Auteur

Anne Frintz

Anne Frintz est journaliste à l'Est Agricole et Viticole

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Ferme maraîchère du Windstein

Pente ascendante pour Candy Pfeiffer, dans les Vosges du Nord

Cultures

Publié le 13/10/2021

Un chemin de terre sableuse mène aux parcelles et au point de vente de Candy Pfeiffer, à son domicile, en lisière de forêt. Sur les pentes enherbées, à la sortie de Windstein, vers le sentier de grande randonnée qui serpente de Wissembourg au col du Donon, la quadra soigne une cinquantaine d’espèces de fruits et légumes différents, sous abri et en plein champ, et encore bien plus de plants. Rien qu’en tomates, elle propose les pousses d’une vingtaine de variétés ! Il faut de sérieux arguments pour entraîner les clients jusqu’ici.

Candy Pfeiffer, cotisante solidaire à la MSA de 2017 à son installation fin 2019, est en bio, depuis le tout début de son aventure maraîchère. Elle a acheté en 2010, avec sa maison, et en 2019 d’anciennes prairies naturelles qui étaient à l’état de friches, d’où la certification quasi immédiate. Candy mise donc sur ses plants bios, au cœur des Vosges du Nord, où beaucoup ont un jardin, et sur les variétés anciennes ou… surprenantes, qui égaient ses paniers hebdomadaires. « Mais je ne vous avais pas demandé de bananes », imite l’espiègle Candy. Certains de ses clients n’avaient jamais vu de courgettes jaunes avant ! Et l’épi de maïs doux, qu’elle a offert récemment : « c’est pour les bêtes », lui ont rétorqué d’autres… avant de goûter et de se raviser.

Court (-) circuit

Une trentaine de pèlerins gravissent la pente, chaque vendredi après-midi, pour acheter en direct les productions de Candy Pfeiffer… qui se croyait originale avec ses topinambours, alors que la vivace était déjà cultivée ici même, quarante ans auparavant ! Ces inconditionnels de la bio, qui affluent depuis un rayon d’une quinzaine de kilomètres alentour, connaissent la ferme grâce à sa page Facebook (1 600 abonnés) ou aux supermarchés Match et Intermarché de Reichshoffen, et Match de Niederbronn. Fin 2018, c’est Frédéric Strub, le directeur du Match de Reichshoffen, qui a le premier sollicité Candy Pfeiffer. La mode des producteurs locaux, dans les Match, aurait d’ailleurs été lancée par Candy et lui.

Mais, aujourd’hui, la maraîchère croit plus en ses paniers et commandes des particuliers qu’à la vente aux GMS, même si elle négocie en direct. Car les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à se partager les étals de la grande distribution. Candy souhaite doubler sa clientèle en 2022, qui contrairement à celle des GMS, accepte les légumes non calibrés. Ce sur quoi elle fonde le plus d’espoir est la vente de plants. En 2021, elle a vendu sur deux week-ends, début mai, près de 4 500 pousses, pour un montant de 9 000 euros ; soit presque trois fois plus qu’en 2018. « Et encore, on a été desservi par la météo, cette année », observe Candy. Si la plupart des acheteurs de plants viennent des environs (Haguenau, Wissembourg), certains ont fait la route depuis Duppigheim et Marlenheim ! Son objectif est d’atteindre les 10 000 plants produits et de faire 16 000 à 18 000 euros de vente, « pour le confort ».

 

 

Porte-bonheur

Romuald, le mari de Candy, maréchal-ferrant itinérant, pense la rejoindre sur l’exploitation d’ici deux à trois ans. Jusqu’en 2016, c’était l’inverse : Candy assistait Romuald dans son métier. La cavalière enlevait les fers, parait les sabots. Les époux ont même écrit un livre sur le parage et le ferrage, paru en 2013. Candy n’avait pas envisagé de devenir agricultrice. Mais, après l’achat de leur maison bordée d’1 ha de terrain (pas totalement cultivable) à Windstein, Candy démarre un jardin. Elle avait pour habitude de « piocher » dans celui de son grand-père, à Rothbach. L’envie de légumes frais, à ses pieds, la motive. Elle distribue des cagettes à sa famille de passage, améliore ses plates-bandes. Bientôt, jardiner devient sa plus grande passion. En 2013, elle entend parler de Jean Becker, à Ingwiller, chez qui elle effectuera plus tard un stage. De janvier 2016 à 2017, elle passe son bac professionnel productions horticoles, à distance, avec l’École supérieure d’agriculture (ESA) d’Angers.

« J’aime élever les plantes du début à la fin, choisir les variétés, échanger avec les jardiniers qui partagent mon ardeur même s’ils ne produisent pas à la même échelle. J’aime travailler ici dans la nature, au calme, malgré les frustrations liées au climat, la casse à cause des ravageurs, des maladies », énumère Candy. Entre l’oïdium, le mildiou, les doryphores et les mulots, 2021 a été un peu décevante et éreintante, puisque Candy désherbe essentiellement à la main. « J’ai eu envie d’exercer cette activité et je ne regrette pas. Je suis cheffe d’exploitation et j’arrive à en vivre », déclare la dynamique femme que le Crédit Agricole « a adoptée ». Pour l’instant, elle réinvestit tout sur la ferme. Elle pense se sortir un salaire en 2022.

Apports réguliers

Son premier grand tunnel (9,30/36 m) a été installé en 2018, après un important terrassement. Un motoculteur et 2 500 euros de matériel d’irrigation sont du même cru. Les travaux sur le terrain acquis fin 2019 démarrent en mars 2020, notamment pour le raccordement à l’eau et la construction de deux autres grands tunnels. En 2021, elle investit dans un microtracteur Kubota. Sur une pente de 15 %, ensoleillée neuf heures en été et cinq heures en hiver, Candy enchaîne les apports réguliers d’engrais bio en granulés et d’eau. « C’est encore trop tôt pour amender avec du fumier, du compost végétal. Il y a trop d’adventices », pointe Candy Pfeiffer, qui a hâte aussi d’ajouter des copeaux de bois. Aujourd’hui, sur ses terres, il n’y a pas d’humus. Un petit tunnel de trois mètres sur huit, doté de câbles chauffants, lui permet de produire des plants toute l’année. Elle comptabilise une soixante d’heures travaillées par semaine. « Je commence juste à lever un peu le pied », confie-t-elle.

Plantes à parfum, aromatiques et médicinales

Bouillon de cultures dans les Vosges du Nord

Cultures

Publié le 06/10/2021

Rachel Gardon a les sens et l’esprit en éveil. Sauge ananas, basilic cannelle, menthe pamplemousse, pour ne citer que ces trois-là : son jardin de plantes à parfum, aromatiques et médicinales recèle de merveilles. « Depuis que je suis petite, ces plantes m’intriguent. Je voulais être nez », se souvient-elle, entre une ligne de bleuet et de calendula. Rachel est en passe de transcender son rêve d’enfant. Aujourd’hui, elle est productrice, transformatrice et vendeuse de ses cultures et de ses collectes d’espèces sauvages. Le mois dernier, elle a tout juste réceptionné un alambic en cuivre de 60 litres, qui préserve les arômes des plantes à fleurs. Il tourne à plein tube en attendant celui en inox qui permettra de distiller les plantes à phénols, tel le thym, la sarriette et les résineux, qui entreraient en interaction avec le cuivre.

Aujourd’hui, Rachel vend des hydrolats alimentaires, ces eaux florales riches en arômes naturels. Demain, elle espère élargir le spectre des possibles en proposant des eaux cosmétiques. La trentenaire a de la ressource. Ancienne de chez Colin, développeuse de produits pour les cantines, entre autres, Rachel est titulaire d’un bac de chimie, d’un DEUST Parfums, arômes et cosmétiques et elle enchaîne les formations depuis 2018. La première, c’était un BPREA Plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PPAM), au CFPPA de Montmorot, dans le Jura. Tout récemment, elle s’est perfectionnée dans la réalisation de baumes et d’huiles de beauté, avec une laborantine, près d’Avignon. Le graphisme et la vente, elle les apprend sur le tas. Cet été, si Rachel a turbiné côté production, elle a tout de même transformé un peu pour commercialiser en direct, au marché bio de Steinseltz.

