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David Lefebvre

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Rendements

GPNVA : « On ne peut pas produire plus que ce qu’on sait vendre »

Vigne

Publié le 23/01/2020

Les discussions entre familles professionnelles du vignoble se poursuivent en ce début d’année afin de dégager un consensus sur les conditions de production 2020. Elles devraient être présentées en mars prochain devant le Comité vins de l’Inao. Dans le processus décisionnel, les conditions de production doivent d’abord être définies en Conseil d’administration de l’Ava ; puis être ratifiées en assemblée générale de l’Ava. Ensuite, le Crinao (Comité régional de l’Inao) doit entériner ce vote. C’est à ce stade que la famille des négociants peut exprimer ses souhaits. Mieux vaut donc que les parties prenantes du vignoble se soient mises d’accord en amont, plutôt que d’arriver devant le comité national de l’Inao en ordre dispersé. Rappelons aussi que ce sont les Ministères de l’économie et des finances, de l’agriculture, de l’action et des comptes publics, qui apposent finalement leurs signatures pour une parution au Journal officiel.

300 000 hl de trop en 2019 et 2018

Avec ses 15 500 ha, le vignoble alsacien dispose d’une capacité maximale de production de près de 1,2 million d’hl s’il applique les plafonds de rendement autorisés jusqu’alors. Depuis 20 ans, sa capacité de mise en marché a diminué linéairement de 1 % par an pour atteindre 907 000 hl en janvier 2019, puis a légèrement remonté à 928 000 hl en novembre 2019. Cette situation entraîne mécaniquement un excédent structurel de 100 000 hl en 2019, après encore 200 000 hl en 2018.

Le 7 janvier en Conseil d’administration de l’Ava, les discussions ont été particulièrement âpres. Au terme des échanges (lire encadré), le Conseil d’administration de l’Ava, qui représente la production, a dégagé un consensus sur un « rendement moyen d’exploitation à 75 hl/ha, une réduction des butoirs des pinots gris et des gewurztraminers à 70 hl/ha, assorti d’un Volume complémentaire individuel (VCI) de 5 hl sur chacun de ces cépages ».

« On est déjà dans le mur »

Pour le négoce alsacien, « Les grandes maisons d’Alsace », le compte n’y est pas. La proposition de la production ne permet en aucun cas de régler les problèmes d’excédents structurels. « Des mesures drastiques sont impératives, on est déjà dans le mur », souligne Pierre Heydt-Trimbach, président du GPNVA, qui admet cependant que « la situation est compliquée ». « Nous avions alerté en juin 2018 avec le potentiel de récolte 2018 qui s’annonçait » à près de 1,2 Mhl. À l’époque, rappelle-t-il, la solution retenue et préconisée par l’Ava était le blocage interprofessionnel. « Mais ça ne résout en rien la question des excédents de stocks. » Et, « le débat avait été un peu rapidement évacué au motif qu’il y avait besoin de vin, qu’il y avait des investissements dans la distribution et la commercialisation. Et puis, on entendait : il n’y a qu’à vendre, déplore-t-il. Beaucoup d’entre-nous se décarcassent pourtant pour vendre. Le marché est compliqué. » Il cite en exemple les taxes Trump aux États-Unis ou les appels d’offres qui oscillent entre 2 et 5 €/col au Canada.

Hybrides, sucrage-mouillage et rendements à 100 hl

Dans son histoire récente, le vignoble alsacien se confronte par deux fois à des décisions drastiques sur ses conditions de production. À la fin des années 1920, il s’agit d’abandonner les cépages hybrides qu’un certain Gustave Burger tient à conserver. Se pose dans les mêmes idéaux productifs, la question du sucrage-mouillage, abandonnée seulement en 1964. Tardivement donc au regard des autres appellations françaises. Aujourd’hui, se pose également au vignoble la question de l’abandon « d’un réflexe productif » sur ses choix de rendements pour « adresser un message qualitatif aux marchés ». Pour le négoce alsacien, il en va de la « crédibilité face aux marchés. Il faut leur apporter des garanties ». En clair, les rendements à 80 hl par exploitation et des butoirs permettant sur certaines parcelles d’atteindre les 100 hl, avec des systèmes de « vases communicants », « ne sont plus tenables ».

