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Anne Frintz

Anne Frintz est journaliste à l'Est Agricole et Viticole

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Cultures spéciales

Le houblon a eu chaud

Cultures

Publié le 27/09/2022


Jean-Louis Jost cultive du houblon sur 14 ha, à Hohatzenheim, sur la commune de Wingersheim-les-Quatre-Bans, à équidistance de Saverne, Haguenau et Strasbourg, et en plein cœur de la zone houblonnière alsacienne, au centre de Brumath, Hochfelden et Truchtersheim. L’aromate de la bière, c’est 50 à 60 % de son chiffre d’affaires. Débutée le 29 août, pour les variétés précoces, sa récolte a été stoppée trois jours, pour une reprise le 5 septembre. Elle doit être déjà finie aujourd’hui, tandis que certains de ses confrères ramasseront encore les dernières lignes la semaine prochaine. Si les dates de récolte sont habituelles, puisque le houblon stagne lorsque les conditions ne sont pas adéquates, il a eu chaud. Conjuguées au manque d’eau, les fortes chaleurs estivales impactent le rendement, selon ses premières observations. « Environ 30 % de moins qu’en 2021, selon les variétés et les parcelles… voire même moitié moins ; entre 1 et 1,7 t », pense-t-il.

Bernadette Laugel, technicienne au Comptoir agricole, confirme que le houblon a eu soif (seuls trois ou quatre exploitants l’irriguent, sur une quarantaine de producteurs en Alsace) et a souffert des hautes températures, cette campagne. « Mais il a bien résisté car c’est une plante permanente, s’empresse-t-elle d’ajouter. L’avantage avec cette météo, c’est qu’il n’y a pas eu de maladie, mais les acariens (les araignées rouges, NDLR) ont été très présents. Heureusement, dans la plupart des cas, des traitements ont pu être réalisés à temps. » Jean-Louis Jost confirme : les araignées rouges lui ont posé problème, ainsi qu’un nouveau ravageur, observé pour la toute première fois cette année dans la culture… « La chenille du bombyx étoilé ou antique, un papillon », lâche précisément Bernadette Laugel. L’intrus a été jugulé heureusement le plus souvent, et ce, grâce au biocontrôle. À voir s’il réapparaît l’an prochain. La technicienne relève aussi la présence des pucerons, cette année : maîtrisée. C’est donc, avant tout, la météo qui impacte les rendements. Antoine Wuchner, le directeur commercial pour la filière houblon du Comptoir agricole, attend pour avancer des chiffres que tout ait été livré à la coopérative, mais il admet qu’en variétés précoces, un rendement inférieur de 30 % à celui de 2021 est redouté.

« Une filière dynamique »

Jean-Louis Jost livre chaque semaine, depuis mi-septembre, le Comptoir agricole à Brumath. « Nous avons la capacité de stocker un peu. On livrera donc encore après la récolte », dit-il. Lui cherche le houblon dans les champs. Ses trois salariés travaillent à la cueilleuse. Avec l’un d’eux, il élève les fleurs odorantes au séchoir. « Je les étale et je vérifie que ce soit bien homogène, une demi-heure plus tard », explique Jean-Marie Frantz, tout en s’affairant à ratisser les cônes. Au bas de la tour de séchage, le houblon est stocké. Il y reprend un peu d’humidité, avant d’être mis en sacs de 60 kg environ, et livré. « L’optimal, c’est entre 10,5 et 11 % d’humidité », spécifie Jean-Louis Jost. Sinon, les cônes risquent de s’effeuiller.

Sur quatre agriculteurs à Hohatzenheim, ils sont deux à cultiver du houblon. « Avec les prix des fils et de l’électricité qui ont plus que doublé, ainsi que les salaires qui augmentent, je me retrouve à 2 000 voire 2 500 euros de charges en plus à l’hectare, qu’avant le Covid-19, confie Jean-Louis Jost. Cette campagne n’est pas évidente. Une partie de ma récolte est contractualisée et tant mieux, mais les contrats datent d’il y a trois, quatre, ou cinq ans. » Autrement dit : on ne gagne pas à tous les coups mais c’est le jeu. « Nous ne sommes pas là pour nous enrichir mais pour vivre honnêtement », rappelle celui qui produit aussi du maïs, du blé et du foin, et gère un atelier de veaux de boucherie, par intégration.

Jean-Louis Jost, 51 ans, a un message pour la jeunesse. « Dans le houblon, il y a des places à prendre. On peut commencer par de petites surfaces. C’est une filière dynamique, dans laquelle les anciens peuvent faire bénéficier de leur expérience », milite Jean-Louis, sachant que le houblon est une culture qu’on met en place pour au moins quinze ans, au regard de l’investissement. Le plus souvent, on en cultive même toute sa carrière, sait l’agriculteur : « Ici, on cultive du houblon, depuis cinq générations. ». Son fils, qui poursuit ses études au lycée agricole d’Obernai, est intéressé pour prendre la relève mais Jean-Louis lui conseille de voir ailleurs, avant de revenir sur la ferme. « J’étais moi-même, cinq ans serveur à Kirrwiller, avant de travailler ici. Et c’était une expérience enrichissante », assure-t-il. Les langues se délient à mesure que le temps passe… Fierowe ! Et qu’est-ce qu’on boit pour fêter la fin de la journée ? Une bière, bien sûr !

Influenza aviaire

En Alsace, Noël est sauf !

Élevage

Publié le 26/09/2022


« 2022 est une année tristement inédite. C’est celle de la pire crise sanitaire qu’on ait connue, dans la filière avicole, en France et en Europe. Deux épisodes d’épidémie d’influenza aviaire se sont succédé, à l’aller de la migration, de décembre 2021 à février 2022, dans le Sud-Ouest français, et au retour, dans les pays de la Loire, de fin février à mai 2022. Et c’est la quatrième année en six ans que ces bassins de productions, les seconds de France en volaille de chair et les premiers en accouvage pour les pays de la Loire, sont touchés par la grippe aviaire. Les éleveurs là-bas, n’en peuvent plus. En 2021 déjà, ils ont été frappés. 20 millions de volailles ont été abattues en 2022 dans tout le pays, pour juguler le virus ; 45 millions en Europe et autant au Canada », cadre d’emblée Jean-Michel Schaeffer, éleveur de volailles à Geispolsheim et président d’Anvol, l’association nationale interprofessionnelle de la volaille de chair.