 

 

De la chimie naturelle

Aromates, tisanes, condiments, huiles, sels et sucres parfumés, sirops, eaux florales : toutes les PPAM séchées, macérées, cuites ou distillées sont issues de sa production bio et de cueillettes alentour. C’est artisanal et naturel, garantit Rachel. Après 18 ans de bons et loyaux services dans l’industrie agroalimentaire, cette mère de deux enfants a renoué avec sa philosophie, ses valeurs : promouvoir des aliments locaux, bruts ou peu transformés. Adieu les molécules de synthèse. « Je veux manger sainement », résume-t-elle. Elle cultive trente espèces et 65 variétés de PPAM sur près de 31 ares, à Wingen, et en collecte une quinzaine dans la nature environnante, avec l’autorisation des municipalités. « Je teste six variétés de thym par exemple, dont une de Provence, achetée cet été chez mon pépiniériste, dans le Sud. J’en suis à l’étape de la sélection : quelles variétés me plaisent le plus, au goût, à l’œil, et lesquelles s’adaptent le mieux aux conditions pédoclimatiques d’ici. Je garde les graines pour obtenir des plantes qui s’acclimatent », précise Rachel Gardon.

Cet été, les tropicales verveines et le géranium bourbon ont apprécié les précipitations quasi ininterrompues. « Elles étaient très productives », souligne Rachel. Trop ? L’agricultrice en convient : elle qui a toujours soigné son jardin de 100 m2 est rincée. « C’est plus difficile », lâche-t-elle. Dès que possible, elle embauchera ou s’associera. « Je n’ai pas arrêté cette saison, ni le soir, ni le week-end. J’ai dû travailler entre 60 et 80 heures par semaine. » Après l’intense période de récolte, vient celle des métamorphoses au labo, mais il est aussi temps de démarcher les boutiques bio et de finaliser le site internet, qui permettra de vendre ses produits ; et même en click & collect pour les randonneurs qui s’aventureraient à côté de la ferme, sur un sentier, ou ceux qui en profiteraient pour mirer le château du Fleckenstein, à quelques kilomètres de là. Bientôt, son dossier passera en commission pour la DJA. Elle réfléchit déjà à son système d’irrigation, pour la saison prochaine. Puisqu’elle ne peut être raccordée, achètera-t-elle une tonne à eau ?

 

 

Des projets sans beaucoup de foncier

« Avec un marché par mois, aujourd’hui, je paie mes charges mais pas moi », confie Rachel Gardon. Elle touche l’allocation-chômage et espère décoller à Noël. Elle développe trois nouvelles tisanes, présentement. « C’est le côté fun du projet : la recherche et le développement », lance l’exploitante. Pour 2022, un magasin de vente devrait ouvrir à Wingen, à la ferme héritée de ses grands-parents (des éleveurs de vaches laitières). C’est ici que trône l’alambic et, sous le toit de la grange, sèchent les délicates feuilles et pétales colorées. « On aimerait aussi rénover la maison attenante pour créer deux gîtes », dit Rachel, qui inclut son conjoint dans cette aventure. Le développeur web fabrique le site internet d’Élixirs et plantes. « Il attend mes articles pour l’enrichir », avoue Rachel. Installée hors cadre familial, elle embrasse la profession agricole et porte ses multiples casquettes avec délice. « J’aime tout maîtriser », admet-elle. Mais elle déplore les difficultés d’accès au foncier. « La Safer ne me place pas prioritaire sur les dossiers », explique-t-elle. Rachel utilise donc une partie des prés qu’occupent ses chevaux (les zones de refus), s’arrange avec un voisin, reprend un bail à sa mère, dispose de quelques ares de la commune. « Je n’arrive pas à acheter », constate-t-elle, consciente que beaucoup d’autres jeunes sont dans le même cas. Sa SAU totalise 78 ares : une trentaine de PPAM, 40 de prairies et 7 ares de verger.

La cabane du jardin à Geispolsheim

Un distributeur de légumes et ça repart !

Cultures

Publié le 05/09/2021

Au bout de la rue des Muguets, à Geispolsheim, un havre de paix… La cabane du jardin de Laurent Heitz permet une halte ombragée, à l’écart des grands axes. Un bouquet de tournesols accueille le chaland. Il peut se servir, c’est cadeau. Une gamelle d’eau fraîche pour les toutous, et un range-vélos à côté du parking, complètent le tableau. Mais ce qui intéresse surtout les deux cyclistes du village qui reviennent de balade, en cette chaude journée d’août, ce sont les jus de fruits glacés de la ferme Goos à Blaesheim, disséminés dans quelques-uns des 72 casiers réfrigérés que Laurent a inauguré ce printemps.

Des merguez à 3 h du mat’

L’agriculteur a démarré il y a deux ans la culture de légumes en plein champ, dans ses bonnes terres, avec son ami Geoffrey Andna de L’îlot de la Meinau. Pour valoriser la production tout en étant dans l’air du temps, Laurent, quinquagénaire, a décidé de vendre en direct. « J’ai surfé sur le net et j’ai trouvé ces casiers Providif, des distributeurs automatiques réfrigérés nouvelle génération, car intégrés dans des chambres froides. Même à 40 °C, je peux y placer de la viande », raconte Laurent Heitz. Il est le premier à avoir investi dans ce genre de casiers, dans le Bas-Rhin.

Le maraîcher a bien cerné les consommateurs. « Je leur propose de quoi faire un repas entier, de l’apéro au dessert », dit-il. Pour cela, il a sélectionné les produits d’une quinzaine de paysans voisins et amis, et de quelques artisans, qu’il accompagne chaque semaine de nouveautés. Dans son distributeur, les jeunes du village trouvent des merguez, à 3 h du mat’, ou des kits pour tartes flambées. Cinq heures après, les ménagères cherchent leur panier de légumes du jour et s’arrêtent pour papoter. Entre 17 h et 19 h, les couples pressés trouvent un « menu rapide ». Et, à 22 h, mère et fille s’achètent un yaourt au lait cru de la ferme Michel, à Lapoutroie. Tout est frais, local, de saison.

Tranquillité d’esprit

« Chaque matin, je me lève en me disant que j’ai bien fait. Je suis épanoui et ça marche. Je suis à trois fois le chiffre d’affaires prévisionnel », confie Laurent Heitz. L’ex-président du syndicat des producteurs de choux à choucroute d’Alsace a lâché ses 30 ha dédiés à la crucifère et sa fonction, du jour au lendemain, en 2020. Après trente ans dans les choux et 25 années d’actions, Laurent a rompu avec la tradition familiale, puisqu’il avait succédé à son père à la tête du syndicat et aux champs. « J’avais besoin de changement. Le contact avec la clientèle me manquait. Avant, j’étais quatre mois seul dans mon tracteur, à la récolte des choux. J’en avais marre. J’ai une âme de commerçant. Je cuisine beaucoup. Je sais ce que les gens aiment. Aujourd’hui, je m’éclate. »

Il ne regrette ni les négociations avec les choucroutiers, ni les canicules désastreuses pour les choux. « Je rencontre beaucoup de monde en prospectant. Je découvre de nouvelles saveurs. C’est sympa. Quand ce sont des produits de qualité, les gens sont prêts à mettre le prix. Quant à mes légumes, mes marges sont meilleures que si je traitais avec des GMS et les retours aussi ! Ici, ce n’est que du positif », assure Laurent Heitz.

