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Bérengère de Butler

Bérengère de Butler est journaliste à l'Est agricole et viticole.

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Comptoir agricole Élevage

Comptoir agricole : l’activité élevage progresse

Élevage

Publié le 15/12/2021

L’activité porcs de boucheries, qui constitue le plus gros de l’activité porcine, a connu une forte augmentation, avec 11 000 porcs collectés en plus (voir infographie). « Il s’agit de porcs provenant de nouveaux apporteurs, et d’animaux provenant des producteurs historiques, qui ont amélioré la productivité de leur élevage pour profiter d’un marché porteur », commente Romain Gerussi, responsable de la filière élevage au Comptoir agricole. À noter que 96 % des porcins collectés par le Comptoir agricole sont valorisés par l’entreprise Socopa, située à Holtzheim. L’épidémie de Covid-19 a impacté l’activité : de novembre à février, l’enlèvement de près de mille porcs a dû être reporté, soit la moitié de la production. Un volume qui a été résorbé depuis.

« Quelque 3 600 porcs de boucherie, soit 5 % du volume collectés, sont engagés dans des démarches de filière, que ce soit avec Cheville Est, Cœur paysan, ou encore la boucherie Riedinger Balzer. » Le Groupe Élevage travaille à une meilleure valorisation des porcs élevés en Alsace. Principale difficulté : valoriser l’ensemble de la carcasse. « Nous menons des essais pour apprécier comment tenir au mieux l’équilibre matière première, par exemple en adaptant les méthodes de découpe des carcasses », indique Romain Gerussi. Pour les porcins d’élevage, quatre des onze fournisseurs de porcins de 8 kg bénéficient de débouchés contractualisés, ce qui permet de sécuriser 90 % des débouchés. Pour les porcins de 25 kg, seuls deux fournisseurs ont pu contractualiser leurs relations avec leurs clients.

Le marché du porc dicté par le Covid

Le marché du porc a été fortement influencé par la crise sanitaire, qui s’est traduite par une baisse d’activité dans les abattoirs, notamment en Allemagne en avril 2020, donc par des reports de livraison dans les élevages. Conséquence : une baisse de 55 cts du cours en 18 semaines. Après un sursaut durant la période estivale, les marchés ont rechuté à cause de l’épidémie de peste porcine africaine (PPA), en Allemagne, apparue en septembre 2020, qui s’est traduite par un arrêt des importations chinoises et asiatiques de porcs. « De nouveaux cas sont détectés en Allemagne. Et les prochains sur la ligne de progression de l’épidémie, c’est nous », glisse Romain Gerussi. Les cours sont remontés au printemps 2021. Avant de dévisser suite à l’arrêt brutal des importations chinoises : « En deux ans, la Chine a retrouvé son niveau de production d’avant la PPA, qui l’avait décimé de moitié », poursuit-il. Une catastrophe sur les marchés européens, et pour les producteurs, confrontés dans le même temps à une hausse du prix de l’aliment. « Le marché devrait se maintenir durant l’hiver, et pourrait redémarrer en mars, en fonction de l’évolution de la 5e vague… », avance prudemment Romain Gerussi.

Egalim 2 entre en application

Un sujet a particulièrement marqué l’actualité porcine cette année, l’évolution de la réglementation sur la castration des porcins, qui entre en vigueur au 1er janvier 2022. Socopa, débouché ultra-majoritaire des porcs alsaciens, a d’ores et déjà fait connaître ses exigences qui se traduisent, pour les éleveurs alsaciens, par la nécessité de poursuivre les castrations, dans le respect des nouvelles exigences réglementaires. À savoir : avant sept jours d’âge, avec une anesthésie locale et une antalgie, par des éleveurs ayant suivi une formation avant le 1er janvier 2022, et avec un passage du vétérinaire sanitaire dans les six mois. Une formation a donc récemment été organisée par le Groupe Élevage. Dernier point d’actualité, et non des moindres pour la filière porcine : « Suite à la nouvelle mouture de la loi Egalim, un contrat doit être signé avec Socopa d’ici la fin de l’année, avec des prix tunnels et une prise en compte des coûts de production. » Un contrat qui devra prendre en compte le surcoût de l’injection d’anesthésiant, soit quelque 2 cts par animal.

La décapitalisation du cheptel bovin continue

Au niveau des bovins, l’activité boucherie est en hausse, légère pour les jeunes bovins, plus marquée pour les réformes, en système allaitant comme laitier. Et, comme le commerce des bovins maigres est également dynamique, notamment en veaux de huit jours, l’activité bovine enregistre une hausse globale de 3,5 %. Résultat : le Comptoir agricole collecte environ un tiers des animaux qui sont mis en marché dans le Bas-Rhin. Les quelque 37 800 animaux collectés au niveau de Cloé ont été orientés vers 41 destinations, correspondant à 21 clients différents : en tête, Bigard-Charal-Socopa (43 %), Elivia (28 %), Sicarev (14 %) et Unebio (3,5 %). Un bon résultat pour le Comptoir agricole, mais qui traduit une réalité moins heureuse : la décapitalisation du cheptel. « La population bovine s’effrite, en élevage laitier comme allaitant. Les abatteurs commencent à s’en préoccuper parce qu’à terme il risque d’y avoir un manque d’animaux pour faire tourner les abattoirs », indique Romain Gerussi.

Certains jeunes bovins (JB) de races à viande, qui représentent 60 % de l’activité, bénéficient de contrats, par exemple avec Charal pour les jeunes limousins de moins de 22 mois, ou avec Charolux (démarche visant à promouvoir la viande bovine française de qualité sur le marché allemand). « Aujourd’hui ces contrats sont caducs, car le prix minimal qui avait été fixé est dépassé par les cotations d’aujourd’hui, constate Dominique Daul, président de la section bovine. Le marché nous a rattrapés et tant mieux, parce que nous partions de très loin. » À noter que la majorité des JB de types laitiers (54 %) est contractualisée avec McDonald’s.

La dynamique Label rouge se poursuit

Pour mieux valoriser les vaches allaitantes, et dégager de la plus-value pour les éleveurs, Cloé et le Comptoir agricole misent sur le Label rouge. 33 éleveurs sont désormais engagés au niveau du Comptoir agricole, et 228 pour Cloé. « L’enseigne Cora a été la première à adhérer à la démarche, les autres suivent », se félicite Romain Gerussi. Dernière en date à avoir rejoint le partenariat : Système U. Grâce à cette dynamique, la demande pour la viande Label rouge a triplé en 18 mois.

Denis Fend, directeur du Comptoir agricole, a commenté le compte de résultat de l’Organisation de producteurs. Les chiffres d’affaires des activités bovine et porcine sont équilibrés, à 16 M€ pour chaque filière, soit une hausse de 2, 5 %, limitée par la baisse du prix du porc. « Le résultat, après redistribution des compléments de prix, s’élève à 69 000 € contre 77 000 € pour l’exercice précédent. Cela fait cinq ans que le Comptoir agricole a repris l’activité de Copvial, une opération qui s’est avérée une réussite grâce aux éleveurs qui sont restés présents, grâce au partenariat avec Cloé, et à la sécurité financière que notre groupe a apportée. » Un travail d’équipe qu’il s’agit de poursuivre pour le bien-être des éleveurs alsaciens !

Plaidoyer pour le foie gras

Vie professionnelle

Publié le 07/12/2021

Lundi 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas, « le foiegrasgate » renaît de ses cendres. Cette fois il est largement évoqué lors d’une conférence de presse conjointe de la Chambre de commerce et d'industrie (CCI) Alsace Eurométropole, de la Chambre de métiers d’Alsace (CMA) et de la Chambre d’agriculture Alsace (CAA). « Je n’ai rien contre les convictions personnelles, mais lorsqu’on représente une ville, on se doit de garder mesure et de ne pas être dans le dogmatisme », a lancé Jean-Luc Hoffmann (CMA). « Jeter le discrédit sur un produit emblématique de la ville de Strasbourg, c’est dangereux, et cela remet en cause une tradition gastronomique ancestrale. Aussi, je demande que le foie gras soit remis au menu des réceptions de la Ville de Strasbourg. Je n’imagine pas le maire de Bordeaux supprimer le vin de Bordeaux des événements officiels. Une ville ne se gère pas selon le bon vouloir de certaines associations. Les décisions prises doivent être discutées et partagées. On parle beaucoup de démocratie participative. Mais quand on apprend qu’une telle décision a été prise depuis un an, en cachette, on se demande où est la démocratie participative. Moi, je ne la vois plus. Une ville n’appartient pas à ses élus mais à ses habitants », a déclaré Jean-Luc Heimburger (CCI).