En Alsace, aucun cas d’influenza aviaire n’a été détecté, cette année, mais les éleveurs gaveurs et producteurs de foie gras alsaciens n’ont pas reçu le nombre de canetons attendus. Environ un tiers du foie gras alsacien ne sera pas produit, en 2022. Les Alsaciens se sentent bien sûr, moins à plaindre que leurs confrères de l’Ouest, mais ils ne toucheront aucune aide. « Le poulet a moins souffert. Les petites espèces, telles la pintade ou le canard à rôtir (de Barbarie), ont été très impactées. Et dans l’accouvage de canards gras ou mulards, les dégâts, c’est du jamais vu. Plusieurs milliers d’éleveurs sont concernés au total. Ils seront indemnisés pour pertes sanitaires ou pour pertes économiques (durant le vide sanitaire) à 100 %. D’autres bénéficieront du plan Adour dans le Sud-Ouest, un projet de dédensification, accompagné financièrement. Au total, un milliard d’euros d’aides sera versé à toute la filière, dans les zones touchées par l’épizootie. C’est un montant conséquent accordé par l’État. L’Alsace est en zone indemne. L’interprofession a milité pour un accompagnement mais juridiquement, au niveau européen, il est impossible d’aider une zone indemne. La France a dû obtempérer », explique Jean-Michel Schaeffer, aussi maire de Geispolsheim.

La filière alsacienne en péril

Fin juillet, l’interprofession est intervenue auprès des couvoirs des pays de la Loire notamment, qui produisent 75 % des canetons mulards français, pour que les éleveurs gaveurs producteurs de foie gras non indemnisés puissent bénéficier d’une partie du volume de canetons nécessaires. Si de petites livraisons avaient eu cours précédemment, plus de 10 000 canetons sont arrivés en Alsace cet été. 5 000 sont encore arrivés mi-septembre. Trop tard, les derniers, pour être sur les étals avant les fêtes de fin d’année. Trop peu pour que les producteurs alsaciens « rattrapent » les 30 % de foie gras manquants de 2022.

Mais « chaque pierre portée à l’édifice est la bienvenue », philosophe Gilbert Schmitt, de la Ferme Schmitt, à Bischoffsheim. Il est, de loin, le plus impacté par les conséquences de cette crise sanitaire en Alsace. « Début 2022, nous suivions la crise de loin. Notre fournisseur vendéen de canetons était rassuré. En mars 2022, son couvoir a été touché et on n’a plus reçu de poussin du tout, car il n’y en avait plus un seul. Nous aurions pu trouver 20 à 30 % du volume dont on a besoin ailleurs, mais ce n’était pas rentable de payer les salariés pour cela. On a donc arrêté totalement cet été. Les derniers canetons sont arrivés en avril 2022. Les derniers canards gras ont été abattus le 12 juillet. L’EARL Au pré de l’oie à Bischoffsheim, où mon frère Stéphane élevait des canards jusqu’au gavage, avant qu’ils n’arrivent chez moi, a subi une perte d’exploitation de 85 %. La SAS Ferme Schmitt perd 30 % de son chiffre d’affaires environ, et on y est passé de cinquante à trente salariés. La production de foie gras, d’avril à juillet, nous l’avons gardée pour les fêtes de fin d’année », dévoile Gilbert Schmitt, qui vend principalement sur les marchés, en direct, et un peu aux grandes et moyennes surfaces. La Ferme Schmitt, qui ne proposera par contre, plus de magret ni de cuisses de canard de l’élevage local à Noël, a modifié ses recettes depuis le printemps, pour y inclure plus de dinde et de poulet.

L’influenza aviaire a encore une autre incidence sur l’activité des Schmitt. Gilbert élevait encore à Erstein, jusqu’au 19 septembre dernier, des races rustiques, dont la poule noire d’Alsace. Or elles ne supportent pas d’être confinées. À cause de l’épidémie et des mesures de protection sanitaire, il va donc passer au poulet jaune, toujours en bio. « C’est une parenthèse », espère-t-il. Depuis treize ans qu’il relance la race locale, il reprendra l’élevage, au moins à titre personnel, assure-t-il. « Je laisse passer 2022, avant de me décider pour quoi que ce soit, poulets et canards. J’ai besoin de 500 canetons, par semaine. Nous sommes fragiles, nous ne pouvons pas bricoler. Et si Noël est sauvé, la filière alsacienne non ! Je remets aujourd’hui en cause sur ma ferme, un modèle qui date de 1977. Je suis de plus en plus commerçant », confie-t-il.

 

 

D’autres coups/coûts

« En un an, on a perdu 25 000 canetons, sait Nicolas Lechner, éleveur à Pfettisheim dans le Kochersberg, et président de l’association des producteurs de foie gras d'Alsace Gänzeliesel, qui compte une dizaine de membres actifs. Que va-t-il advenir ? Avant, la grippe aviaire s’éteignait, en été. Cette année, l’Ouest a été impacté, non-stop. Et un foyer a été déclaré récemment, en Meuse ». Cédric Nonnenmacher, du Gaveur du Kochersberg, à Woellenheim, est incapable de prévoir une livraison en 2023. Il vendra son foie gras à Noël, mais il en aura produit un tiers de moins que l’an passé. « Nous espérons des jours meilleurs », souffle Nicolas Lechner. À Soultz-les-Bains, la Maison Doriath a aussi réussi à encore s’approvisionner en canetons pour assurer les fêtes de fin d’année. Et, pour pouvoir assurer elle-même le transport des animaux, l’entreprise familiale a investi dans des camionnettes. Mais, à plus long terme, c’est l’expectative. Les projets d’évolution sont donc mis en stand-by.

Deux autres chocs ont bousculé ou vont bousculer la filière avicole : l’augmentation des matières premières, le coût de l’aliment pour les volailles donc, qui représente 65 % du coût de production, et celui de l’énergie. « Le prix de l’aliment n’a fait qu’augmenter, durant la période Covid. Février 2022, nous pensions avoir atteint un plateau, avec son doublement. Mais suite à la guerre en Ukraine, il a encore doublé ! », rappelle Jean-Michel Schaeffer. Avec Anvol, il a expliqué les indicateurs de production, a justifié la flambée des prix, si bien que les contrats ont pu être renégociés par les éleveurs. Avec l’augmentation du prix de l’énergie, aujourd’hui, c’est 7 à 10 % de plus que devrait s’acheter une volaille… « Si le prix de l’aliment se maintient, cela permettra d’absorber un peu le coût de l’énergie », estime le président. Mais impossible de prédire l’avenir. « Nous ne nous enrichissons pas, insiste-t-il, conscient que le consommateur paie sa volaille plus cher. Il faut que ça s’arrête. Nous ne dormons plus tranquilles. »

Fret

L’or jaune des Mayas sur le Rhin

Vie professionnelle

Publié le 16/09/2022


« Le maïs alsacien a son autoroute : le Rhin. D’autres origines se retrouvent aussi sur cet axe de communication millénaire, mais la qualité du maïs alsacien est supérieure. Si l’inconvénient de ce maïs est son prix plus élevé que la moyenne, l’avantage est qu’on est plus réactif. En trois jours, la cargaison de maïs alsacien est à Rotterdam, alors qu’un maïs d’Europe de l’Est ou du Brésil mettra plusieurs semaines à y arriver, par voie maritime ; celui des côtes atlantiques françaises, quatre jours », sait Francis Lehmann, responsable, depuis 2003, de l’agence CFNR Transport, à Kehl, qui affrète 80 % du maïs alsacien.

