« Les faits ne pénètrent pas dans un monde où vivent nos croyances, ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir. Et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin. » Cette citation de Marcel Proust inspire visiblement Jean de Kervasdoué, professeur émérite du Conservatoire national des arts et métiers. Il jette aux orties, successivement et sans distinction, les horoscopes, l’homéopathie - qu’il compare au dernier souffle de Jules César dilué dans l’atmosphère -, la psychothérapie, et j’en passe…
Alimentation, agriculture… Démêler le vrai du faux, tel est le but assigné à Jean de Kervasdoué. En moins d’une heure, il bat en brèche une foule d’idées reçues. Un constat, pour commencer : « Les écologistes politiques ont gagné l’opinion et sont financés en grande partie par les grands distributeurs ». Une affirmation, ensuite : « On confond le vrai, le juste et l’équitable. Le vrai n’est pas juste et n’est pas nécessairement équitable. Nous sommes dans un monde émotionnel et je vais vous montrer que tout n’est pas affaire d’opinion. »
« La science ne peut pas s’attaquer à l’irrationnel, c’est pourquoi elle n’a pas d’avenir dans ce monde », affirmait Oscar Wilde. Frank Popper, déjà, opposait les scientifiques « qui essaient d’éliminer les théories fausses et de les faire mourir à leur place » et le croyant « qui meurt avec ses fausses croyances ». Si nous sommes ce que nous sommes, c’est parce qu’à la fin du Moyen Âge, une révolution extraordinaire a été initiée par un moine polonais, Copernic, qui a affirmé que la terre tourne autour du soleil. « Il a dit que tout n’est pas religieux et, surtout, il a cru en ses chiffres. »
Les hommes n’ont trouvé que deux manières pacifiques de trancher les conflits : les tribunaux et les méthodes scientifiques. « Considérer que les lois humaines sont inspirées par Dieu, en particulier par Allah, c’est absolument dramatique », poursuit Jean de Kervasdoué.
« Nous transférons aux agriculteurs nos angoisses d’omnivores »
Un fossé s’est créé entre le monde agricole et le reste de la société française. « Quand je suis né, en 1944, 40 % de la population active était agricole. Pendant la guerre, nos parents avaient faim et respectaient les agriculteurs. Aujourd’hui, seulement 3 % de la population est agricole, et les urbains ignorent tout du monde agricole. Les enfants découvrent à 10 ans que pour manger de la viande, il faut tuer un animal… » Cette coupure est dramatique, estime Jean de Kervasdoué. Les urbains ne sont pas reconnaissants de la liberté qu’ils ont obtenue du fait de ne plus avoir de contraintes animales - par exemple traire les vaches deux fois par jour. La productivité de l’agriculture a donné du temps libre et baissé le coût de l’alimentation qui représente moins de 20 % des dépenses des ménages.
Les peurs alimentaires renaissent. Pourquoi ? Comme nous sommes des omnivores, nous nous méfions de ce que nous mangeons, affirme Jean de Kervasdoué. Avant, il y avait des rites et des rythmes alimentaires (manger du poisson le vendredi, se nourrir trois fois par jour). Or rites et rythmes ont disparu. À Paris, 25 % des gens ne préparent plus jamais un repas. « Ce qui se passe, c’est que nous transférons aux agriculteurs nos angoisses d’omnivores. »
Jean de Kervasdoué ne nie pas qu’il existe de réels problèmes écologiques : la surpêche, l’urbanisation sauvage, le lessivage des sols, la déforestation, le tourisme, la conservation du littoral. Mais il y a aussi beaucoup de contre-vérités. Sur la forêt, menacée de disparition : « Entre 1800 et aujourd’hui, la forêt française a été multipliée par trois ». Sur le réchauffement climatique : « Tornades et ouragans ont toujours connu des cycles. Les extrêmes climatiques aux États-Unis ont toujours été la règle. » Les écologistes politiques ne sont pas des écologues. « La légitimité de la politique, elle est sur le bien, pas sur le vrai. »
Quelle place pour l’homme ?