Denis Ramspacher (CAA) n’a plus eu qu’à apporter son soutien aux déclarations de ses homologues ! Et à rappeler qu’il est possible d’élaborer un repas de fête à base de produits alsaciens : « Vins, foie gras, volailles festives, il y en a pour tous les goûts. Les touristes l’ont bien compris puisqu’ils viennent aussi en Alsace pour passer de bons moments gastronomiques. » Il a rappelé que les palmipèdes gras sont élevés en semi-liberté jusqu’à l’étape du gavage, qui correspond à l’exagération d’un phénomène naturel de mise en réserve de graisses dans le foie avant les grandes migrations. « Les animaux sont préparés en gavage en étant au préalable nourris une fois par jour en grande quantité », a-t-il précisé. Même Josiane Chevalier, préfète de la Région Grand Est, a apporté son soutien aux producteurs de foie gras. D’abord en rappelant que les exploitations d’élevage sont régulièrement contrôlées par les services de l’État et « qu’aucune situation de maltraitance animale n’a été remontée ». Ensuite en estimant que « les gens devraient avoir la liberté de consommer ce dont ils ont envie, sans que les uns imposent leurs vues aux autres ». Enfin en rappelant que « le foie gras est né en Alsace ».

Ce plaidoyer pour le foie gras d’Alsace a été parachevé par les producteurs de foie gras eux-mêmes, représentés par Nicolas Lechner, président de l’association Gänzeliesel, qui regroupe 11 producteurs alsaciens de foie gras fermier, à la fois éleveurs, transformateurs et metteurs en marché, qui maîtrisent donc l’ensemble de la chaîne de production. Et par Gilbert Schmitt, de la ferme éponyme, producteur de volailles et de foie gras à Bischoffsheim : « Les animaux sont élevés durant 11 à 14 semaines, nourris avec une alimentation à base de céréales sans OGM, l’étape de gavage dure 9 à 13 jours », a-t-il précisé. Pour conclure, Josiane Chevalier a annoncé qu’elle irait prochainement visiter un élevage de palmipèdes gras.

Soutenir l’économie en limitant la propagation du virus, un équilibre fragile

Autre sujet d’actualité, la crise sanitaire. Jean-Luc Hoffmann a dit toute son inquiétude face à l’ampleur de la cinquième vague, qui se traduit avant tout par une hausse de la tension dans les hôpitaux, mais aussi par des annulations d’événements, qui laissent des artisans « au fond du trou », avec des dettes abyssales. Sans pour l’instant qu’aucunes mesures de soutien ne soient cette fois annoncées par le gouvernement : « Il faudrait réarmer les mesures de chômage partiel pour les entreprises de l’événementiel », a plaidé Jean-Luc Hoffmann. Pour soutenir l’économie locale, il a aussi espéré que le marché de Noël puisse se tenir jusqu’au bout. Il a donc appelé au respect des gestes barrières. Un appel relayé par Jean-Luc Heimburger : « Respecter les mesures barrières, qu’elles plaisent ou non, c’est soutenir les entreprises locales, et les familles qui en dépendent. »

Pour que les marchés de Noël restent ouverts tout en contrôlant la propagation du virus, des mesures spécifiques ont été mises en place, comme des espaces dédiés à la restauration, la diffusion de messages rappelant l’obligation du port du masque, la présentation du pass sanitaire pour l’accès aux marchés des places Broglie et Kléber, des opérations de contrôle du port du masque… Ce lundi 6 décembre, Josiane Chevalier a indiqué qu’elle allait demander l’extension de l’obligation de présentation du pass sanitaire pour l’accès à la place du Château, une mesure qui a pris effet dès le lendemain. Josiane Chevalier s’est dite consciente des difficultés rencontrées par les acteurs de l’économie locale et les a assurés du soutien de l’État : « Notre volonté de maintenir le marché de Noël va dans ce sens. » Mais l’État ne fera pas tout. Aussi a-t-elle lancé un appel à la vaccination, « pour ne pas entraver la liberté de ceux qui sont vaccinés », et au rappel « essentiel pour maintenir l’immunité ». Pour l’esprit de Noël, on repassera.

 

Circuits courts

La Nouvelle Douane fête ses sept ans

Vie professionnelle

Publié le 07/12/2021

Quelques jours après le « foiegrasgate », Jeanne Barseghian, maire de Strasbourg s’est rendue à la Nouvelle Douane pour une visite commentée du magasin et du marché des producteurs le jouxtant, à l’occasion des sept ans de la boutique. Mais l’heure était à la réconciliation, et la spécialité alsacienne a à peine été évoquée par Denis Ramspacher, président de la Chambre d’agriculture Alsace, qui « se doit de défendre l’ensemble des agriculteurs qui contribuent à la gastronomie alsacienne, dont les producteurs de foie gras, car ils contribuent à l’attractivité touristique et à la dynamique économique de l’Alsace ». Une petite pique prestement contenue par l’édile : « Il y en a pour tous les goûts sur le marché de Noël ». Fin du gate.

Il faut dire que ce n’était pas l’objet de la rencontre, dédiée aux sept ans de la Nouvelle Douane, mais aussi, par extension, aux circuits courts, afin d’inciter les Strasbourgeois à consommer local durant les fêtes de fin d’année. Car en ces temps troublés, même si les circuits courts et locaux cochent bien des critères d’une consommation plus responsable (emplois non délocalisables, limitation des transports, fraîcheur des produits, soutien à l’économie locale…), y avoir recours « ne va pas de soi », constate Jeanne Barseghian. « La crise sanitaire a été à double tranchant », développe-t-elle. Il y a d’abord eu un engouement très fort pour la consommation locale. Puis des impacts sur les processus d’approvisionnement, les coûts des matières premières… Aussi la Ville a la volonté de « communiquer sur les circuits courts, sur leur capacité à réduire notre empreinte environnementale tout en fournissant une alimentation saine et de qualité », a déclaré Jeanne Barseghian, qui a assuré les représentants de la Nouvelle Douane du soutien de la Ville.

« Certains consommateurs vont devoir faire des choix »

En effet, le développement de la Nouvelle Douane, ne va plus non plus de soi. « Après des premières années de forte croissance, avec une hausse du nombre de producteurs, de références, de la fréquentation, du chiffre d’affaires, nous arrivons à un plateau », indique Johan Legroux, directeur de la Nouvelle Douane. La crise sanitaire a évidemment joué : « Nous avons bien travaillé pendant le premier confinement, ce qui nous a permis de maintenir notre chiffre d’affaires, ce qui est une bonne performance comparée aux autres commerçants », poursuit le directeur. Mais au fur et à mesure que les vagues s’enchaînent, les choses se gâtent : « Rien n’est plus comme avant. Les gens sont en perte de repère. Avec la dégradation de leur pouvoir d’achat, certains consommateurs vont devoir faire des choix », constate Philippe Boehmler, président de la Nouvelle Douane, qui a donc appelé de ses vœux à ce que la Ville et la Chambre d’agriculture poursuivent leur partenariat, qui a vu naître la Nouvelle Douane.

Pour fidéliser sa clientèle, l’enseigne investit désormais dans la communication. Avec 21 producteurs associés et 50 en dépôt-vente, la gamme de produits est suffisamment vaste. Un site de vente en ligne a été créé, et fonctionne, mais ce n’est pas le cœur de métier de la Nouvelle Douane : « Nous sommes un magasin de centre-ville. Les gens aiment venir, choisir leurs produits, discuter avec les producteurs », analyse Johan Legroux. C’est vrai aussi pour les producteurs. Même s’ils rencontrent des difficultés à venir jusqu’au centre-ville pour effectuer leurs livraisons, le contact avec les consommateurs les porte : « C’est une vraie fierté de pouvoir échanger sur notre métier, d’être présent jusqu’au bout de la chaîne », affirme Philippe Boemler.

Pelletiser la laine de mouton pour la valoriser en tant qu’amendement

Technique

Publié le 07/12/2021

Il y a belle lurette que la laine de mouton ne vaut plus grand-chose. Du moins la laine issue des brebis prolifiques élevées en Alsace, de qualité moyenne. Jusqu’à présent, elle était encore cherchée par des négociants, qui l’achetaient pour l’exporter en Asie, au Moyen-Orient, « au mieux 30 cts/kg, plutôt 15 cts/kg », rapporte Jean-Pierre Saulet Moes, conseiller ovin à la Chambre d’agriculture Alsace. Désormais, la laine est parfois donnée, quand les négociants viennent. Parfois, ils ne viennent plus. En tout cas, la laine ne rémunère même plus la tonte, et les perspectives ne sont pas meilleures, notamment parce qu’il y a de la laine en stock. Dommage, car la laine constitue une matière première renouvelable, qui présente de nombreuses propriétés intéressantes : grâce à ses fibres, qui emmagasinent l’air, elle est isolante, elle absorbe l’humidité, elle est ignifuge…

Des projets qui fleurissent

Aussi, les initiatives pour mieux valoriser la laine fleurissent. En Alsace, Isabelle Norboge a créé une filière et une marque « Fleur de laine », en Moselle, le projet coopératif Mos-Laine vise à investir dans une unité industrielle de transformation de la laine en feutre, et le syndicat ovin du Bas-Rhin envisage de transformer la laine en pellets, valorisés en tant qu’amendement. Un projet qui a été présenté aux éleveurs le 23 novembre en présence de Lahcène Charrouf, directeur des ventes pour la France de la société Ecokraft, une société allemande, créée en 2013, spécialisée dans l’élaboration et la commercialisation de solutions de pelletisation.