Être tout de même présent

Victime de son succès, l’agriculture doit toujours être là, de 8 h 30 à 9 h 30 et les soirées car, « à la sortie du boulot, c’est la folie. » Laurent réapprovisionne continuellement ses casiers vitrés, sur ces créneaux. Avant d’aller dormir, chaque nuit, il passe encore une dernière fois alimenter le distributeur. C’est possible, parce qu’il habite à quelques mètres. Sinon, il ne pourrait pas faire les allers-retours. Aussi, il a privilégié le paiement par CB, sans contact. Les clients sont limités à 50 € d’achat mais, selon ses premières analyses, rares sont ceux qui dépassent ce montant… ou ils paient en deux ou trois fois ! Laurent a laissé son numéro de téléphone, au cas où une carte ne passerait pas. Il a peu été dérangé.

Il estime qu’entre trente et quarante clients défilent devant le distributeur, sur 24 heures. Il ne lésine pas sur la communication, via Facebook et Instagram. Un post avec les produits immortalisés dans son petit studio photo et les clients rappliquent. Ils sont près de 650 à être abonnés à sa page Facebook. Derniers arrivés, les chips Hopla, aux pommes de terre de Chavanne-sur-L’Etang (68). « C’est ce qui vient de plus loin », précise le commerçant.

Projets d’avenir

D’ici fin septembre, Laurent espère réceptionner 25 casiers supplémentaires. « J’ai trop de références et pas assez de compartiments », constate-t-il, d’autant plus que, sur son site Internet, il lancera le click & collect. « Les clients feront leurs courses sur le site. Ils recevront un code. Ils auront 24 heures pour récupérer leur panier réfrigéré ici », résume Laurent Heitz. Le dynamique cultivateur est en quête de volailles bio et de poissons alsaciens pour achalander encore son appareil. Casiers et cabane lui ont coûté près de 60 000 euros. « C’est plus facile de remplir le distributeur. J’étais longtemps esclave de mon travail. Aujourd’hui, je lève un peu le pied. Mes filles ont 17 et 19 ans. Si elles ne reprennent pas l’exploitation, ça ne va pas me stresser. Voudront-elles du commerce ? L’une d’elles m’a déjà remplacé pendant les vacances : ça lui a fait son job d’été. Elle était ravie », rapporte Laurent.

Le père de famille aime transmettre, former la jeunesse. Ainsi, il profite des conseils techniques de Geoffrey, ex-conseiller Planète Légumes, et le trentenaire bénéficie de l’expérience de terrain de Laurent. Ensemble, ils visent le zéro herbicide, sur les poireaux notamment. 3 ha de légumes sur 6 passeront en bio d'ici 2022, dont les 70 ares d’asperges. Cette fin d’été, Laurent Heitz accueillera des élèves des écoles élémentaires de Geispolsheim, sur ses parcelles. Grâce à un partenariat avec le traiteur Philippe Rome, ils ont goûté, tous les jeudis, les légumes de Laurent à la cantine. L’agriculteur est déjà allé dans les classes sensibiliser ces gastronomes en culottes courtes. L’idée devrait essaimer.

Semences de fleurs et graminées sauvages locales

Chasser le naturel, il revient en graines

Cultures

Publié le 27/08/2021

Pionnier, Nungesser Semences multiplie, depuis dix ans déjà, des semences de fleurs et graminées sauvages locales, labélisées Végétal local. Leur mélange fleurit à la ville et au champ. Le savoir-faire du semencier, spécialisé dans les gazons et graminées, est unique dans le Grand Est. En France, ils ne sont qu’une poignée à s’être ainsi diversifiée.

Tout commence dans la nature alsacienne. Des botanistes du conservatoire des sites alsaciens (CSA) y collectent entre 5 et 15 g de semences d’une plante sauvage pour Nungesser Semences. À partir de ces graines, le semencier, basé à Erstein, multiplie sous serre la première année, et repique. Puis des agriculteurs voisins cultivent les fleurs et graminées sauvages sur de petites parcelles. La première récolte est manuelle pour recueillir suffisamment de semences. Ensuite, seulement, de grandes parcelles sont ensemencées. Mais il faut attendre trois à quatre ans entre la collecte dans la nature et l’intégration des semences multipliées dans un mélange de graines prêt à être commercialisé. « C’est fastidieux mais cela fait le charme de l’activité », estime Lucie Heitz, la fille de Bernard Heitz, le PDG de Nungesser Semences. Entreprise familiale, depuis 1973, Nungesser Semences emploie aujourd’hui dix salariés. Une dizaine d’agriculteurs sont partenaires.

90 % des mélanges de semences pour bandes enherbées, bordures de parcelles, interrangs, prairies, aménagements divers de Nungesser Semences sont élaborés à la demande. « On ne s’adresse qu’à des pros du paysage », précise Lucie Heitz qui, du haut de ses 37 ans, se prépare à la reprise. Entre autres clients qui achètent les mélanges à base d’espèces sauvages indigènes : Vinci pour le grand contournement ouest de Strasbourg ; les collectivités locales pour leurs chantiers de renaturation, telle Ostwald ou Illkirch ; la CTS pour l’extension du tram vers la Robertsau. « Avec 1 kg de graines, on ensemence 200 m2. Nos conditionnements ne sont pas adaptés aux particuliers », ajoute Lucie.

Le monde agricole aussi commence à s’intéresser aux fleurs et graminées sauvages locales pour attirer l’entomofaune : les insectes pollinisateurs et les auxiliaires des cultures. « L’intérêt de ces plantes est qu’elles sont pérennes. Il y a des annuelles - des plantes messicoles, comme le coquelicot et le bleuet - mais aussi et surtout des vivaces, qui repoussent à chaque fauche et sur plusieurs années », explique Lucie Heitz, qui sait que l’inconvénient majeur est le prix des semences. 98 % des fleurs sauvages qui composent les mélanges sont des vivaces, souligne-t-elle.

Bientôt une thèse sur le sujet

Dans le vignoble, les mix à base de plantes indigènes sauvages sont de plus en plus choisis comme alternatives à l’engazonnement habituel. Éviter les coulées de boue, voire le travail du sol, amener de l’engrais vert, en plus des pollinisateurs et des auxiliaires, les animent. Tant et si bien qu’un projet de recherche a vu le jour, dès 2014. Pour le groupement de viticulteurs de Westhalten, des botanistes du CSA ont collecté, sur la lande du coin, le Strangenberg, les graines de 25 espèces sauvages locales, qui ne concurrencent pas la vigne, dont l’achillée millefeuille, la centaurée du Rhin, l’œillet prolifère. Nungesser Semences les a multipliées. Les viticulteurs les ont semées. Avec l’Inrae de Colmar, ils étudient l’apport de ce couvert végétal à la biodiversité, notamment dans le sol, et à la résistance au stress hydrique. Pour 2022, via le dispositif CIFRE (convention industrielle de formation par la recherche), Nungesser Semences recrute un jeune doctorant qui soutiendra une thèse sur les fleurs et graminées sauvages. « Grâce à des relevés botaniques, il étudiera comment ces espèces interagissent entre elles et avec la vigne, et se pérennisent : un sujet jamais traité auparavant », s’enthousiasme Lucie Heitz.

Son père qui avait eu cette idée folle de préférer les fleurs sauvages aux horticoles, était à l’époque taxé de « fumeur de moquette »… quoi de plus logique pour un semencier spécialiste du gazon ! Encore aujourd’hui, fleurs des prés et des champs sont qualifiées de mauvaises herbes. Pourtant, elles sont des réservoirs de nourriture et des hôtels pour les insectes auxiliaires des cultures et les pollinisateurs. Et elles sont autrement plus nourricières que les fleurs horticoles, dont la fonction reproductrice - le nectar et le pollen donc - n’est pas développée, à cause de la sélection qu’elles subissent, selon le semencier.