Le stockage des matières premières coûte cher ; les transformateurs s’approvisionnent donc souvent. Tous les jours, des bateaux partent sur les fleuves, océans et mers du monde entier, pour assurer la continuité de la production industrielle des amidonniers, fabricants d’aliments pour bétail et de biocarburants ; dont les usines de Rotterdam, implantées le long des axes fluviaux. « Sur le Rhin, 60 % des navires battent pavillon hollandais. Aujourd’hui, les Hollandais sont les maîtres du Rhin car ils ont une culture fluviale qui n’existe nulle part ailleurs », assure le polyglotte Francis Lehmann. Les industries se sont donc développées, aux Pays-Bas, au fil de l’eau. Pour l’anecdote, Francis Lehmann ajoute : « Les Pays-Bas se sont construits avec le sable et le gravier d’Alsace, essentiellement. Ils en importent sûrement dix millions de tonnes par an. C’est le produit en vrac le plus chargé sur le Rhin, hormis les conteneurs. »

Une journée pour charger ou décharger

Ce 12 août 2022, l’affréteur est à Marckolsheim*, sur le pont de l’automoteur vraquier La Camargue, à l’occasion du déchargement de 2 500 t de maïs, pour Tereos, Starch & Sweeteners Europe, qui transforme betteraves, céréales et cannes, en sucre, amidon, alcool et bioéthanol. Christian Bontems, le capitaine du bateau, livre Tereos depuis une quinzaine d’années. En 1995, il y déchargeait une ou deux cargaisons par mois. Aujourd’hui, il y est deux fois par semaine, et Tereos commande encore d’autres bateaux à CFNR Transport. L’agence de Kehl livre aussi deux autres amidonniers : Roquette Frères à Beinheim, dans le Bas-Rhin, et Tate & Lyle, près d’Amsterdam. 700 à 800 000 t de maïs alsacien transitent ainsi, chaque année, via la compagnie fluviale française. Rien que La Camargue transporte 240 000 t de maïs par an, sur la centaine de voyages qu’elle effectue. Le blé ne remplit ses cales que quatre à cinq fois dans l’année. Quatre gros organismes stockeurs l’approvisionnent : le groupe Armbruster, la CAC, le Comptoir agricole avec Gustave Muller, et InVivo.

Pour décharger 2 500 t de maïs à Tereos, à Marckolsheim, il faut compter quatorze heures. Un seul tuyau mobile assure l’opération. Une mini-chargeuse pousse le maïs vers l’aspiration. Le 11 août, La Camargue avait chargé le maïs à Rhinau, au silo portuaire de Lienhart, le négoce racheté par la CAC en 2021. Il a fallu une journée pour remplir le bateau, par gravité, et naviguer, jusqu’à bon port. La vitesse de croisière oscille entre 10 et 14 km/h, selon le débit de l’eau, le chargement et… le prix du gasoil. « On perd du temps aux écluses. Parfois, il y a quatre ou cinq heures d’attente, sans possibilité d’amarrage. Pour naviguer 50 km et passer trois écluses, je prévois six à huit heures », estime le capitaine de La Camargue. Entre Rhinau et Marckolsheim, il a navigué trois heures, le 11 août, pour effectuer 15 km : une écluse en réparation a allongé la durée du trajet.

Moins polluant que la route

Sur le Rhin canalisé, entre Bâle, en Suisse, et Iffezheim, en Allemagne, les basses eaux ne sont pas un sujet : un minimum de 3 m de fond est garanti toute l’année. C’est au nord de la commune du Bade-Wurtemberg, direction Rotterdam, que le niveau de l’eau peut descendre, jusqu’à avoisiner les 1,40 m, voire même 1 m de profondeur, en fonction de la pluviométrie. L’eau s’écoule de part et d’autre du fleuve, puisqu’elle n’est pas retenue. Il arrive alors que les cales des bateaux soient quatre à cinq fois moins remplies ; cinq navires sont nécessaires pour transporter le même tonnage. « Si la situation dure plusieurs mois, nous perdrons d’autant plus d’argent que nos clients se tourneront vers la route », sait Francis Lehmann. « Cette année, les silos tardent à se vider de la récolte de l’an passé, abondante, d’autant plus que les basses eaux du Rhin obligent à un chargement faible. Pourtant, la récolte 2022, précoce, doit trouver sa place. La période est compliquée. Les cours risquent d’être impactés », observait Antoine Wuchner, président de l’association de la bourse de commerce de Strasbourg, fin août. L’année 2022 ressemble à celle de 2003, selon le président ; une année de forte sécheresse, lors de laquelle la récolte avait été 25 % inférieure à la normale. « D’habitude, quand les eaux du Rhin sont basses, c’est qu’il n’a pas plu. Donc les volumes récoltés sont moindres et les chargements faibles », remarque Antoine Wuchner, pour dédramatiser. Mais, cette année, les récoltes de 2021 pèsent. Les basses eaux deviennent donc un problème.

De 6 à 7 000 vraquiers traversent les pays rhénans, évalue Francis Lehmann, pour charrier près de 160 millions de tonnes de marchandises. Une centaine travaille avec CFNR Transport. « Je peux charger le contenu de cent camions dans mon bateau », calcule Christian Bontems. La coque de son automoteur a une durée de vie d’un siècle, celle de son moteur, 30 ans. Lui et Francis Lehmann regrettent que la France ait décidé de favoriser la route, dans les années 1970 et 1980, au détriment des voies navigables. Le réseau existant n’est plus adapté à la taille des engins flottants, ni entretenu ; pour relier la Seine au Rhin, via la Marne, notamment. À la fin des années 1990, la bourse d’affrètement de Strasbourg a fermé ses portes, signe que les heures de gloire des ports alsaciens et français sont passées. Aujourd’hui, alors que la réduction de l’impact environnemental des échanges devient primordiale, l’héritage bien géré de Napoléon, des canaux adéquats, aurait été une bénédiction.