Pour illustrer le procédé, il fait circuler des bocaux : l’un comprend de la laine brute, issue de la tonte, le suivant de la laine broyée, à l’aspect peluché, et le dernier des bouchons de laine granulés et pressés, soit le produit fini attendu avec ce procédé. Il précise un point important qui conditionne la faisabilité du projet : « Nos outils peuvent presser toutes sortes de matières, notamment des produits connexes de l’agriculture, de la sylviculture (copeaux, sciure… ), moyennant des réglages qu’il s’agit de déterminer en nous envoyant des échantillons des matières à compresser. » L’une des missions de Lahcène Charrouf pour Ecokraft est d’ailleurs la suivante : prospecter les entreprises alsaciennes pour identifier les activités qui produisent des coproduits qui gagneraient à être pelletisés.

« Plus la laine est sale, mieux c’est »

La laine des moutonniers alsaciens en fait partie. Même si elle présente un inconvénient : « La laine est une matière très difficile à broyer, du fait de ses fibres longues, qui risquent de coincer les rotors. » La société Ecokraft a donc développé un procédé spécial afin d’obtenir un produit homogène malgré ces spécificités. La laine broyée est ensuite stockée dans un conteneur, où elle doit être mélangée à un autre composé.

En effet, « la laine se décompose très lentement, sur plusieurs mois. Elle libère très progressivement les éléments fertilisants qu’elle contient. Elle gagne donc à être mélangée à une substance qui libère des nutriments directement assimilables par les plantes », argumente Lahcène Charrouf. Cette étape sert aussi à amalgamer la laine, avant qu’elle ne soit granulée dans une presse, qui produit des granulés de différentes tailles, et des particules fines. Ces dernières, ainsi que les plus petits granulés, sont récupérés grâce à une étape de tamisage, et réinjectés dans le processus de production.

En bout de chaîne : des granulés bien calibrés, prêts à être conditionnées en big bag, en sacs, ou à être commercialisés en vrac. « Dans la presse, la température monte à 90 °C, il faut donc prévoir une phase de refroidissement avant le conditionnement. C’est aussi durant cette phase que les granulés durcissent », prévient Lahcène Charrouf. Autre point d’attention : « Pour que les granulés se tiennent, ils doivent être formés avec des produits présentant une humidité de maximum 20 % ». Cela écarte d’office certains produits, comme le lisier, le fumier. Par contre, bonne nouvelle : pour que les granulés se tiennent, « plus la laine est sale, mieux c’est ». Ce qui dispense d’une étape de lavage.

Saturer l’outil avec d’autres intrants

D’un point de vue pratique, Lahcène Charrouf précise qu’il est possible de s’équiper de tout ou partie de ces outils, qui bénéficient d’une garantie d’an après leur mise en service. L’unité de pelletisation entière, telle que décrite ci-dessus, requiert un local de 150 à 200 m2. Pour la laine, le rendement horaire attendu est l’un des plus faibles : 150 kg/h. « Si on la mélange à d’autres intrants, il est possible d’améliorer la cadence », précise Lahcène Charrouf. Mais pour lui, pas de miracle à attendre, elle ne dépassera pas 200 kg/h. D’après les estimations de Lahcène Charrouf et de Jean-Pierre Saulet Moes, la production de laine alsacienne mobiliserait l’unité environs sept semaines par an, ce qui permettrait de produire 40 t de pellets par an. Or l’outil est en capacité de produire 248 t de pellets par an.

La rentabilité de l’investissement est donc assujettie à la pelletisation d’autres intrants, que ce soit en mélange avec de la laine, ou en alternance. Jean-Pierre Saulet Moes insiste : « Il faudra trouver des moyens de saturer l’outil. » Pour Lahcène Charrouf, ce ne devrait pas être un problème, puisque les machines sont capables de pelletiser toutes sortes d’intrants, comme de la luzerne, pour l’alimentation du bétail, de la paille, pour les litières, du miscanthus, du bois. Ainsi, il est possible de proposer l’élaboration de granulés de bois en prestation de service aux agriculteurs qui ont des haies à entretenir.

Un amortissement plus ou moins long selon les scénarios

D’un point de vue financier, Lahcène Charrouf chiffre cette unité de pelletisation à 250 000 €, un tarif qui comprend aussi l’hygiénisation de la laine. En effet, l’apport de laine non hygiénisée dans le sol est interdit par la réglementation. « La laine doit être exposée à plus de 100 °C durant plusieurs heures afin d’obtenir l’agrément pour pouvoir exploiter le produit fini. En Allemagne, les autorités sont plus souples, les producteurs peuvent profiter de la chaleur produite par les unités de méthanisation pour le faire. Pour répondre aux exigences réglementaires françaises, il va falloir créer un outil spécifique », annonce Lahcène Charrouf. Ce qui va inévitablement renchérir le coût de l’unité.

Avec une hypothèse de commercialisation des pellets en vrac et en circuit long, l’investissement peut être amorti sur 10 ans. Lorsque les pellets sont conditionnés, le prix de vente augmente, tout comme le coût de la main-d’œuvre et des consommables, mais la marge est plus intéressante, donc la durée d’amortissement passe à 4,5 ans. Lorsque les pellets sont conditionnés et en partie commercialisés en direct, la marge augmente encore et l’amortissement passe à 1,4 an. Autre hypothèse simulée : la production de vrac à laquelle s’ajoute trois mois de prestation de granulation de laine pour d’autres éleveurs que les adhérents au syndicat. Un scénario qui ramène aussi de la marge brute par rapport à l’hypothèse de base, et qui permet d’amortir la ligne de production en 5 ans.

Des producteurs se sont déjà lancés dans la production d’amendements à base de laine de mouton, comme Markus Hofmann, en Allemagne. Sur internet, des références existent, notamment sous les marques Molly, Compo, vendues à des tarifs de 10 - 15 €/kg. Il reste désormais aux adhérents du syndicat ovin à peser le pour et le contre, à s’accorder sur une stratégie, avant de se lancer, ou pas, dans l’aventure. Sachant que d’autres pistes pour mieux valoriser la laine sont envisageables, comme la fabrication d’isolant pour les bâtiments. Mais cette fois, elle doit être propre.

Maxime Ott, collectionneur

Du houblon plein la tête

Cultures

Publié le 07/08/2021

Maxime Ott est tombé dans le houblon quand il était petit. Son père, Philippe Ott, est salarié de l’exploitation du lycée agricole d’Obernai. Aussi, lorsqu’il était enfant, sa mère l’emmenait parfois sur le lieu de travail de son père : les houblonnières. De ce père, il tient son goût pour l’agriculture, qui le guide dans son cursus scolaire : un bac pro Conduite et gestion de l’entreprise agricole (CGEA), suivi d’un BTS Agronomie et productions végétales (APV). En parallèle, dès ses 16 ans, tous les étés, toutes les vacances, il travaille comme saisonnier dans la ferme du lycée. Une activité qu’il a poursuivie pendant le premier confinement et qui a débouché, en août 2020, sur une embauche à temps plein et en CDI. Depuis, Maxime Ott travaille avec son père dans les 30 ha de houblonnières bio du lycée, dont 5 ha sont consacrés aux expérimentations, notamment variétales.

Sur les traces du houblon

La passion de Maxime Ott pour le houblon ne s’arrête pas à son travail. Elle occupe également son temps libre. En effet, le jeune homme, âgé de 20 ans, nourrit une passion pour l’histoire du houblon, « particulièrement à partir de la fin des années 1950 », précise-t-il. Et plus particulièrement encore, pour les premières cueilleuses qui ont à cette époque remplacé la main de l’homme pour séparer les cônes des lianes.

