en plus pas encore amarrés au sol. À ce moment-là, il n’y a pas encore assez de tracteurs pour lever tous les poteaux d’un coup, les constructeurs jouent donc à saute-mouton, pour les lever les uns après les autres. Cette première étape franchie, la suite semble presque un jeu d’enfant. Bien alignés, les tracteurs soulèvent et plantent les poteaux avec une belle synchronicité, sous la houlette de Fabien Ginns.

Un ballet auquel sont venus assister Michèle Dauger, technicienne houblon au Comptoir agricole, et Francis Heitz, commercial houblon au sein de la même coopérative, accompagnés de visiteurs belges, dont Lieven Van Hofstraeten, chef de production de la brasserie de l’abbaye de Westmalle. L’occasion pour eux, d’apprécier le savoir-faire des houblonniers alsaciens, mais aussi leur sens du travail collectif et de la convivialité, ces chantiers se déroulant toujours dans une très bonne ambiance.

 

 

Sécheresse hivernale

Le bout du tunnel

Technique

Publié le 10/03/2023


Avec 6 mm à Meyenheim, ou encore 7 mm à Entzheim, le mois de février a été extrêmement sec. « La normale se situant à 29 mm pour un mois de février, on est donc sur un déficit de précipitation de l’ordre de 80 % », expose Christophe Mertz, météorologue à Atmo-Risk, ce qui place ce mois de février dans le top 10 des plus secs, avec 2012, 2003 et 1959. Heureusement, cet épisode fait suite à un automne relativement pluvieux : les mois de septembre, octobre et novembre ont été excédentaires, permettant une bonne recharge de la nappe. Mais la tendance s’est inversée dès le mois de décembre et jusqu’en février. Si bien que, « depuis le 13 janvier dernier, il n’y a pas eu un jour à plus de 5 mm », indique Christophe Mertz. Une situation qui a des effets sur l’humidité des sols, les débits des cours d’eau, et la hauteur du toit de la nappe.

 

 

« Les débits des cours d’eau sont similaires à ceux d’un mois de mai-juin », rapporte Nicolas Ventre, directeur départemental des territoires, en marge d’une réunion du comité départemental de la ressource en eau (lire en encadré). Les niveaux de la nappe restent « dans l’ensemble assez stables, et majoritairement en dessous des normales saisonnières, sauf le long de la bande rhénane où ils sont autour ou supérieurs à ces normales », indique-t-on à l’Aprona. Dans le détail « la situation reste déficitaire en secteur Piémont, Hardt et fossé de Sierentz, où le retour aux normales de saison avant l’été n’est a priori pas entrevu. En centre plaine, au nord de Colmar, la nappe est très réactive et influencée par les rivières. Il s’agit donc d’attendre les pluies pour entrevoir l’évolution possible. En plaine au sud de Colmar, la nappe répond selon des cycles pluriannuels, la nappe devrait donc globalement rester sous les normales ». Mais que ce soit au niveau des cours d’eau ou de la nappe, « rien ne justifie la mise en place de mesures restrictives à ce stade », pointe Nicolas Ventre.

Peu d’impact sur les cultures, hormis la valorisation de la fertilisation

À court terme, cet épisode n’a eu qu’un impact limité sur les cultures. « Il faisait froid, les conditions n’étaient pas poussantes, donc les plantes n’avaient pas besoin d’eau », résume Pierre Geist, conseiller agricole à la Chambre d'agriculture Alsace. Une analyse partagée par son confrère Laurent Fritzinger : « Les horizons superficiels sont secs, oui, mais en dessous c’est humide, et les racines sont encore dans l’humidité. » La principale difficulté concerne la valorisation des apports d’azote sur colza et sur céréales d’hiver. Les premiers apports ont été réalisés mi février. Et depuis, il n’y a pas eu plus de 5 mm alors qu’il en faudrait 15 pour que l’engrais soit bien valorisé. Mais Pierre Geist n’est pas inquiet : les précieux granulés ont été apportés sur sol humide, et il y a eu de la rosée pour les faire fondre.