Irrigation

Un démarrage et une fin précoces

Technique

Publié le 14/09/2022


« Puisque les variétés sont plus tardives, aujourd’hui, on peut dire qu’on est plus précoce qu’en 2003, sur l’irrigation et la maturité », estime Patrice Denis, conseiller irrigation à la CAA, basé à Obernai. 2022 sera une année « marquante », selon lui, au même titre que 2003, caniculaire et très sèche. Les agriculteurs ont débuté l’irrigation du maïs le 10 juin, cette campagne, soit quelques jours plus tôt qu’à l’accoutumée, pour finir le 10 août, dix à vingt jours plus tôt qu’une année standard. Et les irrigants n’ont quasiment pas eu de pause. À part fin juin, où des orages avaient balayé presque toute l’Alsace (40 mm relevés à Gambsheim, par exemple), les maïsiculteurs équipés et autorisés ont arrosé non-stop. Fin juin, certains avaient donc juste fermé les robinets une semaine à dix jours.

« Les températures élevées à très chaudes ont fait beaucoup de mal au maïs non irrigué », constate Jonathan Dahmani, conseiller irrigation à la CAA, basé à Sainte-Croix-en-Plaine. Selon lui, il y a quatre catégories de maïsiculteurs : les irrigants bien équipés, les irrigants qui disposent de matériel d’appoint, les non-irrigants qui dépendent de la réserve en eau dans le sol (pour qui cet été a été catastrophique), et les irrigants qui ont subi des restrictions préfectorales car sur des rivières affectées par la sécheresse. « C’est très difficile pour la dernière catégorie car ils ont perdu le bénéfice de ce qu’ils avaient pu produire, grâce à l’irrigation », sait Jonathan Dahmani. Dans le Haut-Rhin, pour la première fois, des niveaux de crise ont été atteints ; dans le Bas-Rhin, en 2020, une partie de la Bruche était déjà en crise. Cette année, la Lauch et la Fecht, dans le Haut-Rhin, ont particulièrement subi la sécheresse. Dans le Bas-Rhin, la Bruche, toujours. « Les niveaux de restriction, cette année, n’avaient jamais été atteints auparavant. C’est une année très particulière », observe Patrice Denis.

Des rendements hétérogènes

« Les rendements passeront du simple au quintuple, selon les situations, de 20 à 160 q/ha », table Patrice Denis. Les stades sont arrivés rapidement : par exemple, la floraison, fin juin et début juillet, alors qu’elle a lieu vers le 14 juillet, d’habitude. « Et cette avance, on l’a gardée. Elle s’est même amplifiée », ajoute le conseiller irrigation. Fin juillet, l’humidité du grain flirtait avec les 70 %. « Puis, on a perdu un point par jour », note Jonathan Dahmani. Au 10 août, quand la plante avait atteint le stade nécessaire pour arriver à maturité sans eau, entre 45 et 50 % d’humidité étaient mesurés dans les grains.

Sur les 150 000 ha de maïs alsacien, seuls 60 000 ha sont irrigués, soit un gros tiers. « La majeure partie du maïs n’est pas irriguée, en Alsace », pointe Patrice Denis. Et seuls 17,3 % de la SAU totale sont irrigués en Alsace, rappelle-t-il encore. Mais, puisque ce sont majoritairement des champs de maïs (89 % de toutes les cultures irriguées en Alsace, selon les chiffres de 2020), l’image du maïs gourmand en eau est répandue. Or, si le maïs est arrosé, c’est qu’il ne pleut pas assez au moment où il a besoin d’eau pour se développer… Et c’est en été. Rien de sorcier. Sur les 7 000 exploitations alsaciennes, on compte 1 500 irrigants, soit 21 % des agriculteurs. Les deux tiers sont Haut-Rhinois. 82 millions de m3 sont prélevés pour l’irrigation, en Alsace, provenant à 90 % des eaux souterraines. Devant l’agriculture, l’industrie et les canaux, - voire l’énergie et l’eau potable, dans le Bas-Rhin -, sont bien plus consommateurs d’eau, selon les derniers chiffres publiés dans la presse locale alsacienne, provenant d’Eau France.

Foire européenne de Strasbourg

La Foire européenne commence aujourd'hui !

Vie professionnelle

Publié le 01/09/2022


Les bergers alsaciens et leurs moutons baptiseront le tout nouvel espace agricole de la Foire européenne de Strasbourg, situé entre le hall 5 et le hall Rhin, à l’entrée de la manifestation. Ce vendredi 2 septembre, à 18 h : méchoui, grillades et leur désormais fameux burger de mouton seront au cœur des festivités. Samedi et dimanche, les réjouissances continueront avec aussi des démonstrations de tontes et des ateliers autour de la laine, grâce à MOS-Laine et au syndicat des éleveurs ovins d’Alsace. À côté, les tracteurs anciens raviront les amateurs de vintage. Pour s’ambiancer en musique, rendez-vous vers le stand de Bienvenue à la ferme : tout ce week-end d’ouverture, orchestre alsacien, groupe folklorique mais aussi rock et tubes… Curiosité : ce vendredi de 18 h 30 à 19 h 30, un blind test agricole permettra de se mesurer et repartir avec des cadeaux. Rebelote, le vendredi d’après, avec un concert pop rock, à 20 h, pour continuer à danser.

Insouciance et rentrée économique

Mercredi 7 septembre, ce sera la journée des enfants. La Chambre d’agriculture Alsace (CAA), qui chapeaute l’espace agricole, y organise son traditionnel concours de dessin : « Dessine-moi un poulailler », cette année. Remise des prix à 16 h. Comme chaque jour de la Foire, la ferme pédagogique (animée entre autres par les lycéens d’Obernai et les syndicats d’élevage bas-rhinois, dont les aviculteurs), les balades à poney, les tours en calèche (avec l’association Cheval Grand Est, le haras de Pfaffenhoffen et le centre équestre des Deux rives), les dégustations de produits locaux, les démonstrations de pop-corn au miel caramélisé (avec les apiculteurs amateurs et professionnels de Rosheim), la vente de jouets agricoles réjouiront les petits et les grands enfants. Une exposition de lapins géants des Flandres ravira exceptionnellement les visiteurs du mercredi. Le jeudi 8 septembre, la CAA prévient d’un autre temps fort. L’insouciance de la jeunesse fera place à l’annonce des mesures d’aides en faveur des entrepreneurs. La rentrée économique des chambres consulaires aura lieu à 17 h 30, en salle événementielle du nouveau Parc des expositions de Strasbourg. Suivra un cocktail dînatoire, organisé par la Ferme Clarisse, sur l’espace agricole, accompagné d’un tour de chant.