Cet intérêt est né lorsqu’un livre sur les cueilleuses, édité par le musée allemand du houblon de Wolnzach, est tombé entre ses mains. Le fait que le livre n’existe que dans la langue de Goethe ne l’a pas arrêté : « Je l’ai traduit à l’aide d’un traducteur en ligne. Puis je l’ai relu. Et j’ai commencé à faire des recherches », décrit-il en déployant deux énormes classeurs. Si l’histoire des cueilleuses est documentée en Allemagne, il ne trouve pas d’équivalent en Alsace. Il en discute avec son grand-père, fouille sur internet et, de fil en aiguille, il trouve un livre sur la commune de Mittelhausen qui mentionne l’arrivée de la première cueilleuse mécanique dans la commune. Il rencontre aussi d’autres passionnés du houblon, comme Jean-Marie Laugel qui collectionne les pulvérisateurs à houblon ; Hubert Gerber qui a œuvré à l’adaptation des échafaudages à la mécanisation du chargement des lianes, engendré par la démocratisation des cueilleuses ; ou encore Christian Kieffer, concessionnaire agricole à Hochfelden.

Un travail de mémoire

En faisant ses recherches, Maxime Ott effectue un véritable travail de mémoire sur l’histoire du houblon en Alsace. En effet, il n’existe aucun musée dédié à cet emblème alsacien. Alors, il a créé le sien. Au fil des pages de ses classeurs, il guide la visite : « L’inventeur de la première cueilleuse est Horst Emil Clemens, houblonnier à Sacramento, aux États-Unis qui, confronté à un manque de saisonniers, a construit un prototype en 1908. Il a été ensuite testé en Tasmanie, où la récolte du houblon s’effectue en mars, du fait de la saisonnalité de la culture qui est différente dans l’hémisphère sud, afin de pouvoir gagner du temps pour les éventuelles améliorations. Suite à la réussite des essais, 56 machines identiques ont été construites immédiatement pour récolter l’ensemble de ses houblonnières, en septembre », explique-t-il. « J’ai trouvé les brevets qu’il a déposés », précise-t-il en les sortant de leur pochette plastifiée.

Depuis cette première machine, le principe n’a pas beaucoup évolué : elles sont constituées de différents éléments rotatifs équipés de griffes, qui séparent les cônes des lianes et des feuilles. La partie basse de la machine correspond à un système de triage qui fonctionne grâce à des grillages et des systèmes d’aspiration. Ainsi qu’à un convoyeur, qui dirige les cônes vers les séchoirs.

En Alsace, les quatre premières cueilleuses sont arrivées en 1957, par train, en gare de Hochfelden. Trois d’entre elles étaient de marque belge (Allaeys) et la dernière de marque anglaise (Bruff), mais fabriquée en Allemagne sous licence par la société Scheibenbogen. D’une capacité de 220 lianes/heure (Allaeys Standard) à 500 (Bruff Typ B), elles étaient souvent achetées en commun par les agriculteurs au sein d’une Cuma, et un bâtiment spécial était construit à l’extérieur du village. « Entre les années 1960 et 1963, il y a eu une véritable explosion des marques. Les machines sont aussi devenues plus petites, ce qui a permis d’installer l’ensemble des équipements dans les bâtiments : la cueilleuse, la tour de séchage, les infrastructures de conditionnements. Cela s’est traduit par une modification de la conception des bâtiments, que l’on peut encore observer aujourd’hui. Selon la configuration des bâtiments, je peux dire quelle marque de cueilleuse il y avait dedans », sourit Maxime Ott.

De plus en plus de houblonniers ont pu s’équiper de leur propre cueilleuse et, petit à petit, les marques ont disparu. Aujourd’hui, il reste l’entreprise allemande Wolf « qui a développé un modèle proche de l’Allaeys. Les deux constructeurs se sont d’ailleurs livrés une véritable guerre commerciale, dont les Allemands sont sortis vainqueurs, les houblonniers allemands ayant préféré acheter une marque allemande », raconte Maxime Ott.

L’histoire continue

L’histoire des cueilleuses ne s’arrête pas là. Aujourd’hui, des « néohoublonniers » se lancent dans la culture du houblon. « Ils ont besoin de cueilleuses, donc ils rachètent des vieilles machines et ils les retapent. L’un d’eux, Édouard Roussez, houblonnier dans le nord de la France, s’est même spécialisé dans la réparation des cueilleuses », rapporte Maxime Ott.

Quant à lui, pour ne pas que l’histoire du houblon s’efface de la mémoire collective, il poursuit son œuvre « par plaisir, pour échanger avec les anciens, recueillir leur témoignage… Je collecte tout ce que je trouve, des plans, des prospectus, des articles, des photos… » Il invite donc les personnes en possession de documents relatifs à l’histoire du houblon à le contacter.

 

 

Sélection génétique en apiculture

Varroa destructor en cours de destruction

Élevage

Publié le 28/06/2021

Le varroa, l’ennemi numéro 1 des abeilles. Plus pour très longtemps ? Après avoir subi les conséquences de l’infestation des ruches par cette espèce d’acariens, parasites de l’abeille adulte ainsi que des larves et des nymphes, les apiculteurs ont appris à protéger leurs ruches avec des médicaments vétérinaires, en apiculture biologique comme en conventionnelle. Car Apis mellifera, l’abeille domestique, résiste mal, seule, aux attaques de Varroa destructor. Mais certaines abeilles résistent mieux que d’autres. Une particularité liée à des facteurs génétiques complexes, que des apiculteurs tentent de sélectionner pour rendre Apis mellifera plus résistante à son agresseur.

C’est l’objet de la fondation à but non lucratif Arista bee research (ABR), réunissant à la fois des scientifiques, des experts en apiculture, et des apiculteurs professionnels, maillon indispensable de la sélection d’abeilles résistantes au varroa. Actuellement plus de 120 éleveurs en Belgique, au Luxembourg, en France, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas, en Autriche, en Italie et aux États-Unis participent au programme. La fondation a été créée en 2013. En 2020, un groupe de 15 apiculteurs alsaciens a rejoint les rangs du réseau. ABR les soutient dans ce travail de sélection en employant plusieurs personnes, dont Guillaume Misslin, docteur en Biologie, spécialisé en génétique et épigénétique, également apiculteur avec son frère dans le Sundgau, et qui sillonne les routes d’Europe, pour suivre une dizaine de groupes d’apiculteurs.

Ce travail de sélection génétique est complexe. Première étape : inséminer une reine avec un seul mâle, de manière dirigée, alors que, dans la nature, une reine est fécondée par une douzaine de mâles différents, ce qui apporte une importante hétérogénéité génétique à l’essaim. Pour effectuer un accouplement dirigé, il faut donc disposer simultanément d’un mâle et d’une reine « mûrs ». Ensuite, « le mâle est récolté, avec un capillaire, sous un microscope. La reine est placée dans un tube, anesthésiée avec du CO2, et inséminée avec un capillaire », décrit Guillaume Misslin. Des manipulations qui exigent du matériel, et du savoir-faire. Une fois inséminée, la reine est placée dans une petite ruche, avec des abeilles qui vont l’entretenir. « Pour effectuer le phénotypage de sa descendance, il faut attendre que ces abeilles nourrices disparaissent, afin de ne phénotyper que les abeilles issues du croisement ». Sachant que l’une des conséquences de l’accouplement dirigé est que la reine ne va pas engendrer une grosse colonie.

Des abeilles cannibales

Vient ensuite la phase d’infestation avec le varroa, qui est introduit volontairement et à une pression élevée dans les colonies issues de la sélection, plus précisément dans les couvains. « Quelque temps après l’operculation, on ouvre les ruches et on effectue le phénotypage, basé sur le comportement des abeilles, c’est-à-dire qu’on observe ce qu’elles ont fait du varroa », explique Guillaume Misslin. Équipés de loupes binoculaires, les apiculteurs estiment le pourcentage du couvain qui est infecté par le varroa, ainsi que la proportion de varroas capables de se reproduire. « Si le couvain est peu infecté, et que les varroas qui subsistent sont peu ou pas capables de se reproduire, c’est que la reine et le mâle ont transmis aux ouvrières le bagage génétique nécessaire à la lutte contre le varroa », poursuit-il. Ce bagage génétique se traduit par un trait de comportement désigné par l’acronyme VSH, pour Varroa sensitive hygiene, dicté par l’expression d’un ensemble de gènes, et qui fait que « les abeilles VSH détectent les alvéoles du couvain infectées par le varroa, les ouvrent, et cannibalisent la nymphe qui se situe à l’intérieur, ce qui enraie le cycle de multiplication du varroa. Ces colonies prometteuses sont ensuite conservées, pour obtenir des reines qui propageront cette génétique VSH ».