Ajoutons à cela que, au regard des températures encore fraîches, les plantes poussent peu, donc consomment peu d’azote. Que les reliquats azotés sont assez élevés : « 100 unités en moyenne donc de 70 à 130 unités ». Que ce ne sont pas les premiers apports qui contribuent le plus significativement au rendement. Et, surtout, que les blés ont très bien levé et très bien poussé à l’automne, donc qu’il n’y a quasiment pas de pertes au semis ni de pertes hivernales. « Les peuplements sont là et bien là, donc s’il y a quelques talles qui disparaissent naturellement, ce sera même plutôt bénéfique pour la suite. Car des peuplements denses font courir un risque de verse, qu’il s’agira ensuite de contrôler », rappelle Pierre Geist. Avec le retour de la pluie se pose la question de quand et sous quelle forme effectuer les apports d’azote suivant. « Nous préconisons de solder les apports d’azote sur colzas, car, avec la pluie et le redoux, ils vont détaler », indique Pierre Geist, qui, pour le reste, appelle à la patience : « Nous sommes encore en hiver ! »

Retour de la pluie

Heureusement, la pluie est de retour depuis mercredi. Interrogé lundi 6 mars, Christophe Mertz explique : « Les anticyclones laissent la place à un rail dépressionnaire qui va traverser l’Alsace au moins jusqu’à lundi, accompagné d’une hausse des températures ». De ce long ruban de pluie sont attendus « a minima 30 mm d’ici lundi dans la plaine centrale, soit l’équivalent d’un mois de mars entier, plus de 60 mm plus au nord, notamment en Alsace Bossue, et plutôt 100 mm sur le massif vosgien », estime Christophe Mertz. Sur les réseaux sociaux, les agriculteurs sont dans l’expectative, et pointent les divergences entre les différents modèles prédictifs.

 

 

Quoi qu’il en soit, il devrait y avoir de quoi regonfler les débits des cours d’eau. Jusqu’à faire courir un risque d’inondations ? Quand même pas, estime Christophe Mertz, car les débits se sont significativement étiolés en février. Ces précipitations devraient aussi permettre de recharger davantage la nappe, et c’est tant mieux. « Le reste de l’année se joue maintenant. Le manque de précipitations hivernales doit être rattrapé en mars et en avril. Sinon ça va être compliqué ». D’autant que le manteau neigeux est faible en montagne, alors que c’est sa fonte qui alimente le Rhin, dont le débit est d’ores et déjà un peu en deçà des normales.

Des fonds pour l’adaptation

Pour soutenir l’adaptation du monde agricole à un risque accru de sécheresse, le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire a lancé le dispositif France 2030 « Équipements pour la troisième révolution agricole », doté d’une enveloppe de 400 M€ (lire en page 5). Des fonds éligibles notamment pour l’achat de matériel d’irrigation moins consommateur d’eau. « Nous avons déjà vingt demandes de financements en ce sens », rapporte Nicolas Ventre.

Nappe phréatique d’Alsace

Une masse d’eau continue, hétérogène et dynamique

Pratique

Publié le 24/02/2023


« La nappe est un système continu, une cuvette remplie de graviers, de sable, et d’eau interstitielle, qui coule gravitairement du sud vers le nord, comme le Rhin », pose Fabien Toulet, avant de présenter les interactions qui peuvent exister entre la nappe rhénane et les cours d’eau. Parfois, la nappe alimente le cours d’eau (il est alors phréatique). Parfois, c’est l’eau de la rivière qui alimente la nappe. Et parfois, l’eau de la rivière passe par une zone non saturée avant d’atteindre la nappe. L’eau qu’elle contient est prélevée pour divers usages : « 45 % pour un usage industriel, 30 % pour la production d’eau potable, et 25 % pour un usage agricole, soit 120 millions de mètres cubes qui représentent, durant les trois mois estivaux d’irrigation, 60 % des prélèvements. »