Pour les vergers, Nungesser Semences préconise des mélanges de fleurs sauvages très variées, pour capter un maximum de butineurs différents. En grandes cultures, des mix plus simples, de trois à cinq espèces seulement (bleuets, coquelicots, calendula en tête), sont conseillés puisque l’intérêt cultural est moins grand. Des mélanges avec du trèfle sont vendus dans les coopératives de la région. Nungesser Semences fournit Le Comptoir agricole et Armbruster notamment. Arboriculteurs et viticulteurs achètent, eux, en direct leurs mélanges à façon. L’entreprise de semences en gros a une agence dans le Haut-Rhin à Wittelsheim. Les Alsaciens représentent ainsi 70 % des clients agriculteurs sur ce marché de niche.

Cherche producteurs

« Auprès des agriculteurs, nous sommes surtout connus pour nos mélanges sur mesure de semences d’engrais verts. Nous vendons une bonne centaine de tonnes de semences d’intercultures par an en direct. Aucune plante sauvage dans ces mélanges. Généralement, les cultivateurs se regroupent pour acheter plusieurs tonnes », intervient Bernard Heitz. Père et fille lancent un appel à la profession. L’activité de semences de fleurs et graminées sauvages se développe rapidement. Actuellement, une dizaine d’agriculteurs produisent pour eux deux ou trois espèces, en monoculture : de quelques ares à deux ou trois hectares, selon les besoins. Nungesser Semences assure le suivi technique de cette culture « très bien rémunérée » : de 1 500 à 3 000 €/ha. « Notre problématique, c’est trouver des agriculteurs qui se lancent dans la production. Chaque espèce a un itinéraire différent et on revient à des techniques d’avant : du désherbage manuel et mécanique uniquement. Ce sont des cultures qu’on surveille. Et comme ce sont des plantes sauvages, elles ne fleurissent pas toutes en même temps : leur but est de se reproduire. Il faut donc les choper au bon moment. Si on récolte 50 % du potentiel de la parcelle, c’est déjà bien. 200 kg d’une production, c’est beaucoup pour nous ! », s’exclame Lucie. La jeune femme est en plein dedans : récoltes, séchages, tris s’étalent de juin à fin août. Chaque année, entre 6 et 8 tonnes de graines d’une quarantaine d’espèces indigènes sauvages sont produites. Nungesser Semences sort environ 2 000 tonnes de semences, toutes confondues, par an.

Les producteurs qui cultivent des plantes sauvages locales pour Nungesser Semences sont à 90 % alsaciens. Des Champenois ont rejoint l’aventure. Qu’est-ce qui les motive tous ? « Ces parcelles restent en place de trois à cinq ans. Elles couvrent le sol, qui n’est pas travaillé. Elles ne nécessitent pas d’engrais ou une fois tous les cinq ans. Et attirent, bien sûr, beaucoup d’insectes. Nous ne faisons pas d’alimentaire, donc nous ne sommes pas en bio. Le recours aux fongicides est possible », résume Lucie Heitz. Les standards sont le bleuet, la marguerite et le coquelicot. Pour soutenir l’équipe de France au Mondial de foot 2022, rien de tel qu’une production bleu-blanc-rouge ! Avis aux amateurs.

 

 

 

 

Canton de Marmoutier

Quentin Seemann ouvre la voie

Vie professionnelle

Publié le 25/08/2021

La compétition, c’est le moteur de Quentin. Le jeune apprenti boucher-charcutier tente les finales de labour en planches, autant que les concours professionnels, depuis trois ans. Son père Geoffroy et son oncle Olivier ont encore beaucoup d’années à tirer sur la ferme. Quentin Seemann ne compte donc pas s’installer tout de suite mais il les aide à développer la vente directe de viande bovine. Malgré son orientation qui l’éloigne de l’étable, il reste très attaché à l’exploitation et a passé le dernier mois dans les champs. Quentin s’est entraîné plusieurs fois par semaine pour la cantonale, puis la départementale de labour, sur les parcelles de Westhouse-Marmoutier.

« En 2018, j’étais pour la première fois à la cantonale. J’ai déjà concouru en 2019 à la finale départementale de labour. Je n’étais jamais sur le podium », résume Quentin, qui est syndiqué chez les Jeunes agriculteurs (JA) depuis deux ans. Cette année, il espère bien remonter dans le classement. « Quentin est très soigneux, méticuleux et calme. Mais il ne finit pas toujours dans les temps. Les pénalités le plombent », confie son père, qui s’était essayé au concours de labour plus jeune, « pour le fun ». Il n’a pas poussé son fils à participer. Quentin s’est découvert cette passion seul. « À force d’aller aux fêtes, assister aux finales, j’ai eu envie de tenter le concours moi aussi », explique simplement le jeune homme.

« Tout pour réussir »

« Moi aussi, depuis que je suis petit, mon père m’emmène aux finales de labour, embraie son cousin Nathan, le fils d’Olivier. L’an passé, mon grand-père et lui m’ont laissé labourer chez nous. J’aimerais faire comme les autres concurrents et Quentin ! » Le futur collégien n’a pas encore l’âge pour participer à la finale départementale de labour de ce dimanche. Mais à la cantonale, il est arrivé deuxième, le week-end dernier, devant un quadragénaire amateur. De quoi, le motiver ! Son principal problème, c’est d’aller droit. Avec les conseils d’Olivier, il prend de mieux en mieux ses repères. « Il tire à gauche », constate le père, heureux d’enseigner à son fils.

Les frères Seemann encouragent les deux cousins autant qu’ils les recadrent vertement : les jeunes « rêvent », s’accordent-ils. Leurs pères, aussi, mais, une fois les pieds à terre et bien inspirés, ils pensent tout de suite au côté pratique. « Je suis prêt, si Quentin gagne la finale départementale. Je mets le tracteur sur le camion et je lui amène dans la Meuse pour la régionale. Il a tout pour réussir ! », s’exclame Olivier. Avec son frère Geoffroy, ils ramassent les volailles pour Bruno Siebert. Ils sont donc équipés et pourraient même rouler jusqu’au national, les 11 et 12 septembre, aux Terres de Jim, en Provence, si leur champion les y amenait.

Terre de vainqueurs

« Le plus difficile, c’est la concentration », admet Quentin. Sa Kverneland a deux socs. « La charrue est de plus en plus sophistiquée », remarque-t-il à l’atelier. « On a flexé, reflexé. On y a passé des heures », lâche Geoffroy, qui s’est pris au jeu, puisque son fils est intéressé. La charrue était réversible à la base. Tous les socs du haut ont sauté. « On apprend et on évolue ensemble », ajoute l’aîné des frères Seemann, qui surfe sur YouTube autant que son fils. Dans le village voisin, le ferronnier qui a modifié la charrue du vice-champion du monde Thomas Debes, aussi du canton de Marmoutier, a travaillé le premier soc de la charrue de Quentin. Mais père et fils le savent, ce n’est pas un gage de victoire. C’est le pilote qui compte, plus que l’engin ! Et les ajustements. « Chez nous, vers Marmoutier, la charrue doit être réglée au mm, sinon ça ne fonctionne pas. La terre est grasse. Si Quentin arrive à labourer ça, ce devrait être plus facile pour lui, dans une autre terre », table Geoffroy. Leur consultant, c’est Denis Meyer, champion de France à 18 ans, du canton de Marmoutier… encore ! Décidément, leur coin, c’est une terre de vainqueurs. Quentin était à Tübingen en 2018 d’ailleurs, voir Thomas décrocher la deuxième place au mondial.

« On a de bons laboureurs ici », admet Geoffroy. Quentin et Nathan labourent en planches, « comme leurs papas, souligne Olivier, qui ne connaissent pas le labour à plat ». Le tracteur de Quentin est un Zetor 106. Nathan, lui, a reçu le tracteur de collection du grand-père, un McCormick, et une vieille charrue de ferme, repeinte couleur Kuhn. « C’est super pour débuter. On l’a vite en main ce tracteur. Sa première mise en circulation, c’était 1964 », précise Olivier. « J’ai concouru à la cantonale pour que je sache déjà comment ça se passe, pour voir mon niveau », dit Nathan. Quentin a aussi hâte de se comparer aux autres jeunes. Il sait qu’en départementale, il y a des défauts rédhibitoires. « La rectitude, c’est primordial », rappelle Geoffroy. « Si je suis droit à l’ouverture, ça devrait aller ensuite », enchaîne Quentin, conscient que la compétition se joue à une motte et demie. Faire toujours mieux, arriver le plus loin possible… Quentin est dans son élément. L’ambiance conviviale des FDL ajoute encore à la motivation de tous.