Notre voie, poursuit Pierre Heydt-Trimbach, « c’est d’inverser la tendance, d’augmenter nos prix de vente pour pouvoir payer mieux les raisins. » Sauf, admet-il, que « c’est facile à dire et pas facile à faire ». Les outils de pilotage pour adapter les volumes produits aux capacités de mise en marché, comme les Déclarations récapitulatives mensuelles (DRM) dématérialisées, devraient rapidement donner plus de visibilité et renseigner sur les stocks exacts de chaque entreprise, estime Pierre Heydt-Trimbach.

Plus de vases communicants

Le négoce alsacien demande donc de se diriger vers un rendement par cépage et d’abandonner les mécanismes compensatoires qui autorisent des parcelles à forts rendements. « Notre solution, souligne Pierre Heydt-Trimbach, c’est de produire moins, surtout en pinot gris et en gewurztraminer, de supprimer les rendements butoirs et les édel replis. En clair, d’éviter qu’avec 50 hl/ha en gewurztraminer, on puisse faire 100 hl/ha en pinot blanc. »

Face aux difficultés du marché, le négoce demande d’ouvrir les débats qui, pour l’heure, se heurtent à des fins de non-recevoir : le BIB sur certains cépages, officialiser les assemblages 85-15 intercépages, autoriser les cuvées bicépage et tricépage. La question du pinot noir est aussi sur la table. « Le vignoble a un avenir », estime-t-il, s’il adresse un « signal qualitatif » et s’engage résolument sur 60 hl/ha, en réservant les 75 hl/ha à la seule production de rosés.

Les exigences sont fortes, mais Pierre Heydt-Trimbach estime que les réponses doivent être à la hauteur du problème. « Cela fait plus de 40 ans que je suis dans le métier, je ne m’imaginais pas que le vignoble vivrait une crise d'une telle ampleur à l’aube de ma retraite. »

 

Lire aussi : « 1 028 000 hl produits en 2019, vers les 75 hl/ha en 2020 », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Vers une prise en compte des volumes commercialisés », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Ce sera « 80 hl/ha pour calmer le jeu » », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.

 

Rendements

1 028 000 hl produits en 2019, vers les 75 hl/ha en 2020

Vigne

Publié le 22/01/2020

Selon notre confrère de Vitisphère, la récolte du millésime 2019 s’élève officiellement à 1 028 000 hl. Après une récolte 2018 de 1 180 568 hl, le millésime 2019 s’annonce donc comme excédentaire eu égard à la capacité de mise en marché annuelle des vins d’Alsace. Il s’était vendu 907 000 hl de vins d’Alsace en janvier 2019. La capacité de mise en marché a augmenté de 20 000 hl pour passer à 928 000 hl en novembre 2019. Soit un excédent structurel de près de 300 000 hl sur deux années cumulées.

Dans ces conditions, la filière des vins d’Alsace doit revoir ses quotas de production à la baisse. Historiquement, ces quotas d’appellation oscillaient autour de 80 hl/ha. Il n’y a pas si longtemps, en 2016, le vignoble s’était même octroyé 83 hl/ha. Ramené à l’échelle de la parcelle, le rendement autorisé en Alsace pouvait cependant en réalité osciller entre 50 hl/ha pour des grands crus et jusqu’à 100 hl/ha pour du pinot blanc AOC Cépage grâce au mécanisme compensatoire des « butoirs ». Ces rendements butoirs permettent de produire plus sur une parcelle à condition de produire moins sur une autre parcelle et que la moyenne du déclarant de récolte ne dépasse pas le quota des 80 hl/ha. Le surplus étant toutefois destiné à de l’edelzwicker. Mais quels que soient les mécanismes d’ajustement, au final, l’équation capacité de mise en marché/volume total de production reste à résoudre.