Les mesures effectuées en 2022 ont été comparées à celles de 1976, une année également remarquable en termes de déficit hydrique. De ces mesures, il ressort que, globalement, « les étiages de la nappe sont plus importants ces dernières années ». Mais dans le détail, la nappe se comporte différemment selon la topographie et l’hydrographie. Autres enseignements de ces mesures : le niveau de la nappe peut varier de plus ou moins 10 mètres. Et les analyses statistiques des résultats montrent que, selon les zones, la nappe n’a pas de mémoire, c’est-à-dire qu’elle est très dynamique, et qu’il n’y a pas d’effet du régime hydrique de l’année précédente, alors que dans d’autres zones, l’effet des niveaux des années précédentes perdure dans le temps. Ainsi, dans certaines zones, la nappe affiche un cycle annuel, dans d’autres il est pluriannuel, notamment lorsqu’il n’y a pas de lien direct entre la nappe et les cours d’eau. Du coup, « dans certaines zones, le niveau de la nappe début mai ne présage pas de son niveau en été », ce qui fait dire à Fabien Toulet que « recharger la nappe l’hiver pour l’été ne fonctionne pas dans tous les secteurs ».

Affiner les connaissances sur l’effet des prélèvements en période de basses eaux

Sur les 30 dernières années, dans la bande rhénane, où la nappe est alimentée par le Rhin, la remise en eau de bras du Rhin, « a permis de limiter les étiages », indique Fabien Toulet. Par contre, le niveau d’étiage est plus bas dans la forêt de la Hardt et dans le Grand Ried. « La nappe se recharge bien en hiver, mais cela n’empêche pas que son niveau est plus bas en été », souligne Fabien Toulet, qui précise que les résultats apparaissent « très liés au débit dans les cours d’eau ». Une cartographie du lien entre points de mesure et cours d’eau qui influencent leur piézométrie (Rhin, Ill, mais aussi Doller, Thur, Fecht, Bruche, Giessen…) a d’ailleurs été établie. Ces études mettent aussi en évidence que l’effet d’une crue dans un cours d’eau sur le niveau de la nappe peut être immédiat, notamment pour l’Ill, ou de quelques jours. Ainsi, s’il n’est pas possible de prévoir le niveau de la nappe très en amont, « on sait comment elle réagit ».

Enfin, les mesures effectuées ont parfois mis en évidence des variations de piézométrie qui ne s’expliquent pas par des variations naturelles des débits des cours d’eau, et qui, dès lors, peuvent être attribuées aux effets de l’irrigation en été. Pour affiner les connaissances sur la nappe, ses interactions avec la pluviométrie, les débits des cours d’eau - qui représentent 60 % de sa recharge - et les prélèvements, notamment en période de basses eaux, les études continuent. L’intelligence artificielle, notamment, peut permettre d’accélérer l’appréhension des divers phénomènes en jeu, indique Fabien Toulet.

Dans la salle, cette présentation a provoqué des réactions sur la question du curage des fossés. Dans la Hardt par exemple, les canaux n’ont pas été suffisamment entretenus, rapportent les agriculteurs, qui pensent que cela faciliterait la circulation d’eau dans ces ouvrages qui se sont envasés. « Effectivement, un curage peut faciliter les échanges, confirme Fabien Toulet, à condition que les niveaux respectifs de la nappe et des fossés en été le permettent. » Et sans oublier qu’aux considérations hydrauliques s’en ajoutent des biologiques.

Irrigation et physiologie du maïs

Ne pas boire sans soif

Cultures

Publié le 24/02/2023


Irriguer permet non seulement de pourvoir aux besoins en eau du maïs lorsque la pluviométrie fait défaut, mais aussi de réguler les stress thermiques. En effet, les stress hydriques et thermiques s’amplifient : « Des températures élevées augmentent celle du feuillage, ce qui induit davantage de transpiration et donc une hausse de la demande en eau du maïs. Et s’il manque d'eau, il ferme ses stomates, ce qui limite la transpiration, et donc alimente la hausse de la température du feuillage », décrit Florence Binet.