André Roesch, le « magicien du poste à souder »

Pimp my matériel agricole*

Technique

Publié le 19/08/2021

« Le plus important a été créé aujourd’hui. Reste à entretenir le parc de matériel et ça, mes fils savent faire. Ils ont appris. Ils bricolent mais ils sont moins inventifs que moi », cadre André Roesch, à l’aube de la retraite. Le maraîcher et céréalier de Breitenheim, près de Mussig, va bientôt transmettre son exploitation à ses aînés, Baptiste, 26 ans, et Jean-Thomas, 25 ans, actuellement salariés. Il aura customisé, près de quarante années durant, toutes les machines agricoles et outils qu’il aura eus entre les mains, principalement achetés d’occasion. André récupère tout : « Ça peut toujours servir. » Baptiste est sidéré mais admet que son père a raison sur ce point précis. « La seule fois où on a jeté une broyeuse à pommes de terre, on en a eu besoin juste après et on a dû s’en procurer une nouvelle », se souvient-il.

Un homme curieux

Sous le grand hangar équipé de panneaux photovoltaïques, André a posé à droite les racks avec les outils traînés, « pimpés », et à gauche la poinçonneuse, la scie à cloche, la perceuse à colonne, la ponceuse à bande fixe, les cisailles, le poste à souder, etc. Au milieu de l’atelier trône une charpente métallique « home made » (fabrication maison), en acier, qui a été galvanisée à Baccarat. C’est la structure du futur poulailler mobile, que les Roesch sont en train de construire et qui permettra de sortir les volailles. « J’aurais pu investir dans un poulailler mobile de marque mais, pour le prix d’un, j’en fabrique deux », relève André qui pense aussi que le sien tiendra plus longtemps. Il a commencé à réfléchir à ce projet en hiver 2020. Il ne s’est lancé dans sa réalisation qu’au printemps. « La gestation d’un projet est souvent longue. J’ai mon idée en tête. Je l’améliore, la peaufine. Je suis curieux de nature. Je visite beaucoup d’autres exploitations. Je regarde ailleurs. C’est comme ça que mûrissent mes projets », explique André Roesch.

Du matériel dédié

Il montre quatre planteuses, perchées sur des racks. « Cette planteuse à pommes de terre travaille une fois par an. À deux personnes, on plante un hectare en une journée », précise André. Le père Roesch est fier de ses inventions. « Pour les poireaux, j’ai aussi adapté une planteuse. Celle-ci a 36 pinces, implantées sur la base d’une planteuse classique. Le socle, en forme de cœur, descend plus profondément dans la terre, puisque ce qui est recherché dans les poireaux, c’est le blanc. Ainsi, on le plante plus profondément, sans avoir besoin de le butter », enchaîne-t-il. André ne cultive pas beaucoup de poireaux : 40 000 par an. La création de sa planteuse dédiée se justifie aussi par le gain de temps sur le montage et le démontage d’une planteuse classique. Cela prendrait une demi-journée pour arranger une planteuse classique à une culture. Ses outils dédicacés, il les descend et les remise, avec le chariot élévateur, en quelques minutes. Ils sont déjà équipés et réglés quand il faut les atteler.

Pour le maraîchage et même les grandes cultures

Pour ventiler les récoltes de soja, ou de méteils, André a aussi fabriqué un système de ventilation maison, à partir d’un ancien fond de silo à grains, qu’il pose sur une rehausse, dans une benne vide. Il arrive à sécher 12 t de soja, en une fois, grâce à cela. « L’air va entrer dans la grille, percée, par le haut. On a démonté un séchoir à maïs et récupéré le ventilo. On met un générateur au bout et en une nuit, c’est sec. Le fond, quand on lève la benne, reste accroché grâce à une goupille », détaille André Roesch. Le poste à souder, dans cette ferme ultra-diversifiée de Breitenheim (lire l'encadré), fonctionne chaque jour ou presque. « J’ai agrandi les marchepieds et fait en sorte qu’ils soient antidérapants. J’ai ajouté une poignée et une jonction entre la roue et la cabine pour qu’on ne glisse pas entre les deux ; pour la sécurité et le confort. En une après-midi, c’était fait, déroule André Roesch, à propos d’un Kubota. Et on a modifié la distrib’hydraulique du tracteur pour que la manette soit accessible depuis la cabine, par le haut, et par le bas ». Quelques mètres plus loin, André s’arrête : « On a imaginé une machine entièrement, pour aller vite et bien, adaptée à nos petites surfaces de maraîchage : un robot de désherbage, dont on a fabriqué les lames de binage. »

L’as de la récup

Baptiste et Jean-Thomas, les deux aînés des huit enfants, veulent cacher le « bric-à-brac », qui s’étend au fond de l’atelier. De vieux tracteurs entre autres, s’entassent. André est sans-gêne. « Un ami a acheté un vieux moulin. On a récupéré les renvois d’angle, les transmissions », dit-il en marchant. Le sexagénaire a acquis des machines d’usines bradées, d’un revendeur. A-t-il appris à s’en servir ? « J’essaie et je vois ce qui fonctionne », confie André. « Papa est autodidacte », rebondit Baptiste, en aparté. Il regarde des vidéos sur YouTube mais surtout, tente. À partir d’une ancienne lame de scie pour les arbres, il a conçu un outil pour les faux semis, une lame scalpeuse qui évite les remontées d’adventices. « L’avantage, c’est qu’elle ne laisse passer aucune herbe entre les dents. Quand c’est usé, on dessoude et on remplace. On en est déjà à la quatrième lame », compte André. Et c’est un client d’une Amap qui régale.

Avantages et inconvénients du DIY**

« Mes fils soudent mieux que moi maintenant, car j’ai des troubles de la vue », admet André. « Il y a un juste milieu à trouver, place Jean-Thomas. Le bricolage, c’est bien, mais il a ses limites. C’est grâce à lui qu’on s’en est sorti, en maraîchage, avec nos petites surfaces. Mais c’est déjà arrivé qu’on perde deux jours sur un bricolage et qu’au final, l’outil ne fonctionne pas. » Son père acquiesce : « Il y a des échecs aussi. » Il sait qu’avec l’agrandissement récent de la ferme, ses fils se tourneront volontiers plus vers du matériel neuf, mais il a transmis à ses garçons le goût de la débrouille. En tout cas, Jean-Thomas est catégorique : il préfère investir dans un appartement, que dans un tracteur neuf tous les cinq ans. « L’idée, c’est de vivre de mon métier. Si on achète tout neuf, on ne gagne plus de sous ! », s’exclame-t-il. « Ici, on fait tout nous-mêmes, parce qu’on aime aussi, ajoute André. La ferraille se recycle à l’infini ! » « C’est économique et écologique, conçoit Baptiste. C’est un état d’esprit. On est libre. »

Un divertissement

André a appris à souder, lorsqu’il avait 25 ans et qu’il a travaillé un hiver dans une entreprise de construction métallique. Mais il avait déjà des bases. « À 12 ans, mon père a acheté son premier poste à souder. J’ai essayé tout de suite. Je trouvais ça magique. J’ai sympathisé avec un homme du village confirmé qui m’a enseigné ce qu’il savait. Puis au lycée agricole d’Obernai, en 1976-1978, on a soudé quand on préparait le BEP. J’avais ça dans les mains », raconte André. Le premier objet qu’il a fabriqué est une petite benne trois points. « Elle a 48 ans aujourd’hui, et ramasse tous les légumes de la ferme », assure André. L’Atelier paysan, une coopérative d’autoconstruction du Grand Ouest, est déjà passé par sa ferme. André Roesch n’a jamais rien vendu mais prête volontiers son fer à souder. Il aime le partage de connaissances et se changer les idées. « Bricoler, c’est une manière de me divertir. Je joins l’utile à l’agréable. Je fais de l’art et c’est utile », conclut André. Jean Becker, maraîcher à Ingwiller, qu’il a rencontré au CFPPA d’Obernai, l’a surnommé le « magicien du poste à souder ». « Je ne suis pas le seul », nuance-t-il, humblement.