Toutes ces opérations nécessitent une bonne dose de savoir-faire. Aussi Guillaume Misslin dispense régulièrement des cours d’insémination. « De plus en plus d’apiculteurs sont formés, ce qui a permis d’inséminer plusieurs centaines de reines depuis l’année dernière », se félicite-t-il. Il faut aussi savoir récolter les varroas, les manipuler pour infester les colonies test, effectuer le phénotypage… Ce travail, chronophage et fastidieux, est mené en parallèle chez tous les apiculteurs : « Nous organisons une séance de comptage en commun, le dernier week-end du mois de juillet, pour mutualiser les moyens », indique Guillaume Misslin. Amélie Mandel, coordinatrice de l’association pour le développement de l’apiculture (Ada) du Grand Est, précise : « Chaque apiculteur fait ce qu’il sait faire en autonomie. Mais les comptages prennent énormément de temps, c’est donc grâce au collectif que la démarche de sélection génétique peut être entreprise. »

Accélérer la sélection naturelle grâce à la technologie

En apiculture, il n’existe pas de station de sélection, chaque apiculteur façonne sa propre génétique pour élever des abeilles qui produisent suffisamment de miel, de manière régulière, qui ne sont pas agressives, résistantes, tout en maintenant un réservoir de diversité suffisant au sein de la ruche. C’est pourquoi l’idée n’est pas de sélectionner des reines résistantes au varroa dans des stations puis de les diffuser chez les apiculteurs. « Ça a déjà été fait aux États-Unis, et ça a été un échec car ces reines ont été multipliées chez des multiplicateurs, qui les ont croisées avec du matériel génétique non-vecteur de la génétique VSH. Donc au final, ces reines estampillées VSH ont été vendues cher, alors que leur génétique VSH était diluée », indique Guillaume Misslin.

C’est pour éviter ce type de dérive que la fondation ABR préfère miser sur une sélection effectuée par et pour les apiculteurs, qui se diffusera automatiquement, de proche en proche, notamment au gré des échanges entre apiculteurs. « Il nous semble important que chaque groupe travaille avec sa génétique, mais il n’est pas impossible de mettre des apiculteurs en relation pour introduire une nouvelle génétique si le besoin s’en fait sentir », poursuit Guillaume Misslin. Stéphane Ollivier, apiculteur à Winkel (68), participe depuis deux ans au programme, il résume : « Si les apiculteurs n’étaient pas intervenus, le varroa aurait décimé 99 % des colonies d’abeilles domestiques. Seules quelques-unes, celles qui sont capables de vivre avec, auraient survécu et se seraient peu à peu multipliées. Nous cherchons à accélérer ce processus de sélection naturelle grâce à la technologie. »

À long terme, lorsque la génétique VSH se sera diffusée chez Apis mellifera, les apiculteurs espèrent pouvoir s’affranchir au moins en partie des traitements contre le varroa, qui ne sont agréables ni pour les apiculteurs ni pour les abeilles, dont l’efficacité est variable, mais qui sont toujours payants. « Les bénéfices attendus sont énormes, indique Stéphane Ollivier. À cause du varroa, nous avons des ruches qui doivent être traitées dès le mois de juillet, voire juin, ce qui implique de cesser la production de miel. » Une décision pas toujours facile à prendre pour les apiculteurs, qui tirent leur revenu du miel. Mais il en va de la survie de la ruche : « Si on arrête trop tard la production de miel pour effectuer le déparasitage, c’est là qu’il y a des pertes l’année suivante », poursuit Stéphane Ollivier.

Grâce à la sélection génétique, il sera possible de laisser ces ruches en production jusqu’à la mi-août, pour ensuite les déparasiter. Éric Bitzner, apiculteur à Russ (67), membre du projet depuis deux ans, confirme : « Certaines ruches atteignent le seuil de contamination critique en juin, avant la miellée du sapin, qui est très recherchée, donc importante pour les apiculteurs. Si rien n’est fait, ces ruches dépassent le seuil critique après la miellée du sapin. La sélection génétique doit nous permettre de retarder le moment où le seuil critique est atteint, voire de ne pas l’atteindre, en tout cas de pouvoir traiter avant que le seuil soit dépassé, tout en profitant de la miellée de sapin. »

Un travail de longue haleine, mais payant

Le programme de sélection a un coût, celui de l’encadrement, du matériel apicole, mais les apiculteurs n’ont pas à rémunérer ABR. La fondation peut soutenir les apiculteurs gratuitement grâce aux subventions et dons reçus par la maison mère, située aux Pays-Bas. « Pour l’instant ABR ne reçoit aucune subvention Française, mais espère en recevoir dans le future », précise Guillaume Misslin. Le projet demande aussi un investissement important en temps. Mais, à terme, les économies réalisées seront considérables : « Moins de pertes de colonies, des ruches qui seront productives plus longtemps, donc plus de miel, et moins de traitements, donc des abeilles plus saines, qui seront sans doute aussi plus résistantes aux autres perturbations de leur environnement », liste Éric Bitzner. Stéphane Ollivier note aussi des bénéfices connexes, comme « l’acquisition de connaissances, de nouvelles pratiques, une émulation entres les apiculteurs du groupe… » Guillaume Misslin conclut : « Les premiers apiculteurs à s’être lancés dans le programme, en 2014, commencent à avoir des résultats, ils traitent très peu contre le varroa, voire plus du tout. »

Concours général agricole (CGA) des pratiques agroécologiques prairies et parcours

L’herbe, un trésor de biodiversité

Technique

Publié le 22/06/2021

Cette année, le jury du Concours général agricole (CGA) des pratiques agroécologiques prairies et parcours du territoire des vallées de la Bruche et de Villé a arpenté 11 parcelles issues de 11 exploitations agricoles. L’objectif de ce concours étant de récompenser les pépites qui présentent le meilleur équilibre agroécologique, son jury est composé d’experts capables de juger des qualités d’une prairie (lire en encadré), et plus particulièrement cette année d’une prairie humide, puisqu’à chaque édition, le thème tourne entre les prairies sèches, humides, et mixtes.

Diversité d’animaux et de prairies

Le caractère humide de la prairie qu’elle a présenté cette année a d’ailleurs été le principal critère de choix de Julie Diette, de la ferme Humbert - Gaec Les Aviats à Urbeis. Sont aussi entrées en ligne de compte « la flore présente, les pratiques, comme la fauche tardive, et puis comme je participe depuis quatre ans j’essaie de présenter une parcelle différente à chaque fois », sourit la jeune femme. Elle présente succinctement son exploitation, un Gaec créé par son grand-père en 1984, qui était carreleur et qui s’est reconverti en agriculteur alors que la montagne se vidait de ses habitants. Julie est la quatrième associée de ce Gaec aux nombreuses activités : un élevage de 30 vosgiennes laitières dont les veaux mâles sont élevés pour la viande, soit 80 bêtes au total, des poules pondeuses, du maraîchage, des petits fruits et des vergers pour la production de yaourts. À la transformation du lait et de la viande s’ajoute la vente sur les marchés et dans les magasins de producteurs. En plus de ses associés, le Gaec emploie donc aussi un salarié. La parcelle présentée, située à Fouchy, fait partie des 120 ha de prairies, dont 45 ha de fauche, composés aussi bien de landes que de prairies de fond de vallée. Cette prairie, remise en état il y a 40 ans par son grand-père après une période d’abandon, fait aujourd’hui l’objet d’une MAE prairie humide, ce qui se traduit par une fauche tardive, après le 15 juin, et une fertilisation très modérée. « Nous réalisons en général deux coupes puis un pâturage à l’automne par les génisses. Il y a deux ans, nous avons apporté du compost de fumier », détaille Julie Diette. Elle enchaîne avec son ressenti sur la prairie : « Comme elle est située en zone humide, ce n’était pas forcément la prairie sur laquelle nous misions le plus. Mais, depuis quelques années, nous sommes très contents de l’avoir, car elle résiste bien à la sécheresse, c’est là qu’elle exprime le mieux son potentiel. Elle est productive, avec une bonne qualité fourragère, et le foin se sèche bien ». Elle conclut : « Le mot d’ordre sur notre ferme, c’est la diversité, que ce soit en matière de prairies ou d’animaux. Les moins productifs ont leur place, ils apportent d’autres choses. »

« La pimprenelle, ça a un goût de concombre, j’en mets dans les salades »

Le décor planté, le jury s’enfonce dans la prairie. Chacun la regarde d’un œil différent selon sa spécialité. Les botanistes égrainent les noms des espèces au fur et à mesure de leur détection : « du plantain, et de la flouve odorante, c’est bon pour le côté aromatique des fourrages, car la flouve contient de la coumarine, des grandes marguerites, des gaillets, achillea ptarmica, ou herbe à éternuer, une espèce rare, trèfles, silènes, myosostis, attention au fossé, carex, angélique, fenouil, salicaires, saule trèfle, oseille, pimprenelle - ça a un goût de concombre, j’en mets dans mes salades… » En bruits de fond, les eaux du Giessen bruissent, les oiseaux chantent, les insectes crissent. Le soleil tape de plus en plus fort, soulevant les odeurs d’herbe et de terre mouillée. Car, arrivés au milieu de la parcelle, son caractère humide s’affirme : les pieds des jurés s’enfoncent dans une terre gorgée d’eau. Après avoir franchi trois fossés, vestige des limites d’anciennes parcelles qui servent aujourd’hui à la fois à irriguer et à drainer la parcelle, les jurés se regroupent. C’est le moment de débriefer.