 

 

La montagne au Wacken

Le second week-end de la Foire européenne sera consacré aux vosgiennes. Pour l’arrivée des bovins, vendredi soir 9 septembre, une conférence de presse mettra la race à l’honneur… sous le regard des lamas et des alpagas, présents ce jour-là, uniquement ! Samedi et dimanche, démonstration de transformation et dégustation de fromage de la montagne s’enchaîneront. La Ferme des fougères proposera son burger fermier, les 10 et 11 au soir. Ces deux jours de septembre, sur l’espace agricole, retentiront des cors des Vosges et des Alpes, dès 10 h. Samedi soir, ce sera rock’n’roll. Tout le week-end, l’association d’histoire de Hunspach et environs plongera le public dans le folklore alsacien, à travers des histoires, des présentations de costumes traditionnels et la conservation des aliments, comme les générations précédentes pouvaient le faire. Solaal, l’association de solidarité des producteurs agricoles et des filières alimentaires sensibilisera à la pratique du don agricole, notamment via un quiz sur le gaspillage alimentaire et le don.

Et si on travaillait dans l’agriculture ?

Les dix jours de la Foire, l’espace agricole débordera d’animations : autour des cinq sens de l’élevage et autour du lait, avec Interbev Grand Est, notamment, et autour des produits locaux. Savourez l’Alsace Produit du Terroir, Bienvenue à la Ferme, les producteurs médaillés du Concours général agricole 2022, le Civa et les glaces de la ferme Huchot assureront des dégustations et les ventes. Du lundi au vendredi de 11 h à 14 h, il sera possible de se restaurer avec la planchette de la Table des terroirs, servie par les élèves du lycée d’Erstein. Et du lundi au jeudi, à partir de 17 h, les tartes flambées de la Ferme Adam calmeront les appétits. Météor, la sucrerie d’Erstein et Limo’s pourvoiront aux barbes à papa et aux rafraîchissements. Les Gîtes de France Alsace et Cigoland montreront encore à quel point, en Alsace, on sait recevoir. Et pour le fleurissement, l’Union nationale des entreprises du paysage (Unep), via les établissements Wolff et Riehl, sera à pied d’œuvre. Du 6 au 10 septembre, la FDSEA du Bas-Rhin fera la promotion des formations et des métiers de l’agriculture, avec deux quiz (enfant et adulte) : et si on travaillait dans l’agriculture ? Un panier garni et des goodies seront en jeu.

 

 

 

Strasbourg

Le vert est dans l’Eurométropole

Pratique

Publié le 01/09/2022


« Les terres agricoles qui se libèrent, que la Ville et l’Eurométropole de Strasbourg (EMS) récupèrent à la fin d’un bail, sont actuellement redirigées vers un usage citoyen », affirme sans détour, Jeanne Barseghian, la maire de Strasbourg. La dynamique quadragénaire met en avant la tradition de cultures vivrières, les jardins familiaux et ouvriers, et aussi la « cité maraîchère » qu’était le quartier de la Robertsau jusque dans les années 1970, pour légitimer sa politique agricole. Celle-ci favorise le maraîchage et les circuits courts, et surtout l’autoproduction « nourricière » par les particuliers et les associations, dans l’espoir que cela crée plus de justice, de santé, d’insertion et de lien social.

 

 

Jeanne Barseghian cite ainsi la conception de quatre fermes urbaines, aux Écrivains (à Schiltigheim), à la Cité de l’Ill, au Neuhof et à l’Elsau ; des quartiers prioritaires de l’EMS. La collectivité a récemment remporté l’appel à projet de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru), Quartiers fertiles, avec son idée de maraîchage entre les tours, sur plusieurs dizaines d’ares. À chaque fois 650 000 €, soit presque la moitié du budget total. « Sur ces terrains, il y aura une mixité d’activités, destinées à améliorer le cadre de vie, créer de l’emploi. La Chambre d’agriculture Alsace (CAA) est associée, depuis le premier jour, en tant que conseil et parce qu’elle est en demande de main-d’œuvre qualifiée. Les Cités fertiles pourront permettre la formation d’ouvriers. »

Investir les interstices

L’édile enchaîne. « On ne fait pas de promesse quant à la sanctuarisation de friches agricoles, quant à la surface, d’autant plus qu’il faut travailler à la dépollution de certains sols avant de les cultiver, ou explorer d’autres techniques ; Strasbourg étant aussi une terre industrielle. Mais une dimension agricole et alimentaire est intégrée dans un maximum de projets d’aménagements urbains. La part d’espaces dédiés à l’alimentation va ainsi augmenter. Et lorsque le plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) sera révisé, on ira plus loin », assure la maire écologiste. Elle insiste en attendant, sur les interstices à investir en ville, pour se diversifier. Le Bunker comestible, qu’elle cite en exemple, est mis à disposition de la fédération des aveugles Grand Est pour produire des champignons, commercialisés en circuit court. La pression foncière est énorme, dans toute l’EMS. Antoine Neumann, conseiller municipal délégué à la Ville de Strasbourg, en charge de l’agriculture urbaine, de l’alimentation et de la santé des consommateurs, admet qu’il est aujourd’hui incapable de répondre aux demandes de nouvelles surfaces des quelques exploitants strasbourgeois qui le sollicitent pour pérenniser l’existant. Il grappille trois hectares de ci, un hectare de là, pour une SAU forcément morcelée.

Cependant, la municipalité a conscience de ce besoin de terres. « C’est, entre autres, l’objet d’une convention avec la CAA, Bio en Grand Est et Terre de liens. Strasbourg et l’EMS financent 32 actions co-construites à hauteur de 290 400 €, en 2021 et 2022. La CAA est la principale bénéficiaire, puisque partie prenante de toutes les opérations. On travaille sur quatre axes principaux : sécuriser, conforter les entreprises et/ou transmettre ; soutenir les pratiques respectueuses de l’environnement ; développer les circuits courts (il existe d’ailleurs une carte interactive en ligne, des points d’approvisionnement dans l’EMS, NDLR) et retisser le lien entre la ville et la campagne, reconnecter les deux mondes », développe Antoine Neumann. Deux postes ont été créés, Ville et EMS confondues, spécialement pour la préservation de la ressource eau (l’EMS se chargera d’ailleurs des paiements pour services environnementaux, dont le budget propre n’a pas encore été délibéré) et l’économie agricole. Le renouvellement des générations est un enjeu de taille car deux tiers des personnes qui travaillent dans le monde agricole, dans l’EMS, ont plus de 50 ans, savent les élus.