 

 

Ferme avicole Gallmann, à Niederroedern

Tout autour de la poule

Élevage

Publié le 16/08/2021

« L’idée des poules pondeuses prêtes à pondre ? C’est une demande des clients… qui n’arrêtait pas de croître », dit d’emblée Éric Gallmann, 51 ans. Le pétulant éleveur de volailles de chair et de poules pondeuses de Niederroedern transforme à la ferme une partie de la production et vend « tout ce qui tourne autour de la volaille » en direct dans son magasin La Chair de poule, ou grâce à un distributeur adjacent. Il a encore ajouté une corde à son arc en 2021 : il propose des poules pondeuses Lohmann « prêtes à pondre ». Depuis le premier confinement et la pénurie d’œufs dans les magasins, les particuliers s’engouent pour les volatiles. Éric a du répondant.

Avec la ferme Hege

Pour ses œufs bio et plein air, il cherche depuis 2019 ses lots à la ferme Hege, à Schafbusch, spécialisée dans la poule pondeuse. « Quand j’ai acheté le dernier lot chez eux pour renouveler, j’ai demandé si c’était possible d’avoir des poules pondeuses toute l’année, pour satisfaire la demande », commence Éric. Sanitairement, recevoir des gens pour la vente d’une seule poule pondeuse n’intéresse pas les éleveurs de Schafbusch. « Il a été conclu avec M. Hege que je prenne toujours le petit surplus qu’il y a dans les bâtiments, au moment où on enlève les poules. Je suis ainsi devenu le revendeur du coin, un peu exclusif. C’est pour ça que j’ai mis ces affiches », dévoile Éric Gallmann. À cause du pourcentage de mortalité, à la mise en place d’un lot de pondeuses, un petit pourcentage d’animaux supplémentaire est toujours ajouté. S’il y a peu de mortalité, il reste un surplus. Ce sont ces volatiles que reprend Éric.

 

 

Ingénieux

Le marché conclu, il a fallu faire vite. « J’ai acheté un conteneur maritime que j’ai aménagé, avec des amis. C’est ce qu’il y avait de plus rapide à faire. On a creusé la tranchée, amené l’eau, l’électricité. Chez moi, rien n’est improvisé. Il faut que ce soit propre. C’est ma fierté. Si on fait quelque chose de bien, ça fonctionne », assure Éric. Il apporte le même soin à tout, jusqu’à la décoration de son magasin, agrémenté d’une ancienne brouette à fumier et d’un râteau en bois, aux dents duquel sont suspendus des saucissons. Son conteneur a même un volet roulant pour habituer les poules à sortir.

« Toutes les deux semaines environ, quand il y a surplus dans les bâtiments à la ferme Hege, je le récupère : ça peut être 20, 30, ou 150 poules pondeuses. Je les mets là, dans le conteneur, le temps de prendre les commandes des clients. Et je regroupe la vente sur quatre heures, une après-midi. Je téléphone aux gens la veille, pour les prévenir. Je mets les poules dans les cagettes en plastique vertes. Je ramène ça rue de la Haute-Vienne, pour qu’il n’y ait pas plein de monde sur le site. Et voilà, on vend les poules pondeuses prêtes à pondre », explique Éric Gallmann. L’éleveur a toutes les attestations, tous les certificats sanitaires des poules pondeuses. « Mais les particuliers ne les demandent pas », constate-t-il. Quand un client veut une cinquantaine de pondeuses, Éric fournit toutes les recherches salmonelles faites sur le lot, sinon personne n’en veut.

Le rêve devient réalité

Le conteneur est aussi un espace tampon. Il servira au transfert du nouveau et de l’ancien lot. « Fin d’année, j’arrête de vendre les poules pondeuses. Je mets en place le nouveau lot de poules pondeuses bio que je laisse sortir, si les journées sont belles. Je mets la clôture : en une demi-heure, le filet est installé », précise Éric. Quand il n’y a plus de poules dans le conteneur, l’éleveur le désinfecte. Les volailles lui siéent. Il aurait bien gardé le troupeau de laitières de ses parents lorsqu’il était jeune, pourtant. Faute de trouver un associé, il a tout revendu. Éric Gallmann sait saisir les opportunités. C’est ainsi qu’il s’est lancé dans les poussins et coquelets avant les années 2000, alors qu’il était double-actif. Des poulaillers à louer, un contrat avec Rihn et le voilà aviculteur. Depuis, il n’a cessé de rebondir et de se diversifier. « Je suis resté plus de 22 ans, à l’usine. Et mon rêve a toujours été de revenir totalement sur l’exploitation, à 50 ans, et d’en vivre. Et on peut dire que le rêve s’est réalisé », confie Éric, heureux. Il n’a pas chômé.

L’œuf est arrivé en premier

« Je voulais vendre tout autour de la poule. On s’est concerté, mon épouse et moi (elle est infirmière libérale). L’œuf, c’est un produit d’appel, on le sait. C’est partout pareil. On s’était dit qu’il fallait trouver un producteur local. Dix ou quinze jours après, il y avait ce scandale aux Pays-Bas (contamination des œufs, au fipronil, NDLR). On n’est pas à l’abri : soit on produit nous-mêmes et on sait ce qu’on a, soit on fait confiance et de temps en temps, on peut être déçus », philosophe Éric.

Fin 2018, l’agriculteur se rend au salon de l’élevage Euro Tier, à Hanovre. Il y voit les roulottes déplaçables pour poules pondeuses : les Hünhermobil. Éric décide de produire des œufs bios et plein air. Il achète le petit bâtiment roulant. La production est lancée début 2019. « On vend la totalité des œufs nous-mêmes. Ils sont à 45 cents/pièce au Super U. On est moins cher », observe Éric. De temps en temps, une poule manque à l’appel. Des renards se servent. « Ça fait partie du jeu », perçoit M. Gallmann. Chaque après-midi, il cherche les œufs, au poulailler. Les volatiles vont et viennent toute la journée. En été, tout fonctionne aux panneaux solaires, dans la roulotte : la ventilation, l’ouverture des portes, etc. Toutes les trois à quatre semaines, Éric déplace le parc des poules pondeuses. En 2020, puisque c’était sec, il attendait qu’il n’y ait plus d’herbe pour y procéder.

Producteur et commerçant

« Au premier confinement, je remplissais mon distributeur d’œufs à 15 h. À 17 h, il était vide. Les clients m’appelaient : tu remplis quand ? C’était exceptionnel », se remémore Éric. Le magasin de vente directe La Chair de poule a été inauguré six mois avant le début de la crise du Covid-19. Les clients sont surtout du village et alentours. Ils étaient déjà fidélisés avant les restrictions de circulation, assure Éric. « Personne ne vend de volailles ici à part moi. Je pourrais toujours faire plus mais, quand une trentaine de personnes faisaient la queue quarante minutes devant le magasin en mars 2020, ce n’était pas évident », admet l’éleveur.

Sa devise : il faut se donner là où ça rapporte. Il a ainsi confié les traitements et semis de ses céréales à une ETA, mais il travaille encore la terre, pour le plaisir de rouler en tracteur. « Je n’ai plus le temps pour plus », lâche-t-il aussi. S’il laisse transformer la plupart des produits qu’il vend à La Chair de poule par Bruno Siebert, pour qui il élève des poulets à pattes jaunes, les gyros, les émincés et les plateaux plancha sont « maison ». Pour être dans les normes, il a construit un laboratoire, à l’arrière de l’habitation. Entre 35 et 65 consommateurs poussent la porte de La Chair de poule, chaque jour.