Qu’il soit thermique ou hydrique, le stress influence la mise en place des composantes de rendement du maïs. Mais de manière différente. Le stress thermique affecte notamment la viabilité et la germination du pollen à partir de 30 °C. À partir de 36 °C, les grains de pollen meurent. « Le fait que la majorité du pollen soit émise le matin, et que la quantité de grains de pollen émise par les hybrides est énorme, limite le risque », pointe Florence Binet, qui ajoute qu’en 2022, le mercure est monté au-delà de 35 °C en amont de la floraison mâle, ce qui a permis d’échapper à des dégâts de stress thermique. Des températures excessives peuvent aussi avoir des effets négatifs après la fécondation, « avec moins de grains d’albumens dans les grains, ce qui impact le PMG ».

Irriguer pour moins stresser

Le stress hydrique, lui, a d’ores et déjà des effets en phase végétative : « La fermeture des stomates qu’il induit limite la photosynthèse, donc la croissance, et pénalise la phase de programmation des grains. » Mais ce n’est pas tout : les soies peuvent avoir du mal à sortir des spathes, ce qui peut entraîner un décalage avec l’émission du pollen, qui n’atteint donc pas, ou mal, les soies. « Les grains situés au bas de l’épi sont toujours fécondés en premier car ils correspondent aux premières soies qui sont émises. Ceci explique le phénomène de bouchon, les problèmes de fécondation arrivant sur les derniers grains à être fécondés », décrit Florence Binet. Le manque d’eau peut aussi gêner la migration du tube pollinique dans la soie. Les conséquences du stress hydrique se lisent dans les épis : « Si au bout des épis, il y a des grains verts et secs, c’est que l’ovule n’a pas été fécondé. Plus bas, il peut y avoir des grains qui ont été fécondés, qui ont commencé à se remplir mais qui avortent du fait du manque d’eau avant le stade limite d’avortement des grains (Slag). Plus bas encore, il peut y avoir des avortements par manque d’eau après le Slag. » En 2022, année chaude et sèche par excellence, il n’y a donc pas eu d’impact sur la pollinisation ni en post-fécondation. « L’émission des soies a pu être impactée. Mais c’est surtout le remplissage et la dessiccation, clairement, qui ont été affectés en situation non irriguée. »

Piloter au réel : des économies d’eau pour des rendements équivalents

Le manque d’eau réduisant la période de remplissage des grains, il convient d’encadrer les phases sensibles avec l’irrigation, si les précipitations font défaut. D’autant que l’irrigation permet de réduire l’intensité de tous ces stress. L’apport d’eau permet d’abaisser la température dans le couvert de 1 à 3 °C, donc de réduire l’intensité d’un stress thermique. Pour irriguer le plus efficacement possible, les agriculteurs disposent d’ores et déjà d’outils : les flashs irrigation des OAD. Mais ces outils ne prennent pas encore bien en compte qu’en cas de fortes chaleurs, la plante réagit : « En fermant ses stomates, elle limite son évapotranspiration et donc consomme très probablement moins d’eau que ce qu’on pense. Donc, toute l’eau apportée n’est pas forcément valorisée. » D’où l’intérêt d’estimer la consommation réelle, et de piloter l’irrigation à l’évapotranspiration réelle (ETR) plutôt qu’à l’évapotranspiration maximale (ETM). Des expérimentations ont été menées en utilisant un modèle qui simule l’activité des stomates, informe Florence Binet. Résultats : « Le pilotage au réel réduit le volume d’eau apporté au début du cycle et donne des rendements équivalents qu’un pilotage de l’irrigation à l’ETM. Donc, en étant plus en adéquation avec la demande des plantes, on améliore la productivité de l’eau. »

Irrigation

Une année chaude à tous points de vue

Technique

Publié le 24/02/2023


L’année 2022 a été « la plus chaude jamais enregistrée en France », pose Patrice Denis, qui précise qu’en termes de somme de températures, « 2022 est proche de 2003 ». Autres caractéristiques : un ensoleillement abondant et un déficit de pluviométrie qui a atteint 25 %. Les précipitations ayant été très inférieures aux besoins en eau des cultures, il a donc fallu compenser ce manque d’eau par de l’irrigation. Mais, dès le 1er août, un certain nombre de départements français étaient placés en arrêté sécheresse, donc avec l’impossibilité pour les agriculteurs de prélever l’eau en rivière pour irriguer les cultures. Heureusement, la campagne d’irrigation s’est arrêtée tôt, « le 15 août ». Et heureusement aussi, « le matériel d’irrigation a évolué ». Mais tout de même, la campagne d’irrigation a été « coûteuse et compliquée ».