On se souvient que le débat durant les vendanges 2019 a été particulièrement âpre au sein des familles professionnelles du vignoble. Et si les rendements ont été maintenus in extremis à 80 hl/ha pour les AOC Cépage, les autres régions viticoles françaises, via le Comité vins de l’Inao, ont enjoint l’Ava à faire dès ce mois de janvier une proposition de baisse de rendement pour le millésime 2020.

Les trois familles professionnelles du vignoble, représentées par le GPNVA (Groupement des producteurs négociants en vins d’Alsace), la FCVA (Fédération des caves coopératives vinicoles d’Alsace) et le Synvira (Syndicats des vignerons récoltants indépendants d’Alsace), devaient donc se mettre autour de la table pour s’accorder sur un diagnostic et des solutions. Au final, le Conseil d’administration de l’Ava s’est accordé sur un rendement moyen d’exploitation à 75 hl/ha pour les AOC Cépages, excepté pour les pinots gris et les gewurztraminers ramenés à 70 hl/ha + 5 hl de VCI (ce volume compensatoire individuel permet de stocker du vin mais il n’est pas commercialisable).

La décision devra encore être entérinée par l’Assemblée de l’Ava et le Comité régional de l’Inao en mars prochain. En l’état donc, si les volumes oscillent autour de 75 hl/ha et si la capacité de mise en marché n’évolue pas favorablement, la problématique des excédents restera pleine et entière.

 

Lire aussi : « Vers une prise en compte des volumes commercialisés », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Ce sera « 80 hl/ha pour calmer le jeu » », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.

Association Vignes vivantes

Agroforesterie, vitiforesterie comme modèle résilient

Vigne

Publié le 17/01/2020

L’agroforesterie fait beaucoup parler à l’heure du réchauffement climatique et de la recherche de solutions permettant de lutter contre des violentes canicules et des sécheresses tout aussi brutales. Sujette aux aléas climatiques, la viticulture se sent concernée au premier chef par la ré-implantation d’arbres, d’autant que la vigne est une liane et qu’elle est donc parfaitement équipée pour cohabiter avec des arbres. Plusieurs vignerons expérimentent la vitiforesterie en Alsace, au premier rang desquels, « l’historique » André Durrmann à Andlau qui a planté des arbres parmi des vignes en lyre, ou le jeune vigneron Sébastien Schwach à Ribeauvillé qui laisse naturellement des arbres recoloniser ses parcelles.

Mais l’invité de la soirée Vignes vivantes, dans une salle du Civa archi-comble, c’était Alain Canet. Cet agronome nous vient du Gers où il a fondé Arbres et paysages 32, et où il expérimente des modèles vitiforestiers dans des vignes gasconnes. Elles sont en IGP, et donc beaucoup moins contraintes par les cahiers des charges d’appellation, comme chez Noël Lassus.

Très illustré par des photos, son propos a débuté par une présentation de différents systèmes agroforestiers dans le monde, pour finalement se rendre compte que ce n’est pas un modèle anecdotique. Il est amplement répandu, entre les subéraies méditerranéennes où cohabitent des cochons de pata negra (pour produire du jambon à 100 €/kg) nourris aux glands de chêne-liège, et les modèles sahéliens, où les arbres sont une exigence pour endiguer la progression du désert.

Quel est le sens de la fertilité des arbres ?

Alain Canet montre une photo de gland de chêne et sa jeune pousse déjà enracinée dans un morceau de bois en décomposition. En quoi les tanins du bois seraient le support fertile de ce jeune chêne ? « La lignine, répond Alain Canet, c’est la base de toute fertilité », reprenant ainsi les propos, déjà exposés dans ce journal, de Konrad Schreiber. C’est normal : les deux font partie du groupe « Pour une agriculture du vivant » qui anime actuellement la toilosphère… Il y a cependant un hiatus, car à Vignes vivantes, sous les conseils du pédogéologue Yves Hérody, on enseigne qu’il vaut mieux retirer les bois de vigne des sols acides particulièrement. « Je vous affirme qu’un sol a besoin de 20 t de MS/ha/an, sinon ça se casse la gueule (sic) » affirme Alain Canet, qui enfonce le clou avec le compost, tout aussi néfaste, selon lui, à l’autofertilité des sols - mais c’est un autre débat que nous traiterons.