Les fossés, vecteurs d’une microtopographie favorable aux insectes

Sylvain Plantureux décrit une parcelle « à la productivité importante toute l’année, mais caractérisée par une prédominance des graminées, houlque laineuse, fléole et fétuque rouge, sur les légumineuses. Il y a beaucoup de diversité dans cette prairie, mais qui n’est pas très présente ». Il souligne aussi un problème de portance, et le manque d’ombrage. Par contre, il apprécie les fossés qui fonctionnent. Aussi, la prairie décroche un 6 (la meilleure note) en productivité, contre un 4 en valeur alimentaire : « Il y a beaucoup de tiges, peu de feuilles et de légumineuses, cela donne de la fibre, de l’énergie, mais pas beaucoup de PDI », argumente Sylvain Plantureux. Néanmoins, 63 espèces ont été trouvées sur cette parcelle, contre 30 en moyenne, ce qui illustre bien la diversité du milieu. Les botanistes décrivent aussi « une distribution homogène des espèces, ainsi qu’une bonne structuration des écosystèmes pour la faune et la flore ».  « Les fossés apportent beaucoup de biodiversité, avec une flore spécifique et sa faune associée », soulignent-ils encore, rejoints par Adrien Boillot, animateur Natura 2000 : « Les fossés créent une microtopographie qui fait que la barre de coupe va couper l’herbe plus haut, au-dessus de la ponte de Damier de la succise (papillon) ». Il précise : « En matière de protection des insectes, on ne peut pas préconiser un mode de gestion des prairies. Ce qu’il faut, c’est une diversité des pratiques, car les insectes ont tous des besoins différents ».

De la végétation, oui, mais avec des trous !

Les jurés apprécient aussi la strate buissonnante qui entoure la parcelle, ainsi que la ripisylve, même s’il y a de la Renouée du Japon, car l’espèce, invasive, est maîtrisée. Seul Régis Ambroise, spécialiste des paysages, émet une objection : il aimerait voir quelques trouées dans la ripisylve et le talus qui bordent la parcelle, afin d’avoir plus d’ouvertures et de points de vue. Et, s’il apprécie les arbres isolés sur le coteau qui surplombe la parcelle, il aimerait en voir davantage au sein même de la prairie. Enfin, même s’il y a relativement peu de fleurs au sein de la parcelle, la prairie décroche une bonne note en valeur apicole, car elle est entourée de fruitiers, d’acacias, qui permettraient d’y laisser des ruches toute l’année.

La restitution à l’éleveuse lui permet de confirmer certaines observations du jury : le côté très graminéen de la prairie peut s’expliquer par un historique de pâturage ovin. Quant au petit carré de rumex et d’oseille, il correspond à l’ancien emplacement de l’abreuvoir, donc à une zone qui a été passablement piétinée et fertilisée !

Soja

Beau démarrage malgré des semis tardifs

Technique

Publié le 13/06/2021

Positionner les semis des sojas n’a pas été une mince affaire cette année. Certaines parcelles ont été semées dès le 20 avril, un peu tôt au regard des températures, puisque les sojas ont ensuite patiné durant plusieurs semaines. « Il y a eu une fenêtre fin avril-début mai puis il a plu durant trois semaines », rappelle François Lannuzel, conseiller agricole à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA). Résultat : un quart à un tiers des sojas a été semé tard, fin mai-début juin. Un retard au démarrage qui a posé la question de la nécessité de changer de variété afin d’être sûr d’atteindre la maturité.

Classiquement, ce sont des variétés 00 à 000, donc assez précoces, qui sont semées en Alsace. Pour les variétés du groupe 000, « même si elles sont semées tard, elles pourront être récoltées vers fin septembre - début octobre », assure Aurore Baillet, ingénieure développement à Terres Inovia. Pour les variétés 00, il peut s’avérer plus compliqué d’atteindre la maturité, c’est pourquoi les techniciens ont parfois préconisé, dans certains secteurs, de changer de variété pour passer du groupe 00 au groupe 000 : « Le risque c’est d’avoir des gelées au moment du remplissage, donc un arrêt du cycle du soja. Mais, par ailleurs, c’est une plante qui se rattrape très bien », indique François Lannuzel.

Une particularité qui s’explique par la photosensibilité du soja : « Plus on le sème tard, plus il raccourcit son cycle, ce qui limite le risque de récolte tardive », souligne Aurore Baillet, qui précise que c’est d’autant plus vrai pour les variétés 00, qui peuvent réduire leur besoin en somme de température jusqu’à 100 degrés jours (DJ), contre 50 DJ pour les variétés 000. Le risque de gelée au remplissage est donc limité, car le décalage des dates de semis ne se retrouvera pas à la récolte, il sera plus restreint. « Tout dépend donc du niveau d’acceptation du risque », résume Aurore Baillet, et de la disponibilité des semences ! Ces semis tardifs auront-ils un impact sur le rendement ? Difficile à affirmer pour le moment, mais il est probable que le potentiel de rendement soit plafonné, parce qu’« il y aura peut-être un peu moins de nœuds, donc d’étages de gousses ».

Inoculation : indispensable mais inutile de forcer

Alors que tous les sojas sont désormais semés, la Chambre d’agriculture Alsace et Terres Inovia ont organisé une réunion sur une parcelle de Fabien Metz, à La Wantzenau, afin de faire le point sur les aspects techniques, et de présenter les travaux menés dans le cadre du Plan protéines (lire en encadré). Une des particularités du soja, c’est l’inoculation des semences avec des bactéries symbiotiques indispensables à la mise en place des nodosités. « L’offre commerciale est vaste, et tous les produits ne se valent pas », pose Aurore Baillet. L’institut technique a donc testé les différentes spécialités. Les résultats de ces investigations sont disponibles en ligne sur le site de Terres Inovia.

Certains aspects sont toujours valables : plus l’inoculation est réalisée proche du semis, mieux c’est, et la quantité d’inoculum se raisonne au poids de graines. « Nous n’avons jamais constaté de plus-value à réaliser une double dose d’inoculum dans nos essais, y compris dans les primo sojas », souligne Aurore Baillet. Quant au délai de retour, il dépend du contexte : « Dans les terres favorables, les bactéries vont rester efficaces jusqu’à 5 ans, mais dans les sols squelettiques, il faudra réinoculer les semences chaque année. Lorsque deux sojas se suivent, l’inoculation n’est pas nécessaire pour le second soja. Mais on peut faire une inoculation à demi-dose pour sécuriser le rendement ».

Généralement les agriculteurs réalisent l’inoculation à la bétonnière, mais il existe aussi des semences pré-inoculées, qui ont également été testées par Terres Inovia : « La qualité des nodosités obtenues est moins bonne, ce qui ne permet pas d’aller chercher tout le rendement », rapporte Aurore Baillet. Un résultat à mettre en regard de leur coût par rapport à des semences fermières inoculées manuellement. Quelle que soit la technique utilisée, il faut toujours vérifier la qualité de la mise en place des nodosités au moment de la floraison. D’autant plus cette année dans les semis précoces, soumis au froid et à la pluie, des conditions peu propices à leur formation. Si 30 % des plantes ne présentent pas de nodules, ou s’il y a moins de cinq nodules par plante, alors il est possible d’apporter de l’azote, de l’ordre de 80 à 100 unités, fractionnées en deux apports, à partir de la floraison, y compris en zone vulnérable.

Désherbage : gare à la sensibilité du soja

Le désherbage est un point délicat de la conduite du soja car la culture est sensible à certaines matières actives et peu de produits sont autorisés. Effectuer des faux-semis permet de réduire le stock d’adventices avant d’implanter la culture. Puis, dans le contexte alsacien, où le soja suit souvent un maïs, les techniciens préconisent d’effectuer un désherbage de prélevée, sachant que tous les produits autorisés (Mercantor Gold, Prowl…) présentent des restrictions d’usage, et qu’il vaut mieux les associer pour gagner en efficacité. Quand la protection de prélevée n’a pas été effectuée, la stratégie de post-levée se fonde sur le Pulsar, qui est phytotoxique pour le soja, mais qu’il détoxifie sans impact sur le rendement s’il est bien portant. Pour améliorer l’efficacité de l’opération, il est conseillé d’appliquer Pulsar dans des conditions humides, sur des adventices peu développées et en conditions poussantes. La stratégie préconisée est « d’intervenir à la sortie de la première feuille trifoliée à demi-dose avec une huile, puis de revenir 10 jours après ».