Plus de budget pour les questions agricoles

« L’agriculture et l’alimentation sont au cœur des différentes politiques publiques : l’économie et l’emploi, la consommation responsable, l’éducation, la santé, les paysages, les déchets. Ce sont deux sujets parmi les plus transversaux. Nous avons donc créé un comité partenarial de l’alimentation avec les structures institutionnelles. Y participent les représentants du monde agricole », ajoute Jeanne Barseghian, qui milite pour une alimentation locale, saine et accessible, mais qui n’est pas dupe des réalités. Même si toutes les terres agricoles de l’EMS étaient vouées à l’agriculture nourricière, il serait seulement possible de combler 8 % des besoins de ses habitants, dont 7 % en légumes, selon un diagnostic réalisé pour la collectivité. Aujourd’hui, 3 % des aliments consommés dans l’EMS sont locaux. S’approvisionner dans toute l’Alsace et la région Grand Est, voire l’Allemagne, est un autre défi à relever. « Les commandes pour les cantines scolaires et la petite enfance vont au-delà des préconisations Egalim, note Antoine Neumann. On achète 30 % de produits bio, dont deux tiers sont des produits bio d’ici. Au total, ce sont 30 % de produits locaux qui se retrouvent dans les assiettes. »

 

 

Mais à part quelques exceptions, hors de question de faire du « localisme » en marché public. C’est illégal. Les Verts œuvrent, avec France urbaine (un regroupement des grandes villes françaises), à l’exception alimentaire ; que l’État et l’Europe donnent plus d’autonomie aux communes sur cet approvisionnement-là. « On pousse au maximum de ce qui est en notre pouvoir », lâche Antoine Neumann. La Ville de Strasbourg et l’EMS ont signé le Pacte de politique alimentaire urbaine de Milan, sous l’égide de l’ONU, pour inscrire les collectivités dans une dynamique internationale. Fin 2022, il est prévu qu’elles publient le projet alimentaire partenarial, pour le territoire, visant à lutter contre les gaspillages, accélérer la transition agroécologique et rendre le bio accessible à tous. Strasbourg sera la première ville, au second semestre 2022, à délivrer des ordonnances vertes : une distribution gratuite de paniers de légumes bio aux femmes enceintes, « pour éviter les perturbateurs endocriniens », dixit la maire.

Si le budget dédié aux questions agricoles est minime, à Strasbourg, de l’aveu d’Antoine Neumann, « il faut voir l’évolution ». « On est sur des chiffres sans commune mesure par rapport à la précédente municipalité et sur une transformation du territoire », certifie le conseiller. Idem au niveau de l’EMS. Le Tour des fermes (la huitième édition avait lieu fin juin) mobilise toujours plus, d’après la collectivité. La nouveauté cette année, c’est qu’il s’inscrivait dans une semaine de Rendez-vous de l’alimentation… durable, forcément. Intitulée « Qu’est-ce qu’on mange ? », elle a été l’occasion d’offrir des entrées au Grand Show des Fruits et Légumes d’Alsace, qui se déroulera du 22 au 25 septembre 2022, à Illkirch – Baggersee. Les consommateurs, prescripteurs, sont de plus en plus invités à rencontrer les agriculteurs.

L’EARL Solanacea, à Breitenheim-Mussig

La porte ouverte va faire un tabac

Vie professionnelle

Publié le 26/08/2022


Les visiteurs seront frappés par la délicieuse odeur de tabac chaud, lorsqu’ils pénétreront dans le hangar des Losser, à Breitenheim-Mussig. La variété Virginie, que cultivent exclusivement Étienne et son père Rémy, est séchée, en vrac, dans des fours, d’où exhalent les parfums de la plante, de la famille des solanacées. « Nous sommes, ici, sur l’exploitation familiale, transmise par mon grand-père paternel, Eugène. De mes aïeux maternels, nous avons encore des terres à Richtolsheim. Quand mon père s’est installé, il cultivait du céleri. Dans les années 1980, il a choisi d’arrêter cette spécialisation pour le tabac. Il a modernisé et augmenté la surface dédiée au tabac, au fur et à mesure, pour arriver à un système 100 % mécanisé, avec des fours pour chauffer les feuilles en vrac, en 2005, et 40 ha de SAU. Aujourd’hui, on cultive encore entre 36 et 37 ha de tabac », raconte Étienne Losser, 35 ans. Au début des années 2000, avec 25 ha en récolte manuelle, Rémy Losser était le plus gros producteur de France, ajoute Étienne.

Culture spéciale

L’ingénieur de formation s’est installé en avril 2019, associé à 50/50, avec son père. Il a travaillé pour Arvalis, sur le stockage des grains, de 2011 à 2015, et a été salarié sur l’exploitation, ensuite. Avec Rémy, ils ont choisi le nom de l’EARL en fonction de leur culture spéciale : Solanacea, plus évocatrice que Wolfsgrube, par exemple, le nom du lieu-dit. Ensemble, père et fils cultivent 75 ha de SAU : 36,5 ha de tabac Virginie, 25,5 ha de maïs, 9 ha de blé, 3 ha de soja et 1,2 ha de prairies, en conventionnel. Tout est irrigué. Le tabac représente 75 % de leur chiffre d’affaires, environ. Ils sont adhérents à la Coopérative Tabac Feuilles de France (lire l’encadré). Pour le reste, ils livrent le soja au Comptoir agricole, et, le maïs et le blé, au Comptoir agricole, à Armbruster, au Moulin Stoll… L’herbe sur pied est principalement vendue au Gaec Losser, des cousins, éleveurs de vaches laitières. En réflexion constante, Étienne souhaite se diversifier mais des contraintes techniques ou économiques freinent, pour l’instant, son élan. Si Étienne et Rémy n’ont pas de salariés permanents, ils travaillent avec des saisonniers, qui équivalent à cinq ETP, en moyenne, sur l’année.

« Alexis Losser, mon voisin, est trésorier adjoint et responsable installation des Jeunes Agriculteurs (JA). Avec les JA des cantons de Marckolsheim et Sélestat, ils cherchaient un endroit pour les portes ouvertes, lors de la finale départementale de labour du Bas-Rhin. Puisque je suis JA aussi et qu’on a une culture spéciale à faire découvrir, je me suis porté volontaire », explique Étienne Losser. Dimanche, il exposera son matériel, répondra aux questions sur l’itinéraire de la plante, à l’aide de posters et de films… à l’ombre du hangar à tabac.

Groupe Colin

Une filière alsacienne pour l’ail déshydraté

Cultures

Publié le 10/08/2022

« En octobre et en novembre 2022, les volontaires planteront chacun un demi-hectare d’ail, dans le Kochersberg et le long du Rhin. Ils récolteront en juin 2023 environ 7 ha au total », résume Éric Colin, actuel dirigeant et fils du fondateur du groupe Colin. L’Ifla a recruté une dizaine d’agriculteurs désireux de tester cette culture, avec le spécialiste en épices, aromates, ingrédients et bases culinaires, pour la restauration et l’industrie, mais aussi depuis peu pour les particuliers. « Deux types de cultivateurs se lancent avec nous : ceux qui sont déjà producteurs et augmentent ainsi leurs surfaces, et des céréaliers qui souhaitent se diversifier avec une culture spéciale », indique-t-il.