Les photos s’enchaînent de céréaliers qui se lancent dans l’agroforesterie, comme Christian Abadie. Ce maïssiculteur réalise 200 qtx/ha en maïs sur des boulbènes des Pyrénées. Alors pourquoi les agriculteurs devraient-ils planter des arbres, interroge-t-il ? Les réponses fusent : « sécheresse, climat, monoculture, sociétal, image, santé, énergies fossiles, dégénérescence de la vigne, pollution, tassement, érosion, baisse de productivité, chimie, mal-être, biodiversité, coûts de production ». Mais surtout pour la recherche de fertilité par l’intermédiaire de la lignine. « Le geste premier du sol c’est de produire par procuration de la lignine », qui peut d’ailleurs être obtenue en roulant les couverts à un stade avancé de sols couverts en permanence. Ensuite les arbres peuvent procurer du BRF, le bois raméal fragmenté issu donc des jeunes pousses de l’année sur l’arbre. « Le BRF agit comme effet starter, il se pose à l’automne. »

Un projet de société, tout autant que de parcelle

En réalité poursuit Alain Canet, l’agroforesterie ne consiste pas seulement (et pas toujours) à planter des arbres dans les parcelles exploitées et cultivées. L’agroforesterie, c’est aussi et surtout un paysage cultivé où l’arbre retrouve toute sa place dans tous les espaces possibles et joue un rôle fonctionnel sur l’activité agricole. Il faut donc imaginer un paysage où se côtoient des ripisylves le long des ruisseaux, des arbres isolés dans les prés, des vergers, des haies autour des parcelles et le long des chemins, avec parfois des trognes, etc. Et imaginer ce paysage où les arbres sont interconnectés pour former des corridors, des interconnexions facilitant la circulation des animaux et de la faune plus globalement. Un projet agroforestier devrait donc se concevoir collectivement, à l’échelle d’un bassin-versant, d’une colline, d’un ban viticole. « En somme, c’est un projet de société », résume Alain Canet, qui éviterait à l’agriculture d’être taxée de tous les maux dont on l’accuse…

Trogne et mécanisation

S’agissant plus précisément de son rôle fonctionnel en vitiforesterie, « l’arbre devient un maillon dans une chaîne de production ». Par exemple, en agissant directement sur « la thermodynamique du climat. Au-dessus de la vigne, il tranquillise les masses d’airs », limitant ainsi l’assèchement. Par son apport annuel de lignines dans les feuilles, l’arbre évite d’avoir à fertiliser, et constitue un outil de « fertilité in situ ». Et si l’arbre encombre l’espace pour la mécanisation, il y a la solution du tétard (ou de la trogne), c’est-à-dire de l’arbre étêté, « sauf avec les fruitiers et les rosacés qui ne le supportent pas bien ». Ça permet de concilier l’agroforesterie et les engins agricoles. « La trogne, explique Alain Canet, dégrade 40 % de sa masse racinaire qu’elle crée annuellement, c’est autant d’injections de carbone dans le sol ». Une solution selon l’agronome car, « dans les sols de notre Hexagone, nous ne stockons pas la moitié du carbone que nous devrions stocker », pour faire face aux exigences climatiques. Sans compter que les trognes sont de remarquables pourvoyeuses de biodiversité en abritant par exemple des chauves-souris et autres oiseaux cavernicoles, utiles à la vigne.

Alain Canet et son bureau d’étude ont procédé à des expériences et des comparaisons de cultures en système agroforestier. Les profils racinaires montrent que l’arbre s’adapte et réétage son système racinaire plus profondément quand il rencontre un système de cultures en place. Car l’arbre « n’est pas fait pour pousser dans l’herbe, il n’est pas concurrent, donc il plonge obligatoirement, il est donc en adéquation avec le couvert. Conjugué aux blés par exemple, « l’épiaison arrive quand l’arbre commence à débourrer ».