Améliorer la réalimentation de la nappe

En plus des ETP élevées qui ont mis la pression sur l’irrigation, la campagne a aussi été marquée par la hausse du coût de l’énergie, des intrants, et la baisse du prix des céréales, pointe Fabien Metz. Durant cet été qui a été chaud et sec pendant très longtemps, l’irrigation a parfois été présentée, et perçue, comme du gaspillage de la ressource en eau. Fabien Metz rappelle, à un auditoire convaincu, que « l’irrigation sécurise la production, ainsi que la qualité des aliments et la souveraineté alimentaire ». Dans la fournaise estivale, les champs irrigués ont en outre fait office d’îlots de fraîcheur. Et puis « l’eau absorbée par les cultures entre dans un cycle naturel et permet de régénérer de la pluie, comme une forêt », poursuit Fabien Metz, qui l’affirme donc : « L’irrigation, ce n’est pas du gaspillage. » Reste que la profession doit « s’opposer » à une vision « environnementaliste » de l’utilisation de l’eau, qui conduit à une volonté de restreindre les volumes alloués à cette fonction, à celle de mettre en place des zones de restriction des prélèvements dans la nappe autour des cours d’eau phréatiques…

« Un projet d’arrêté cadre interdépartemental, pris par le préfet, avec des mesures de gestion de l’eau évoluant en fonction du niveau de sécheresse, avec quatre niveaux d’alerte correspondant chacun à des mesures adaptées, est dans les tuyaux », informe Fabien Metz. L’objectif de ce dispositif est de « renforcer et améliorer la gestion des sécheresses, notamment pour que les cours d’eau ne soient jamais à sec ». Il inclut donc aussi des mesures de restriction pour les industriels. Pour les prélèvements dans les cours d’eau, a priori, pas de changement. Mais pour les prélèvements dans la nappe, « des discussions sont en cours ».

Autre sujet d’actualité : pour réaliser de nouveaux forages en zone humide remarquable, il convient d’abord de prouver qu’ils n’auront pas d’impact sur la nappe et la zone humide. « Pour l’instant, cela revient à faire appel à des bureaux d’études pour réaliser des mesures d’impacts. Nous militons pour une simplification des démarches, en se fondant sur un logigramme et la cartographie des sols d’Alsace », indique Fabien Metz. « Ce sont des sujets compliqués », euphémise-t-il. D’où l’importance que la profession agricole soit efficacement représentée dans les instances qui gèrent la ressource en eau. Notamment pour faire passer le message que, limiter les prélèvements, sans améliorer la réalimentation de la nappe revient à donner des coups d’épée dans l’eau.

Détection de métabolites de produits phytosanitaires dans l’eau potable

Un feuilleton à rebondissements

Technique

Publié le 21/02/2023


Le point de départ de ce feuilleton est la mise à jour de la liste des paramètres mesurés dans l’eau potable par l’Agence régionale de santé (ARS), suite à la parution des résultats de l’inventaire de la qualité des eaux souterraines par l’Aprona, en 2017. Il avait révélé de nombreuses détections de produits phytosanitaires et de leurs métabolites dans les eaux souterraines. Un nouveau contrôle sanitaire a été mis en place à partir de janvier 2021. Les premiers résultats ont été confirmés par d’autres analyses, qui ont mis en évidence des traces de métabolites de s-métolachlore et de chloridazone dans l’eau distribuée au robinet de certaines communes alsaciennes. À noter que le métolachlore est encore en vente mais est bien moins utilisé aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Quant à la chloridazone, elle est retirée du marché.