L’industriel investit 350 000 euros (hors bâtiments) pour créer cette filière alsacienne d’ail destiné à être déshydraté ; preuve qu’Éric Colin y croit et s’inscrit sur le long terme, insiste-t-il. Déjà cultivateur de moutarde douce d’Alsace sur la ferme familiale, puisqu’il est lui-même fils et gendre d’agriculteur, Éric Colin va bien sûr aussi expérimenter la culture d’ail en plein champ. « C’est plus compliqué qu’une céréale. Il faut sortir faire des tours de champs régulièrement. En fonction des sols, de l’irrigation ou pas, la technicienne de Planète Légumes, Anaïs Claudel, programmera le passage de la planteuse et de la récolteuse-arracheuse, achetées par le groupe. Je tiens à la remercier, ainsi que Pierre Lammert, le président de Planète Légumes, Fabien Digel, son directeur, et Yannick Wir, le responsable d’équipe, et Laura Freudenreich, la chargée d’études technico-économiques. Sans eux, je n’y serai jamais allé », admet Éric Colin, reconnaissant.

 

 

Origine France et Alsace

Même si l’ail déshydraté alsacien cartonne, le chef d’entreprise rappelle que les quantités cultivées ne seront jamais énormes : « C’est un condiment, donc 1 % de l’assiette », justifie-t-il. Quasiment toute la production d’ail est mécanisée, sauf l’opération de tri sur tapis, comme pour les oignons et les pommes de terre. Arrivé sur le site de Mittelhausen, l’ail sera pré-séché pour qu’il se conserve au frigo pendant neuf mois, si besoin, à 0 °C. « Il perd 20 à 30 % d’humidité lors de cette première étape », précise Éric Colin qui s’est inspiré de ce qu’il a vu dans d’autres pays mais a tout réinventé « à sa sauce ». « Cette transformation de l’ail en France, ça n’existe pas encore », ajoute-t-il. C’est à Gunsbach, dans le Haut-Rhin, que les gousses seront déshydratées et mises sous vide ensuite, « tout au long de l’année ». À côté des deux sites industriels alsaciens, deux sites commerciaux se partagent la commercialisation, à Heidelbreg, en Allemagne, et à Rennes. Le groupe Colin emploie 320 salariés et vise un chiffre d’affaires de 90 millions d’euros, en 2022.

Aujourd’hui, le groupe a recours à plusieurs centaines de tonnes d’ail du sud-ouest de la France. La demande française étant en constante augmentation pour l’ail séché sous-vide, Éric Colin se tourne vers les agriculteurs alsaciens pour répondre aux besoins et, surtout, développer l’origine France et Alsace, puisque « le consommateur veut de plus en plus connaître le pays ou la région d’origine des produits qu’il savoure », dit-il. Le groupe importe encore des bulbes de pays étrangers, aussi.

 

 

Instants viniques

Divines idylles

Vigne

Publié le 03/08/2022

Les cuivres du groupe de musique traditionnelle alsacienne Alsa Band résonnent. À 18 h 30, on se prépare à entendre « chanter les anges », le temps d’un Instant divin, avec l’association des sommeliers d’Alsace. Quatre Alsaciens, « vieux briscards » du vin, membres de la Confrérie Saint-Étienne, bousculés par la Reine des vins d’Alsace et ses dauphines - qui ne manquent ni de répondant, ni de culture, ni d’originalité -, ont présenté leur sélection de vins à l’occasion d’une dégustation collective, commentée et rythmée par les airs populaires. Pour maintenir le public en haleine, attentif aux propos des sommeliers, trois bouteilles de vin d’Alsace ont été mises en jeu ; offertes à qui se souviendra de la date de l’obtention de l’appellation grand cru par le Kaefferkopf, par exemple.

Les ambassadrices des vins d’Alsace ont débuté la séance par une présentation des cinq sens à éveiller, lors d’une dégustation de vin. Le toucher est convoqué en premier, lorsqu’on choisit sa bouteille (sa forme, son étiquette, ses reliefs, sa fraîcheur), puis la vue lorsque le breuvage coule dans le verre (on regarde sa fluidité, sa couleur), ensuite l’odorat, le premier nez et le suivant, quand se révèlent les notes de fruits confits ou la minéralité, juste après le goût, avec l’attaque, le milieu de bouche et la finale révélant la longueur en bouche, le temps du goût, aussi appelé caudalie, et enfin l’ouïe, de l’extraction du bouchon au « chant des anges », en passant par le ruissellement et, bien sûr, le tintement des verres qui s’entrechoquent.

Grossi laüe

Emmanuel Nasti prend le relais. Le caviste est heureux de présenter le riesling 2020 En Pleine Nature, AOP Alsace, bio, du domaine Marcel Freyburger à Ammerschwihr (68), d’autant plus que c’est sur son ban que la dernière appellation grand cru a été obtenue… celle du Kaefferkopf, en 2007. Le terroir, vers Trois-Épis, granitique, apporte au vin sa minéralité. En bouche, des arômes d’agrumes, dont de citron, amènent de la fraîcheur. « C’est digeste et gourmand », souligne Emmanuel Nasti. Comme c’est un vin nature, il n’est presque pas soufré. Aussi, il n’est pas sucré. Dans le public, un couple de septuagénaires le trouve même un peu pétillant sur la langue.

Serge Dubs enchaîne. Grand maître de la Confrérie Saint-Étienne, le meilleur sommelier du monde, qui officiait à l’Auberge de l’Ill à Illhaeusern, commente avec plaisir, un riesling grossi laüe (grands terroirs en alsacien) 2012, de la famille Hugel à Riquewihr (68) : un grand vin d’Alsace, en édition limitée. Si ce vin n’est pas reconnu grand cru Schoenenbourg, il pourrait le revendiquer. « Il est d’une jeunesse exceptionnelle », s’exclame Serge Dubs. Brillant, net, grand, d’une belle minéralité, il flirte avec le gingembre, les fleurs. D’un terroir gypseux, sa bouche est ample, vive. « C’est un vin qui fait saliver. Il a du goût », conclut le grand maître. S’il le conseille avec un homard rôti au four, Sabine Schutz, la reine des vins d’Alsace l’associerait bien avec une tourte vigneronne, pour apporter de la vivacité au plat, quant à sa dauphine Mathilde Marzolf, elle reprendrait bien un verre avec un gravlax de saumon, son coup de cœur culinaire ; Margot Ehrhart, elle, l’associerait à un saumon à la plancha.

Grand spectacle

Frédéric Schaetzel, le successeur de Serge Dubs à l’Auberge de l’Ill, propose, lui, un pinot gris Letzenberg 2019, AOC Alsace, de Jean-Baptiste Adam à Ammerschwihr (68). « Un vin riche, généreux, au nez intense, de fruits jaunes et d’épices. Il s’accorde avec un filet de bar, dans une sauce au vin jaune, c’est-à-dire aux notes de fruits secs, et morilles. » La reine et ses dauphines acquiescent mais elles le préféreraient avec une viande et des girolles ou d’autres champignons. « Pour le côté sous-bois, je l’accommoderais avec des fleischnackes, des haricots, des spaetzles et de la crème », risque l’une d’elles, immédiatement approuvée par l’association et les spectateurs.