Dès lors, une question se pose : quelle place pour l’homme ? L’homme ne s’est jamais porté aussi bien, affirme l’orateur. « Sous Napoléon, l’espérance de vie était de 35 ans. Quand je suis né, elle était de 61 ans. Aujourd’hui, elle est de 82 ans. Et elle continue à augmenter de quatre mois par an dans le monde, sauf dans les pays en guerre. » Par ailleurs, il n’y a jamais eu aussi peu de pauvres, aussi peu de personnes affamées : elles sont de l’ordre de 700 millions, elles étaient plus d’un milliard au début du XXe siècle. « Le problème de la nourriture n’est pas un problème technique. Cessons de nous faire peur et de croire que nous ne sommes pas capables de nourrir la planète. »
L’agriculture a fait de formidables gains de productivité. « La fin des paysans est liée à toute une série de facteurs scientifiques, sociaux, éducatifs, politiques. » Ce que nous mangeons, ce sont essentiellement des espèces importées (tomates, pommes de terre, maïs, café, par exemple). OGM, pesticides, glyphosates… Là encore, les contre-vérités sont légion. Jean de Kervasdoué l’affirme, « les agriculteurs se portent mieux que tous les Français. » Ils auraient 30 % de cancers et de maladies cardiaques en moins. « On a suspecté le glyphosate sur des cancers très rares, mais une étude américaine montre que ce n’est pas le cas. »
« Sur les OGM, on a tout perdu »
Si on a peur des pesticides, l’alternative, ce sont les OGM. « Vous n’avez aucune raison d’avoir peur des OGM. Vous êtes vous-mêmes des organismes génétiquement modifiés. Sans mutation, pas d’évolution. Cette peur des OGM est totalement irrationnelle. » Dénonçant la destruction des essais OGM et le moratoire sur les cellules-souches, l’orateur affirme : « Détruire les expériences au nom de principes religieux, c’est inadmissible. » Conséquence : « L’aventure humaine de la biologie du XXIe siècle se passe ailleurs, en Chine, aux États Unis. Sur les OGM, on a tout perdu. Et pourtant, nous en importons de grandes quantités. Un laboratoire français a inventé des chèvres transgéniques qui produisent du plasma humain. On les a exportées aux États-Unis pour éviter leur destruction et, maintenant, nous importons du plasma humain. »
Produire bio, oui mais… « Le problème écologique du bio est simple : comme la productivité est moindre, on a besoin de plus d’espace que l’agriculture conventionnelle. Et des études comparatives entre agriculture biologique et conventionnelle montrent que, dans beaucoup de domaines, du point de vue écologique, cela s’équivaut, avec un léger avantage pour le conventionnel ». Selon le scientifique, « il est démontré qu’il n’y a aucun bienfait à manger bio, aucun. »
« Vous vivez des choses difficiles en France, avec des normes folles sur les nitrates, « or il n’est dangereux à aucune dose, c’est clairement démontré », la quasi-impossibilité de produire des OGM et le bien-être animal. Encore une fausse bonne idée : en 2000, on importait 6 % des poulets consommés en France. Aujourd’hui, on en importe 40 %, et ils viennent de Pologne où les normes de bien-être animal ne s’appliquent pas.
« Il n’y a pas de mauvais aliments, il y a de mauvaises alimentations »
Les gens confondent aliments et alimentation. « Il n’y a pas de mauvais aliments, il y a une mauvaise alimentation. Ce qui est important, c’est le lien entre l’alimentation, la génétique et le mode de vie. Ce qui compte, c’est le microbiote - idem pour les sols. Dans 1 gramme de terre, il y a 1 milliard de bactéries et 100 000 espèces de champignons différentes. Ce qui compte, c’est la faune bactérienne. L’essentiel de la vie sur terre se passe à l’échelle du micron. » Pourquoi, alors, de telles peurs animent-elles notre société ? Par ignorance, martèle Jean de Kervasdoué : « Les urbains ignorent tout du monde agricole ». Par excès de précaution, aussi : « Il y a une grande différence entre facteur de risque et cause de mortalité. La vie est une maladie sexuellement transmissible et 100 % mortelle. »
La confusion entre risque et danger est essentielle, pour Jean de Kervasdoué. « C’est tout le débat sur le glyphosate : selon certaines études, il serait génotoxique sur les rats à des doses très élevées, mais l’Organisation mondiale de la santé montre que le glyphosate n’est dangereux à aucune dose habituelle pour les agriculteurs, et encore moins pour les consommateurs. Si Emmanuel Macron continue à errer dans son interprétation des faits scientifiques, cela conduira à une aberration : on reviendra à la binette et au mal de dos, alors que tous les Européens continueront à utiliser ce produit. » Pour Jean de Kervasdoué, l’inscription du principe de précaution dans la Constitution française est une ineptie. « Qui décide contre quoi nous devons nous protéger ? Ce sont les écologistes. Ce sont eux qui définissent le problème et les normes à appliquer. »
Pourquoi ce débat fait-il rage maintenant ? « Nous avons à gérer l’abondance, et il n’est pas facile de choisir. Incapable de donner des emplois et encore moins un sens, la classe politique promet la protection et son principe. »