Pour comprendre la suite des événements, « il faut bien avoir en tête que le seuil réglementaire de potabilité, fixé à 0,1 µg (microgrammes) de molécule active ou de métabolite par litre d’eau, est purement réglementaire et a une vocation de surveillance. Il n’a rien à voir avec une quelconque toxicité ou risque pour la population. Le risque sanitaire, lui, est représenté par la Vmax (valeur maximale) lorsqu’elle est connue. Jusqu’à récemment, elle était de 510 µg/l pour le métolachlore ESA, soit 5 100 fois plus que la norme réglementaire », explique Nathalie Brobeck-Allard, cheffe de service Agronomie Environnement à la Chambre d'agriculture Alsace (CAA). À noter que lorsque la Vmax n’est pas encore définie par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), les départements et régions appliquent des valeurs approchées transitoires très différentes : « 0,1 µg/l, 0,3 µg/l dans le Grand Est, beaucoup plus en Bretagne, ce qui pose question… », pointe Nathalie Brobeck-Allard.

Des dérogations soumises à obligations

Or, « les teneurs mesurées dans l’eau potable allaient de 0,1 à 2 µg/l, le plus souvent de 0,2 à 0,8 µg/l ». Si le risque sanitaire était, a priori, négligeable, le seuil de 0,1 µg/l pour l’eau potable distribuée était effectivement dépassé, ce qui exposait les distributeurs ne respectant pas les normes réglementaires à des actions judiciaires, à des refus de payer des factures… Pour se protéger, les distributeurs peuvent demander à la préfecture une dérogation pour distribuer une eau non conforme aux normes réglementaires sur le paramètre des pesticides. Cette dérogation est un arrêté préfectoral, qui passe donc devant le Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (Coderst). Valable uniquement pour 3 ans et renouvelable une seule fois, elle implique des conséquences en termes de communication auprès des citoyens et de plans d’action. Le distributeur d’eau doit notamment communiquer sur la situation auprès de ses abonnés, mettre en place un volet curatif, comme une dilution de l’eau ou son traitement aux charbons actifs, et un volet préventif, qui permette de protéger et reconquérir la qualité de la ressource en eau. Volet préventif qui peut donc avoir des répercussions sur l’agriculture locale. Or à l’heure actuelle, « la profession n’a pas été associée, et nous ne savons pas s’il est prévu de mettre en œuvre des plans d’action, ni s’ils sont écrits, ni si les collectivités vont proposer un calendrier et une méthode pour les mettre en place, ni s’ils prendront la forme de recommandations ou d’obligations, d’interdictions », informe Nathalie Brobeck-Allard.

Le risque de toxicité des métabolites revue à la baisse

Dans le même temps, Syngenta, qui commercialise le s-métolachlore, a émis, en décembre 2021, la recommandation de ne pas appliquer cette molécule sur les aires d’alimentation de captages prioritaires. Et l’Anses a fixé de nouvelles conditions d’emploi pour les herbicides à base de s-métolachlore : ne pas dépasser la dose de 1 000 g/ha/an et ne pas appliquer sur parcelles drainées en période d’écoulement des drains.

Enfin, le 30 septembre 2022, un nouvel avis de l’Anses est paru et a reclassé en métabolites non pertinents, cette fois d’après des tests biologiques robustes, et non par défaut (c’est-à-dire par manque de données), les principaux métabolites de la matière active. Il en résulte que le seuil des 0,1 µg/l ne s’applique plus, et que c’est le seuil de vigilance, fixé à 0,9 µg/l qui doit s’appliquer. Par conséquent, bon nombre de dérogations accordées en 2022 ne sont plus nécessaires et devraient donc être abrogées. Suite au nouvel avis de l’Anses, moins de cinq unités de distribution d’eau potable seraient concernées par des dépassements du seuil de vigilance de 0,9 µg/l pour des métabolites de produits phytosanitaires en Alsace. Reste que ces péripéties sont arrivées peu ou prou au même moment que les bons résultats du partenariat Ermes 2018-2022 (lire aussi en pages 13 à 16), ce qui a eu tendance à invisibiliser les efforts qui ont été faits et leurs résultats. Reste aussi que l’agriculture a une nouvelle fois été désignée comme le coupable idéal dans un procès où le banc des accusés devrait compter bien d’autres suspects, à commencer par les consommateurs d’eau potable eux-mêmes, générateurs de micropolluants. Ce feuilleton se termine, à l’heure où nous mettons sous presse, par l’annonce faite par l’Anses d’engager la procédure de retrait des principaux usages des produits phytopharmaceutiques à base de s-métolachlore.