Jean-Marie Dirwimmer, ancien sommelier du Rendez-vous de chasse, a gardé « le meilleur pour la fin », blague-t-il… à peine ! Il déguste un gewurztraminer 2020, AOC Alsace, du vigneron-récoltant Ginglinger-Fix, de Voegtlinshoffen (68), une des communes viticoles les plus élevées d’Alsace. « Ce vin, élaboré par Éliane et ses fils, est un jardin », souligne-t-il. Rose, litchi, coing, mangue : les arômes typiques « or jaune » de ce gewurz’à la note fruitée d’abricot se marieront à merveille avec un foie gras en terrine ou poêlé, accompagné de figues et de pêches, avec un homard thermidor, des gambas aux épices, un canard laqué ou de la pluma ibérique, partage le sommelier. « Vin de caractère, qui soutient », il magnifiera aussi un bleu de Bresse, une fourme d’Ambert ou une tarte aux mirabelles, bu avec « la personne la plus chère, pour vous », conclut Jean-Marie Dirwimmer.

Mathilde Marzolf, de Voegtlinshoffen, en rêve avec un munster ou un camembert, Margot Ehrhart, avec une pâtisserie suédoise, et Sabine Schutz, avec une salade de fruits frais et un sorbet de mangue. Serge Dubs acquiesce à cette dernière proposition. « Le millésime de nos reines est époustouflant, salue un animateur, au micro. Elles laissent parler leurs cœurs, ont du goût et de la culture. »

 

 

Cook show

On reste sur le fruit

Vigne

Publié le 03/08/2022

Pour le top départ des cooks shows de la Foire aux vins, trois sommeliers se sont retrouvés sur le devant de la scène. Charlotte Leray, sommelière de La Nouvelle Auberge, à Wihr-au-Val, qui a choisi les vins à accorder avec le met d’Éric Girardin, chef de La Maison des têtes, à Colmar, mais aussi le cuisinier lui-même qui a débuté à ce poste, et Nicolas Rieffel, le dynamique animateur du show, sommelier Chez Julien, à Strasbourg, au début de sa carrière. Les spécialistes ont donc rivalisé de conseils pour associer les goûts et les couleurs.

Éric Giradin a concocté, en une heure et pour une cinquantaine de convives, des verrines de pastèque rôtie, flambée, accompagnée de tomates marinées au whisky alsacien de la distillerie Meyer (entre autres), de fromage de chèvre frais de la ferme des Embetschés (à Lapoutroie), d’huile de basilic, d’huile fumée et d’eau de pastèque, saupoudrée de fleurs et de feuilles anisées et de poudre d’olives noires séchées. Ce plat estival végétarien est aussi beau que bon ! C’est ainsi que Charlotte Leray s’est laissée inspirer pour choisir les flacons.

Accord chromatique

« Je fonctionne à l’accord chromatique. Tout va ensemble. La couleur du sol d’où provient le vin et la couleur dominante du plat sont une indication pour choisir le flacon », confie-t-elle. Elle a ainsi sélectionné deux vins haut-rhinois : un gewurztraminer grand cru Pfersigberg Comtes d’Eguisheim 2015 de chez Léon Beyer et un pinot gris grand cru Kanzlerberg 2016 de chez Gustave Lorentz, à Bergheim. Le premier provient d’un sol marno-calcaire ocre, entre les rouges et les jaunes, et le second, d’un sol argilo-calcaire, composé de marnes grises et noires à gypse du Keuper… gypse oscillant entre le blanc, le rose, le rouge et le violet. Les variations de couleurs chaudes du plat font ainsi écho aux origines du vin. Et ça matche !

« Je suis heureuse de ne pas avoir connu tous les ingrédients de la recette à l’avance, admet la jeune sommelière. Je me serais cassé la tête, sinon ! Avec ce plat complexe, le vin ne doit pas prendre le dessus. » La dégustation débute par l’accord pastèque-gewurz’. « 2015 était une année chaude, de grand millésime. On a laissé longtemps ces vins en cave car ils étaient opulents. Ils s’ouvrent, maintenant. Si ce gewurztraminer est fin, peu exubérant, c’est bien car le plat est caractériel, surtout à cause des plantes et des huiles aromatisées », commence Charlotte Leray. Au nez, elle sent des fruits jaunes, mûrs. « C’est enrobant, dit-elle. Il y a de la rose jaune, alors que d’habitude, le gewurztraminer part sur la rose rouge, et de la pêche blanche. C’est souple au nez. Il y a des poivres blancs, aussi. » Au palais, le breuvage s’annonce sec et acide en fin de bouche. « Ça va bien s’équilibrer avec le plat, se réjouit la sommelière. C’est digeste. » Au préalable, elle avait prévenu : ce vin « ne tranche pas » avec le met mais « il entrechoque » les saveurs ; elle ne cherche ni la symétrie, ni la complaisance.

Fraîcheur

Elle enchaîne rapidement sur le pinot gris. Mais rien ne presse. « Les blancs peuvent supporter plus chaud que ce qu’on leur applique. Si le vin n’a rien à cacher, il supporte bien la chaleur », souligne Charlotte Leray. Le Kanzlerberg est le plus petit grand cru d’Alsace, avait-elle précisé, en amont. Elle l’a choisi pour « sa typicité » et « sa complaisance ». « La première bouche est généreuse, puis viennent les épices, une complexité d’arômes. Ce n’est pas linéaire, puisqu’on finit sur une touche de douceur. Ce pinot gris est plus sucré que ce gewurztraminer », partage Charlotte Leray. Qu’en pense Éric Girardin ? « C’est étincelant, frais, ça met en appétit, j’ai envie d’y aller », lâche-t-il, d’une traite. Nicolas Rieffel conclut : « Le peu de sucre résiduel apporte un joli voile qui va soutenir l’acidité des tomates. »

Les deux vins n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Charlotte Leray avait opté pour le pinot gris à cause du goût anisé des feuilles et de l’huile fumée « mais comme le fumé est peu marqué, le gewurztraminer se porte bien ». Pour le « plaisir », parce que le gewurztraminer est le plus « percutant », il emporte, à l’unanimité, l’adhésion des trois professionnels : Charlotte Leray, Éric Giradin et Nicolas Rieffel. Le public, invité à se servir de cette salade d’été, a pu découvrir au bar Alsace Rocks ! juste en face, les deux cépages comparés, pour un accord met-vin parfait.

 

 

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