Outre la fraîcheur, la qualité des produits et l’intérieur soigné, Éric mise sur la communication. Pour promouvoir l’affaire, en 2019, il avait invité à une journée portes ouvertes, avec restauration sur place : un succès. Un an après, il fêtait en grande pompe l’anniversaire de la boutique, ballons en forme de poule attirant le chaland. « Certains sont venus pour prendre une photo, ils sont repartis avec une saucisse de viande de volaille et ils sont devenus clients », conclut Éric Gallmann. Site internet, page Facebook : grâce à son informaticien, le commerçant regarde sur quoi les visiteurs s’attardent, afin d’affiner sa stratégie.

 

 

L’îlot de la Meinau, maraîcher à Strasbourg

Sur tous les terrains

Cultures

Publié le 05/08/2021

« Il faut toujours penser aux fondamentaux : un magasin bien achalandé, de la marchandise fraîche », cadre d’emblée Geoffrey Andna, maraîcher, chef d’exploitation de L’îlot de la Meinau. Claire, sa compagne, est sur la même longueur d’onde. « Le plus important, c’est le magasin », abonde-t-elle, qui est situé, comme les cultures, dans la zone industrielle de la Plaine des Bouchers, à Strasbourg. La vente directe aux particuliers des fruits et légumes de la ferme, et d’autres produits de confrères, c’est leur fonds de commerce. Et c’est aussi ce qu’ils préfèrent : « Accueillir les gens à la ferme », résume Geoffrey. Plus de cent personnes en moyenne passent chaque jour à L’îlot. Après sept ans de travail acharné, ça paie. Le couple commence à pouvoir se dégager des jours de repos… aussi parce qu’il est entouré d’une belle équipe de salariés.

Un nouveau « v’îlot »

Les innovations des derniers mois sont d’ailleurs, pour certaines, directement inspirées de recrutements heureux. Ainsi lors du premier confinement en 2020, les commandes en ligne ont explosé. Samuel, la vingtaine, a été embauché pour les préparer. Ancien facteur à vélo, il n’a pas son permis de conduire. Mais il se débrouille bien. Tous ont envie de pérenniser son poste. Livrer à domicile, en voiture dans Strasbourg, peut s’avérer une vraie galère. Il faut tout de même répondre à cette demande grandissante. L’îlot de la Meinau est déjà engagé dans une démarche de réduction des intrants et des émissions polluantes. Pour approvisionner les professionnels et les entreprises qui proposent des paniers à leurs employés, pour les grosses quantités, la camionnette est de rigueur. Mais, au centre-ville, pour livrer les particuliers, rien de tel qu’un petit gabarit. Germe l’idée de l’acquisition d’un vélo-cargo. Une campagne de financement participatif, via Blue Bees, permet l’achat du « v’îlot » et sensibilise au projet. En septembre 2020, Samuel est lancé. Depuis, il transporte chaque jour jusqu’à 200 kg de produits, à une dizaine de locavores.

 

 

Bouche-à-oreille et médias locaux

Claire soigne la communication. Avec deux stagiaires, cette année, elle a contacté des blogueuses culinaires du cru. Échanges de bons procédés avec Miss Elka, par exemple : la ferme urbaine lui donne des légumes, elle présente L’îlot de la Meinau sur son blog. À partir de septembre, un grand nom du blogging strasbourgeois devrait créer des recettes avec les produits de Geoffrey. Affaire à suivre. Lui, chouchoute les médias locaux. Le maraîcher répond toujours présent aux sollicitations de Pierre Nuss, par exemple, pour « Rhin un Nüss » sur France bleu Elsass. Il est approché pour un « Frach oda frech » sur France 3 Alsace, en avril 2021.

Le bouche-à-oreille fonctionne tant et si bien qu’une trentaine, voire une quarantaine, de restaurateurs se fournissent auprès de la ferme strasbourgeoise. Parmi eux, le gastronomique L’écrin des saveurs a été le premier à les suivre. Le populaire Papa Lisa, à la Meinau, les étoilés Le Crocodile et Umami, à Strasbourg-centre, ou encore La Hache et le Paulus ou le bowling de l’Orangerie, qui a à cœur de mettre ses producteurs à la carte, augmentent encore la notoriété de L’îlot, la ferme de légumes le plus citadine d’Alsace. « On ne prospecte plus », déclare Claire. Mais ils communiquent.

 

 

Reconversion

Du commerce au service de remplacement

Vie professionnelle

Publié le 29/07/2021

« Le monde agricole me manquait et j’en avais ras-le-bol de celui du commerce : de la course à l’objectif, de pousser à l’achat, des négociations. La vente ne me motivait plus », résume Pierrick Leroux, bronzage agricole de rigueur, en ce mois de juin 2021. Sourire épanoui, yeux rieurs, le jeune père de famille est d’autant plus ravi du changement qu’au SR 67, « on me donne mon planning, je ne m’occupe de rien, je fais ce qu’on me demande ». Encore un avantage, comparé à son ancien métier de commercial. Pierrick a retrouvé une occupation manuelle, dans laquelle il excelle, à en croire l’un de ses employeurs. « Il est à l’écoute, concentré, consciencieux. Et c’est primordial, surtout en lapins », souligne Jean Strohl, jeune éleveur à Brumath, qui travaille depuis trois ans avec Pierrick, lors des inséminations et des sevrages.

Fils et neveu d’agriculteurs

Pierrick est fils d’agriculteur, d’un éleveur de charolaises, plus précisément, gérant de la ferme d’un château, près de Saint-Lô. Mais au divorce de ses parents, il se retrouve bien plus souvent chez son oncle, avec son cousin germain, à flatter les normandes et les jersiaises, près de Cherbourg. Toutes ses vacances, il les passe à l’élevage laitier et aux champs. Lorsqu’il quitte la Normandie pour l’Alsace avec sa bien-aimée, en 2016, à la faveur d’une mutation, il revient encore aider au bercail la première année. Puis il découvre le SR 67. Pendant deux étés consécutifs, 2017 et 2018, il enchaîne les CDD dans le Bas-Rhin. Il finit sa carrière de commercial chez SFR, après plus de dix ans d’expérience, en mai 2018. Il entame alors sa reconversion. En formation pour adultes, il passe un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA) au CFPPA d’Obernai. Pierrick n’a aucune intention de s’installer dans l’immédiat mais il acquiert des connaissances théoriques et pratiques utiles. En juillet 2019, à peine diplômé, le SR 67 le convoque pour lui proposer un CDI.

Des missions très variées

« Je connais mieux le Bas-Rhin que Leslie (sa compagne qui est d’origine alsacienne, NDLR) », fanfaronne-t-il. Pierrick Leroux aime le coin, qu’il a découvert pour la première fois en 2011. Sa vie est ici, en Alsace. Et il est enchanté d’y vadrouiller, lui qui a la bougeotte. « Je me lasse assez vite. Je ne me vois pas toute une vie dans une même ferme, pour l’instant. Grâce au SR, je travaille partout et je rencontre du monde. » Cette liberté et la diversité des missions proposées le comblent. S’il préfère bien sûr la polyculture-élevage, il apprécie toucher à tout.

