Un ministre, verre de cidre à la main en compagnie d’un banc de pêcheurs. Une vache encadrée d’un service de sécurité au milieu d’une nuée d’appareils photo. Des touristes, casques de réalités virtuelles sur la tête, en pleine découverte des contrées inconnues. Autant de scènes insolites dont seul le salon de l’agriculture a le secret. Du 24 février au 4 mars, le Parc des expositions de Paris devient le centre névralgique du monde agricole. Une immense réunion de famille. Avec ses retrouvailles, ses débats et ses disputes.
« Le salon, c’est le moment où on se retrouve entre copains de toutes les régions. » Qu’importent les deux jours de voyage depuis les Pyrénées. Christophe et ses moutons ont débarqué vendredi matin, veille de l’ouverture. En arrière-plan, des stands encore à moitié montés. En fond sonore, des chants basques. Il reste du travail pour accueillir les milliers de visiteurs du lendemain, mais la plupart des animaux sont déjà installés dans leurs boxes. Les éleveurs peuvent se relâcher.
Au rayon Montbéliarde, l’apéritif a commencé depuis quelques heures déjà. L’ambiance détendue ne masque pourtant pas l’enjeu de ce weekend. Le concours de dimanche doit désigner les meilleures bêtes de la race. « Un titre est une reconnaissance incroyable », confirme Jean-Marie Schoenel, de l’ESAT du Sonnenhof à Bischwiller. Une récompense honorifique et pécuniaire. Qui dit vache médaillée dit meilleur prix de vente de la descendance. Même calcul pour les vins et les produits du Concours général agricole.
Une arène politique
Eh oui ! N’en déplaise aux romantiques, le salon est aussi une machine à sous géante. Surtout pour les centaines de boutiques, restaurants et artisans qui peuplent les sept pavillons. Le café à 4 €, la peluche souvenir à 15 €. Multipliés par les 600 000 visiteurs attendus cette année, pas de doute, l’événement rapporte gros. « Il ne faut pas se mentir, on vient ici avant tout pour vendre », sanctionne, réaliste, un artisan breton.
Loin des rings où défilent vaches et cochons, le salon constitue aussi une arène politique. Passage obligé pour les élus de la République et leurs opposants. Les premiers, désireux de soigner leur électorat, les seconds, attachés à pointer les incohérences de leurs adversaires. Cas d’école : le duel Macron-Wauquiez. Au président qui affirmait samedi connaître « les attentes, les angoisses et les souffrances sur le terrain », le patron des Républicains a répondu qu’Emmanuel Macron « ne comprend pas le monde agricole et le méprise », lors de sa visite mardi matin.
Au milieu de la mêlée, les syndicats agricoles font entendre leurs voix. Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, multiplie les plateaux télé et radio dans les différents halls. La Coordination rurale défile tous les jours dans les allées, pancartes hostiles à l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur brandies bien haut. La Confédération paysanne organise des tables rondes, avec José Bové en invité de marque mardi après-midi.
Concert médiatique
Mais un autre sommet se joue en coulisses. Dans l’atmosphère feutrée des salons privés et espaces VIP, cette fois. Ces lieux au centre des stands où l’on n’entre qu’en y étant invité. Là, entreprises, organismes professionnels et responsables politiques discutent et négocient. Contrats, partenariats, futures lois et réglementations, chacun avance ses pions. Des kilos de lobbying en costume cravate.
Puis vient le temps des annonces aux médias présents en masse. Pour cela, une armée d’attachés de presse et autres responsables de la communication partent à la chasse aux journalistes. Ici un partenariat à immortaliser, là une innovation à ne pas manquer. C’est à celui qui attirera le plus d’attention médiatique. À ce titre, le salon est un incroyable accélérateur de projet.
Surtout pour les acteurs peu connus et les nouveaux venus, comme les start-up de l’AgTech (pour agriculture et technologie). « C’est l’occasion de mettre un gros coup de projecteur sur nos actions », confirme un jeune entrepreneur dans les nouvelles technologies. Ainsi, le collectif de start-up la Ferme digitale a vu le jour sur le salon 2016. Deux ans après, ses adhérents ont réservé l’annonce de la date d’un sommet de l’AgTech aux journalistes présents sur leur stand.
Tout ce petit monde de professionnels s’affaire sous les yeux d’une foule de visiteurs. À des lieux de se douter de tout ce qui se trame sur scène et derrière le rideau. Des centaines de milliers d’amateurs venus manger, boire, s’informer et se ravir de spécialités régionales. Car sans eux, la grande famille agricole ne serait pas au complet.