D’autres spécialités sont autorisées, mais sont spécifiques de certaines adventices, à utiliser en rattrapage, ne peuvent pas être mélangées au Pulsar, présentent des risques par rapport à la ressource en eau, ou encore sont plus chères au regard de leur efficacité que Pulsar, considèrent les techniciens. « Je préfère avoir un peu de phytotoxicité que des adventices qui profitent d’un défaut de sélectivité », résume Aurore Baillet. Dernier point d’attention au niveau du désherbage : certains produits utilisés sur maïs (Dicamba…) engendrent des problèmes de phytotoxicité sur soja, il est donc primordial de bien nettoyer les pulvérisateurs entre ces usages, sachant qu’un lavage à l’eau ne suffit pas.

Irrigation : économiser en début de cycle

« L’irrigation du soja se gère en fonction de sa sensibilité au stress hydrique, qui évolue au cours de son cycle », pose Jonathan Dahmani, conseiller en irrigation à la CAA. Aussi, irriguer avant l’apparition des premières fleurs ne sert à rien, ni après le moment où les premières gousses sont mûres. Entre ces deux stades, l’irrigation se raisonne en fonction du type de sol, un peu comme pour un maïs, sachant que pour un même niveau d’ETP, le maïs consomme plus d’eau que le soja, de l’ordre de 40 mm. Jonathan Dahmani préconise d’économiser cette eau durant la première partie de la campagne d’irrigation, mais surtout pas en juillet, car c’est là que se construisent les principales composantes du rendement. Freiner l’irrigation au début de la campagne permet d’éviter d’aller vers une culture luxuriante, dont les besoins en eau iront croissant, ainsi que d’éviter de rallonger les entre-nœuds, donc le risque de verse, sans pour autant favoriser la formation des gousses. Par ailleurs, il est conseillé d’arrêter d’irriguer suffisamment tôt, en septembre, pour favoriser la maturation des gousses. Enfin, Jonathan Dahmani conseille de privilégier des buses de calibre modéré pour obtenir une précipitation instantanée atténuée, et éviter la verse.

 

 

 

Tour de plaine

Un retard rattrapable, sauf pour les asperges

Technique

Publié le 12/06/2021

Plus de peur que de mal ! L’épisode de gel des 7 et 8 avril 2021 a finalement assez peu impacté les vergers alsaciens, même si le caractère de calamité agricole a tout de même été reconnu pour certaines parcelles. « Il s’agit surtout de vergers isolés, essentiellement situés dans le Haut-Rhin, qui étaient très chargés l’an passé », décrit Philippe Jacques, conseiller arboricole à la Chambre d’agriculture Alsace. Un chargement important qui a pu se traduire, cette année, par une induction florale de moindre qualité, et un débourrage plus précoce, qui a rendu les fleurs plus sensibles au gel. Suite à l’épisode de gel, les précipitations soutenues ont imposé une cadence de traitement importante, pour contenir les contaminations par les champignons pathogènes. Philippe Jacques rappelle qu’en arboriculture, la protection fongicide se traduit par des traitements préventifs, curatifs et « stop », qui ont lieu pendant la pluie, pour bloquer la germination des spores de champignons. Comme il a plu souvent, ces traitements se sont enchaînés. Et comme en plus il faisait froid, certains produits, qui nécessitent une température minimale pour être efficace, n’ont pas pu être utilisés. Les arboriculteurs ont donc été sur la brèche pendant près d’un mois. « Actuellement, nous sortons de la période de haute sensibilité, avec un bilan plutôt pas mal, et c’est une très bonne nouvelle », souligne Philippe Jacques.

Mais déjà, une autre difficulté se profile. Et celle-là risque d’être difficile à contourner. Les températures fraîches entraînent un décalage de maturité de deux à trois semaines pour les variétés les plus précoces de cerises et d’abricots. Un décalage qui ne serait pas si dommageable en soi s’il ne s’accompagnait pas d’une très importante hétérogénéité de la maturité des fruits sur un même arbre, qui s’explique par une floraison très étalée. « Ça va être très compliqué à récolter et ça va amplifier le coût de la récolte », annonce le conseiller agricole. Les températures fraîches ont en outre entraîné un bouleversement du calendrier de récolte : « Toutes les variétés précoces de cerisiers arrivent à maturité ensemble. Mais à partir de la variété Summit qui marque la jonction entre les variétés hâtives et les suivantes, les choses devraient rentrer dans l’ordre. » La situation des abricotiers ressemble à celle des cerisiers, avec des arbres peu chargés, et un décalage de maturité sur les variétés précoces qui s’estompe avec les variétés plus tardives. Pour les pêchers qui ont été correctement protégés contre le gel, la production s’annonce normale. La protection contre la cloque du pêcher a été arrêtée un peu trop tôt : « Nous pensions que le risque était passé, donc le rythme des traitements s’est relâché, or l’agent pathogène s’était développé plus tardivement », explique Philippe Jacques. Pas de quoi impacter la récolte, qui s’annonce normale. La récolte de mirabelles s’annonce belle en Alsace. Les arbres y sont chargés, contrairement aux Vosges ou à la Meurthe-et-Moselle. Les quetschiers sont plus chargés au sud qu’au nord de l’Alsace. Pour les poiriers c’est l’inverse, une particularité de l’année puisque ces deux espèces ont d’ordinaire des comportements assez similaires. Enfin, pour les pommiers, hormis deux producteurs qui déplorent des dégâts de gel significatifs, la récolte s’annonce normale. Enfin, plusieurs orages de grêle ont éclaté dans la région, provoquant des impacts, heureusement modérés, qui ne devraient pas déprécier la qualité des fruits.

Asperges : la douche froide

Après une très belle campagne 2020, c’est la douche froide pour les producteurs d’asperges. « La campagne a démarré dans les temps, mais avec un niveau de production très faible, qui n’a pas décollé, ni en avril, ni en mai », résume Philippe Sigrist, conseiller en production d’asperges à Planète Légumes. En cause, le froid, mais surtout le manque d’ensoleillement qui fait que les films plastiques, censés réchauffer les buttes, n’ont pas fonctionné, d’autant plus que la terre était refroidie par des nuits fraîches, voire des gelées. Les précipitations soutenues n’ont pas arrangé les choses. Résultat, la production est en baisse, de l’ordre de 30 à 50 %, estime Philippe Sigrist. Ce petit millésime côté production s’est traduit par des difficultés à gérer le volume de main-d’œuvre nécessaire, qui s’est avéré moins important que prévu. Par contre, les prix se sont tenus, car la récolte n’était pas meilleure dans les autres bassins de production. Philippe Sigrist constate aussi : « Si la production avait été normale, il y aurait peut-être eu des difficultés à l’écouler, car la restauration était encore fermée, et nous sommes toujours en concurrence avec les autres bassins de production. Quand les asperges d’Alsace arrivent sur le marché, ils en sont déjà à la moitié de leur campagne de production, et les prix baissent. En outre, depuis la fin mai, la demande s’est écroulée », rapporte Philippe Sigrist. Triste paradoxe : alors que les aspergeraies pourraient commencer à produire, les asperges ne trouvent plus preneur. Résultat : « Certains producteurs débâchent les buttes car ils n’arrivent plus à vendre leur production… »

Choux : des plantations resserrées par les précipitations

Les plantations de choux à choucroute ont été effectuées entre les gouttes, donc dans un calendrier plus serré que la normale : « Les producteurs n’ont rien pu planter pendant deux semaines, indique Mathilde Doubrere, conseillère choux et navets salés à Planètes Légumes. Comme les plants sont restés stockés serrés en plaque, qu’il faisait froid et humide, il y a eu un peu de développement de mildiou, mais qui s’est résorbé à la plantation. » Désormais, les plantations sont terminées partout et la sole dédiée aux choux à choucroute reste relativement stable. Peu de dégâts de ravageur sont à déplorer, les traditionnelles attaques d’altises sont gérables, mais une parcelle de 3 ha a dû être complètement replantée suite à des dégâts de corbeaux, rapporte Mathilde Doubrere. Au final, après une plantation compliquée et stressante, les conditions sont réunies pour une bonne reprise des plants, ce qui laisse augurer un début de campagne plutôt serein.

Tabac : une très bonne reprise suite au retard de plantation

Les plantations de tabac se sont terminées il y a un peu plus d’une semaine, début juin, donc avec deux bonnes semaines de retard par rapport à une année moins fraîche. « Ce retard est dû à l’accumulation d’une pousse lente des jeunes plants dans les serres, liées aux températures fraîches, suivi d’une impossibilité de rentrer dans les parcelles pour effectuer les plantations à cause des précipitations », relate Thomas Lux, technicien à la Coopérative Tabac Feuilles de France (CT2F). Le retard au démarrage des jeunes plants s’est aussi traduit par des attaques de botrytis, qui ont été bien gérées « en aérant les serres autant que possible, et en appliquant des traitements protecteurs ». Résultat, les producteurs qui avaient perdu quelques plants en ont trouvé chez leurs confrères, et toute la surface annoncée en tabac a pu être plantée. Celle-ci affiche un léger retrait, en lien avec des départs en retraite de producteurs historiques qui ne sont pas compensés par l’arrivée de jeunes planteurs.