« Quand je me lève le matin, je suis toujours content d’aller bosser. Le suivi de troupeau, les soins aux animaux, la conduite de tracteurs, et même la maçonnerie : l’agriculture, c’est tellement varié ! Encore plus avec le SR. Les activités sont si différentes d’une ferme à l’autre ! J’étais déjà dans les vignes, le houblon, les poulets, dans une pension pour chevaux. Il n’y a que les élevages de moutons et de chèvres que je n’ai jamais expérimentés », constate-t-il. Pierrick Leroux est rarement aux 39 h. Il enchaîne les heures supplémentaires mais il ne travaille pas les week-ends, « sauf si je le décide », précise-t-il. Il loue le SR pour la qualité de vie qu’il lui offre. « J’ai une vie de famille », pointe-t-il. Et amicale aussi ! Sociable, il a créé des liens avec les nombreux employeurs qu’il côtoie. Lui et Jean Strohl, par exemple, se retrouvent régulièrement en dehors des missions de Pierrick.

En CDI

Pendant une journée type, Pierrick Leroux peut être amené à aller à Jetterswiller, à 6 h 30, pour la traite, par exemple, puis à rouler 40 minutes, jusqu’à Batzendorf, pour initier les vaches laitières aux robots de traite, avant de repartir pour Jetterswiller et la traite du soir, de 17 h 30 à 19 h 30. Parfois, il découvre en arrivant sur place quel sera le chantier du jour. Le jeune homme admire le sens de l’organisation de Marylin Chardonnet, la responsable administrative du SR 67. Actuellement, ils sont quatre à y être embauchés en CDI, dit-il. Selon les périodes, il y a plus ou moins d’agents en CDD. « Il arrive qu’ils soient soixante CDD », relève Pierrick. L’exploitant paie la main-d’œuvre, Marylin établit les contrats. Priorité est donnée aux agriculteurs qui sont malades, accidentés, en congés parentaux. Mais pour un supplément de main-d’œuvre, il est aussi possible de faire appel au SR. Certains exploitants demandent systématiquement le même agent, puisqu’il connaît le travail ou parce qu’il y a des affinités.

« Le planning doit être un casse-tête », avance Pierrick, d’autant plus reconnaissant envers Marilyn. Depuis qu’il est au SR en CDI, Pierrick reçoit un salaire fixe, une prime d’assiduité (ponctualité) ; les vêtements sont fournis, tous ses kilomètres sont remboursés, ainsi que son panier-repas, à hauteur de 12,30 euros. Un bon mois, avec les heures supplémentaires, son salaire d’agent de remplacement agricole peut avoisiner celui d’un commercial motivé, pense-t-il. « Mais je ne me suis pas reconverti pour l’argent », enchaîne-t-il, immédiatement. Aujourd’hui, Pierrick vit sa passion.

Ferme Le Mevel à Fort-Louis

Des charolais et des asperges bio en direct

Élevage

Publié le 18/07/2021

« Komm ! Komm her ! », crie Clément Le Mevel, devant un parc, à l’entrée de Fort-Louis. Il rassemble ses troupes pour la photo. La pluie et la fraîcheur estivales siéent aux bêtes. Les charolais dévalent les pentes verdoyantes, à l’avant du fort. Les veaux d’un an, qui naissent au pré, fin septembre, s’attendent à de la farine d’avoine et de pois : ce avec quoi l’éleveur les a nourris l’hiver passé. Ils sont habitués à sa voix, dociles. Les vaches, elles, espèrent changer de parc. Elles meuglent d’impatience. Toutes et tous sont nés sur l’exploitation. Clément connaît le numéro de boucle de chaque bovin.

Pour éviter maladies et accidents, Monsieur Le Mevel ne fait plus rien entrer d’extérieur sur sa ferme, ni bêtes, ni aliments. En bio depuis 2002, il a visé et atteint l’autosuffisance alimentaire. Seuls les blocs à lécher sont encore achetés. Clément est persuadé que ses frais vétérinaires ont baissé de 70 %, grâce à cette relative autonomie. Il intervient le moins possible sur les animaux. Les mères vêlent seules dans la grande majorité des cas. « Je me suis servi deux fois de la vêleuse sur quarante vêlages », assure-t-il. L’éleveur n’écorne pas les veaux. « Je n’aime pas trifouiller après les bêtes », argue Clément. Il se passe même de vermifuge. « Mes animaux vont bien », tranche l’exploitant, qui comptabilise 3 à 4 % de pertes.

Bientôt des bœufs plutôt que des broutards

Un taureau veille au grain. La moitié du troupeau est fécondée en monte naturelle, l’autre est inséminée. Cette organisation devrait perdurer. Par contre, Clément Le Mevel a d’autres projets concernant la conduite de son cheptel. Aujourd’hui, il vend une génisse en direct, par mois : des morceaux découpés par un boucher, qui vient dans son laboratoire, sur l’exploitation. Toute la viande est mise sous vide directement par Clément. Elle est vendue sur place ou au marché de Steinseltz, en bio.

 

 

Mais les broutards, qu’il engraisse à l’étable, eux, ne peuvent pas être valorisés en bio, puisqu’ils ne sortent pas. Ils repassent dans le circuit conventionnel, avec l’union de coopératives Cloé, via l’abattoir d’Haguenau, voire avec Socobeval. Un gros manque à gagner ! Clément touche près de 300 € en moins par broutard en conventionnel, estime-t-il. L’idée de Monsieur Le Mevel est donc d’élever des bœufs finis pour l’abattoir. « Je les garderai trois ans et je les vendrai, en bio. » L’an prochain, il veut encore faire diminuer le nombre de ses bêtes. De 130, il y a trois ans, il est déjà passé à 80, en 2021. En 2022, il aimerait en avoir une cinquantaine seulement, qu’il valoriserait donc mieux. Ses vaches réformées partent en steak haché bio.

Vendre au détail et du haché

Clément est conscient que la consommation de viande baisse. Les prix ne sont pas au rendez-vous. S’il continue l’élevage, c’est par goût, pour ses clients fidèles mais aussi parce qu’il est en bio et qu’il juge qu’il ne peut pas se passer des effluents naturels de ses bêtes pour amender ses cultures. « Il faut de la matière organique, insiste Clément. Pour ma rotation de luzerne aussi, je dois avoir des animaux à la ferme. » Il pourrait vendre la luzerne déshydratée, certes, mais la polyculture-élevage en bio, c’est son credo.

« Aujourd’hui, c’est équilibré, entre les bovins, les céréales, les asperges. On a augmenté un peu les surfaces en asperges, ces dernières années. Je ferai peut-être encore un peu plus de céréales, l’année prochaine », dévoile l’agriculteur. De son propre aveu, les asperges bio, c’est « hyper rentable ». Vendues 12 €/kg, en direct, elles sont achetées 10 €/kg, par la Scot La Cigogne, à Weyersheim. « Ils prennent même les fines et le vrac », s’exclame l’agriculteur. Quant au blé bio, il atteint les 480 €/t. Comparés à ceux de la viande, même en direct et en bio (entre 12 et 14 €/kg de viande bovine), ces prix sont satisfaisants.

Clément Le Mevel a vu la consommation carnée évoluer, depuis 1998 et ses premiers clients. « Il faut faire du détail et du haché. Les jeunes ne cuisinent quasiment plus. Je peux vendre 30 kg de haché, en paquets de 700 g sous vide, en une seule après-midi, au marché de Steinseltz. Les gens congèlent », livre Clément, qui pense intéresser 250 personnes par an, en direct, avec ses deux productions, viande et asperges. « Lors du premier confinement, en 2020, ça a cartonné », lâche-t-il.

Une organisation bien rodée

Entre un et deux jours sont consacrés à la vente directe, chaque semaine. Clément Le Mevel travaille une douzaine d’heures quotidiennement. Pour s’alléger, il fait appel à une ETA qui sème. Et il est adhérent d’une Cuma qui possède une houe rotative, une composteuse et un épandeur à fumier. Août et septembre sont sa période creuse. Il en profite pour partir deux semaines en voyage, chaque année : régulièrement au Sri Lanka, d’où vient sa compagne. Frère et beau-frère prennent le relais à la ferme pendant leur absence. Clément sera bientôt à la retraite. L’exploitation passera au nom de sa conjointe dans un avenir proche. Mais tant qu’il peut continuer, il travaillera.

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