Élevages ovins

Lynx, y es-tu ?

Vie professionnelle

Publié le 13/02/2023


Ils se sont donné rendez-vous à cinq, dans la bergerie de Nicolas Schaeffer, située à Offwiller, à flanc de colline et en lisière de forêt… Un poste d’observation idéal, pour un prédateur aussi discret qu’efficace : le lynx. Car c’est lui que les cinq éleveurs soupçonnent d’être derrière les scènes de crime qu’ils ont découvertes ces derniers mois dans leurs parcs. En effet, le mode opératoire est identique : une seule brebis à chaque fois, saisie au niveau de la gorge, mise à mort par section de la trachée, et consommée au niveau de la tête. Le reste du troupeau, lui, est indemne et calme. Rien à voir avec les attaques de loups, qui font généralement un carnage et laissent derrière eux une troupe affolée. Rien à voir non plus avec les effets d’une intrusion de chien errant. Ici, on a plutôt affaire à un gentleman prédateur, qui choisit sa proie (ce sont souvent des brebis avec un agneau), la guette, et l’attaque au moment opportun. Mais tout de même, c’est bien du gagne-pain des éleveurs dont il s’agit. Et ces supposées attaques de lynx se répètent.

Nicolas Schaefer en a relevé deux : début août et fin novembre 2022, avec à chaque fois une brebis prédatée, dans deux parcs différents. Christian Nagel et Sandrine Roth, éleveurs à Gundershoffen, ont eu deux brebis attaquées, le 6 puis le 7 décembre, dans un parc situé à Niederbronn. Quant à Stéphane Huchot, éleveur à Preuschdorf, il a déjà trouvé une première brebis avec ces marques caractéristiques à l’automne 2020. « Je n’ai pas fait de déclaration à la préfecture. Mais mon père, âgé de 72 ans, m’a dit qu’il n’avait jamais vu ce type de morsure. » Au printemps 2021, rebelote. Cette fois, Stéphane Huchot fait venir des chasseurs. Eux aussi trouvent les traces laissées par l’attaquant « bizarres ». Cette fois, Stéphane Huchot fait une déclaration auprès des services de l’État et, suite à l’expertise des agents de l’Office français de la biodiversité (OFB), le cas est « avéré ». Tout comme un autre cas, avéré à l’automne 2022. Rapidement suivi d’un autre, perpétré le 27 novembre, avec des symptômes très similaires au précédent. Stéphane Huchot s’attendait donc à ce que cette attaque soit également « avérée », et donc à pouvoir bénéficier de l’indemnisation qui s’ensuit. Mais, à sa grande surprise, le cas n’a pas été « avéré », et l’indemnisation s’est envolée.

Un doute difficile à supporter

Et c’est bien ce qui chipote les éleveurs. « Nous ne sommes pas contre la réintroduction du lynx. Mais on aimerait bien que la gestion des conséquences évolue. En l’état actuel des choses, on n’est jamais sûr de rien. Tout ce qu’on sait, quand une attaque est « avérée », c’est qu’une prédation est soupçonnée et que le lynx ne peut pas être écarté. Mais on ne sait rien de plus, notamment s’il s’agit plutôt d’un lynx, d’un loup, d’un chien errant… Il n’y a pas vraiment de conclusion, uniquement des présomptions », expose Stéphane Huchot. « Nous pouvons tout à fait comprendre que la situation est compliquée. C’est nouveau pour tout le monde. Y compris pour les services de l’État, qui doivent apprendre à distinguer les traces laissées par le lynx. Mais c’est notre gagne-pain qui est en jeu, et nous avons du mal à supporter d’être laissés dans l’incertitude, d’autant plus que le phénomène prend de l’ampleur », renchérit Nicolas Schaeffer.