« La culture souffre d’un manque de visibilité à long terme », analyse Thomas Lux. À court terme, les signaux sont plutôt positifs pour la consommation du tabac virginie produit en Alsace, quasiment exclusivement destiné à la production de tabac à chicha : l’allègement des mesures de restrictions destinées à endiguer l’épidémie de Covid-19 devrait se traduire par une hausse de la consommation de tabac à chicha. Cela tombe bien : dans les champs, les jeunes plants de tabac ont très bien repris : « Si le reste de la campagne se déroule sans heurts, les conséquences de ce léger retard au démarrage seront minimes », estime Thomas Lux.

Houblon : du retard, du travail et du mildiou

Le froid a ralenti la croissance des lianes de houblon au démarrage, ce qui s’est traduit par une mise au fil plus tardive et plus longue. Le vent a ensuite donné du fil à retordre aux producteurs qui ont dû intervenir pour remettre les lianes au fil. « Le mois de mai a été éprouvant pour les producteurs de houblon », constate Michèle Dauger, technicienne houblon au Comptoir agricole. Par ailleurs, les buttages ont été retardés par les précipitations. Actuellement, les houblons affichent une dizaine de jours de retard de croissance, mais les sols sont pourvus en eau, et « si les températures augmentent ils pourront rattraper ce retard », indique Michèle Dauger. Enfin, en lien avec les précipitations et les amplitudes thermiques importantes, « nous observons un important développement de mildiou, qu’il s’agit de suivre et de traiter », conclu la technicienne.

Pomme de terre : les primeurs pour juillet

Après des plantations précoces et dans des conditions optimales, l’épisode de gel de début avril a ponctuellement touché des parcelles de pommes de terre primeur, « mais sans occasionner trop de dégâts », rapporte Denis Jung, conseiller en production de pommes de terre à Planète Légumes. Désormais, elles affichent un retard de 2 à 3 semaines, ce qui conduit à décaler le lancement officiel de la saison à début juillet, dans la perspective d’atteindre les plus gros volumes de production mi-juillet. « Il y a déjà des petits volumes qui arrivent sur le marché, récoltés en verts, c’est-à-dire non défanés, mais le défanage devrait intervenir fin juin, pour une production maximale mi-juillet », estime Denis Jung. Les pommes de terre de conservation ont mis plus de temps à lever que d’ordinaire, en raison de la fraîcheur et de l’humidité, ce qui s’est traduit par des maladies telluriques, type rhizoctone, des pourritures des tubercules et de la tige. Les pucerons sont présents, et la pression s’intensifie. Les doryphores sont en retard puisque les premières larves viennent d’être observées. Le mildiou est entré en phase contaminatrice, et les plants doivent donc être protégés pour éviter l’apparition de taches. Au rayon des incidents, Denis Jung cite aussi des orages de grêle qui ont localement fragilisé certaines parcelles. Globalement, la végétation affiche un léger retard « mais plus qu’un retard de stade, c’est plutôt lié à une végétation peu vigoureuse, assez tassée. Cette météo plutôt nordique ne réussit pas bien au feuillage, par contre on a pas mal de tubercules par pied, qui grossissent lentement », décrit le conseiller.

Betteraves sucrières bio

Une planteuse pour devancer les adventices

Technique

Publié le 06/06/2021

En plus de conquérir de nouveaux planteurs pour optimiser le fonctionnement de la sucrerie d’Erstein, Cristal Union se fixe pour objectif de développer la culture de la betterave sucrière bio en Alsace et dans ses autres bassins de production. En 2016, l’Aprona publiait un rapport sur la qualité des eaux souterraines d’Alsace, qui mettait en évidence la présence de s-metolachlore, un herbicide couramment utilisé en betteraves, dans de nombreux aquifères. Un résultat qui a engendré des actions correctives, comme ce projet de développer la culture de betteraves bios en Alsace, porté par Cristal Union et l’Opaba. En outre, les parts de marché des produits bio continuent de progresser. Il y a donc une place à prendre pour du sucre issu de betteraves bio produites localement. Il constitue en effet une alternative au sucre de canne bio, dont les conditions de production sont, selon les pays, humainement effroyables, et au bilan carbone après transport désastreux.

Partir avant les autres, c’est de la triche, mais ça fait gagner !

Reste à trouver les moyens de cultiver la betterave sans engrais et sans produits phytosanitaires de synthèse ! Pour cette plante sarclée, l’un des défis majeurs, c’est le désherbage ! C’est pourquoi la sucrerie d’Erstein a testé récemment à Schoenau une planteuse à légumes automatique de conception hollandaise (marque TTS), alimentée avec des jeunes plants de betteraves en mini-motte, également produits en Hollande par la société WPK, et importés par la société Prosem. Dommage pour le bilan carbone, mais il n’existe pas de producteurs de plants dans l’est de la France. « L’objectif de l’opération est que les betteraves profitent d’une certaine avance sur les adventices », pose Michel Butscha, technicien au service agrobetteravier de la sucrerie d’Erstein. La veille de la plantation, un passage de herse étrille a été effectué, afin de procéder à un faux semis. Et, dès que les jeunes plants auront pris racine, d’ici quelques jours, un second passage de herse sera effectué afin d’arracher les jeunes repousses.

A priori, la technique devrait donc être plus efficace que le binage, traditionnellement utilisé, qui ne permet pas de désherber sur le rang, contrairement à la herse. Autre avantage de la technique, puisqu’elle repose sur l’implantation de jeunes plants déjà assez développés, c’est qu’elle permet d’oser des implantations plus tardives, donc d’envisager davantage de cultures dans un cycle, par exemple d’ensiler encore un méteil avant d’implanter les betteraves. D’autant que la betterave se caractérise par sa bonne valorisation des beaux jours de l’arrière-saison. « C’est un peu comme en culture légumière, compare Germain Risch, responsable commercial de la société Prosem. Certes, il faut partir de plants produits sous abris, ce qui représente un coût par rapport à un semis direct, mais on gagne du temps, qu’on peut rentabiliser avec une culture supplémentaire, et on sécurise les cultures. »

En effet, l’avance prise sur les adventices vaut aussi pour les ravageurs du sol, type taupins : au stade 6-8 feuilles, qui correspond à celui des plants plantés ce jour-là, « la betterave n’est plus sensible au risque taupin », rappelle Michel Butscha. D’ailleurs, la betterave pourrait être plantée plus jeune, à 3-4 feuilles, mais gagnerait à être plus haute, estiment les spécialistes, en regardant les plants tomber dans les sillons. « Cela permettrait de mieux enfouir les mottes dans le sol, donc d’éviter l’effet cheminée, qui s’observe lorsque le terreau de la motte affleure, ce qui favorise l’évaporation de l’eau et peut nécessiter d’avoir recourt à l’irrigation », explique Germain Risch. Parvenir aux plants idéaux s’obtiendra en pilotant la fertilisation dans les serres hollandaises, probablement en réduisant la fertilisation phosphatée et en augmentant l’apport d’azote. Mais pas trop, au risque d’obtenir des plants trop fragiles !

Du hors-sol aux conditions réelles

Une fois ces ajustements effectués, les betteraviers devront aussi veiller à bien préparer les plants : « Il faut les stocker à la lumière, pour que les plants aient leur dose de lux, et arroser les mottes avant la plantation », préconise Germain Risch. Cela a pour effet d’alourdir la motte, donc sa chute dans le sillon. En outre, elle aura de l’eau à disposition pour un bon démarrage de sa vie en conditions réelles. Ensuite, il suffit d’alimenter la planteuse avec des plaques de plants, et de retirer les plaques vides. Il faut donc prévoir un opérateur sur la planteuse, et un conducteur pour le tracteur. La planteuse, aussi high-tech soit elle, repose sur un fonctionnement simple et classique : des socs ouvreurs viennent ouvrir les sillons, des pinces saisissent les plants dans les plaques, les laissent tomber dans un conduit qui les guide jusqu’au sol, et des roues plombeuses viennent refermer le sillon. Évidemment, le guidage RTK est possible et recommandé, notamment pour faciliter l’arrachage des betteraves.

D’autres pistes peuvent encore être creusées, comme celles de semoirs robotisés, qui permettent de positionner chaque graine par GPS, puis d’intervenir avec une bineuse, également guidée par GPS, qui tourne autour de chaque plant. Une affaire à suivre donc.

 

 

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