Autre sujet de frustration pour les éleveurs : lorsque les experts viennent, ils ne se prononcent pas. « Ce ne sont pas les techniciens qui expertisent l’animal qui rendent le verdict, ce sont des gens dans des bureaux. Et nous, on reçoit juste un courrier pour nous dire si oui ou non, on sera indemnisé. On aimerait bien avoir les résultats de l’expertise, pour savoir sur quelles preuves ou absence de preuves les experts se fondent pour décréter si oui ou non il s’agit d’une prédation qui donne lieu à indemnisation », argumente Stéphane Huchot. Ainsi, une des attaques perpétrée dans la troupe de Sandrine Roth et Christian Nagel va donner lieu à une indemnisation. Mais l’éleveuse n’a reçu aucun compte rendu. C’est l’animatrice du syndicat ovin qui lui en a fait la lecture par téléphone. Il y est noté que l’indemnisation est accordée, « le doute devant bénéficier à l’éleveur ».

Pour mieux saisir les mystères que recèle cette formule alambiquée, les éleveurs aimeraient être davantage impliqués dans les expertises.  « Nous ne sommes pas des experts en grands prédateurs, certes. Mais nous sommes des experts en élevage ovin. Et nous savons faire la différence entre une brebis morte de maladie et consommée par des charognards, et une brebis prédatée. » Stéphane Huchot a d’ailleurs mené une expérience sur une brebis prédatée un samedi, et qui n’a donc pu être expertisée que le lundi matin : « Je l’ai laissée sur place avec une caméra de vidéosurveillance : aucun charognard ne s’est attaqué au cadavre durant tout ce laps de temps. Donc la thèse de la mort naturelle et de la consommation par des charognards, je n’y crois pas. D’autant que nous passons tous les jours dans nos parcs. » Et puis, pourquoi un charognard se limiterait à consommer la gorge et la tête des brebis alors qu’il pourrait se régaler des gigots, s’interrogent encore les éleveurs. Et les renards ? Les éleveurs sont formels : ils s’attaquent aux agneaux, pas aux brebis.

Davantage de concertation et de reconnaissance

Lorsqu’ils ont été réintroduits dans les Vosges, certains lynx étaient équipés de colliers permettant de les géolocaliser. Les éleveurs ont donc demandé à l’administration si ce secteur des Vosges du Nord abrite des lynx, mais ils n’ont jamais obtenu de réponse claire. Sans doute par crainte que les félins ne soient abattus. Rappelons que le lynx est une espèce protégée, et que sa chasse est donc interdite. Reste que « les chasseurs du coin constatent des attaques similaires sur le gibier », rapporte Stéphane Huchot.

 

 

Enfin, les éleveurs regrettent d’avoir à supporter d’autres contraintes liées à la prédation sans indemnisation. Certains ont par exemple investi dans des patous, des chiens qui peuvent certes faire fuir un prédateur, mais qui coûtent cher en croquettes et qui peuvent aussi effrayer les promeneurs. Tous les éleveurs ceinturent aussi plutôt deux fois qu’une leurs parcs de protection, à l’efficacité limitée, comme en attestent les attaques constatées. Lorsqu’elle est avérée, la prédation donne lieu à une indemnisation de quelque 150 €, selon la valeur de l’animal, soit la valeur de la viande. « Or une prédation c’est aussi une journée passée à remplir des papiers, à recevoir des experts », souligne Nicolas Schaeffer. Certains éleveurs en arrivent à hésiter à prendre la peine de déclarer les dégâts. « Mais il faut le faire pour que les statistiques soient justes », encourage Stéphane Huchot.

« Nous savons que nous devons cohabiter avec les grands prédateurs. Et nous sommes prêts à le faire. À condition d’être davantage informés et impliqués. Pourquoi pas en étant formés, pour que les expertises puissent être menées en concertation, en bonne intelligence et en toute transparence », résume Stéphane Huchot.

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