 

Affaire Albrecht

Plus de questions que de réponses

Vigne

Publié le 16/01/2020

Retour sur 7 années de procédures dans l’affaire Albrecht qui continue de secouer la filière des vins d’Alsace. Rappelons quelques faits : deux suicides, de nombreux burn-out, tentatives de suicides, internements et dépressions parmi la profession vigneronne alsacienne, 140 vignerons restés impayés de leur récolte, et 14 M€ (millions d’euros) de passifs dont 7 M€ concernent des dettes sur une activité d’achat de raisin ou de vin en vrac.

Depuis 2003, la SA Domaine Lucien Albrecht à Orschwihr connaissait des difficultés de trésorerie. Dès 2003, elle se lance dans l’achat-revente de vins en vrac : 1,6 M€ de chiffre d’affaires en 2003 et jusqu’à 9,7 M€ en 2011 pour cette seule activité, soit l’équivalent pour cette année 2011 de près de 40 000 hl qui ont transité sur le papier par la SA Albrecht. Or la capacité de cuverie n'était que de 3 000 hl. L'achat-revente, « structurellement déficitaire », a entraîné une perte sèche de 700 k€ (milliers d’euros) en 2010 et de 1,20 M€ en 2011. Et une perte globale évaluée « entre 4 et 5 M€ ».

Les difficultés des vins d’Alsace d’entrée de gamme

Ces difficultés sur le marché du vrac reflétaient en réalité déjà les premiers signes annonciateurs des difficultés de filière des vins d’Alsace. Elle éprouvait de grandes difficultés à positionner ses vins d'appellation sur les marchés d’entrée de gamme, essentiellement approvisionnés par le marché du vrac. Sur les 150 000 à 200 000 hl de transactions annuelles de vins en vrac dans la filière, jusqu’à près de 40 000 hl annuellement sont passés par la SA Albrecht.

À partir de 2006, les avances en trésorerie d’opérateurs alsaciens pour que la SA réalise ses achats sont allées crescendo : 81 k€ en 2006, 680 k€ en 2007 et jusqu’à 2,16 M€ d’avances en 2011. Avec principalement, mais pas que, deux opérateurs en vins d’Alsace qui avançaient des fonds. De source confidentielle, en 2010 et 2011, les transactions concernaient surtout la maison Biecher et la Sica Réal, filiale de Bestheim, pour plusieurs millions d'euros de vrac. Selon les analystes comptables, la SA Domaine Lucien Albrecht aurait dû déposer le bilan en 2006 après deux années de situation financière déséquilibrée. Pour poursuivre son activité d’achat-revente et disposer de fonds à cette fin, la SA Albrecht encaissait des avances clients sur des commandes de vins, ce qui lui évitait d’avoir recours aux banques. D’autre part, les bilans comptables ont été maintenus dans le positif grâce à des opérations de recapitalisation pour plus de 2,20 M€ à partir des fonds personnels de Jean Albrecht, qui ne se serait donc pas enrichi,  a notamment souligné la procureure de la République, lors du procès en correctionnelle.

Malgré l’explosion du total chiffre d’affaires de la SA, passant de 3,80 M€ en 2003 à 13,40 M€ en 2011, les difficultés n’ont cessé de s’accroître. Dans les années qui ont précédé son dépôt de bilan, la SA Albrecht se serait livrée à de multiples opérations comptables visant à masquer la réalité de sa situation. Citons notamment des stocks surévalués, une opération de cession d’immobilisations du matériel enregistrée dans le bilan comptable et qui n’a jamais été suivie d’effet, ou encore en 2011, une différence de plus de 5 000 hl sur les stocks entre le bilan comptable et la réalité du stock physique.

La lenteur et ses conséquences

La SA Domaine Lucien Albrecht est mise en redressement le 11 septembre 2012. David Koch est désigné comme mandataire judiciaire et Nathalie Guyomard comme administrateur judiciaire. L’ouverture de l’enquête judiciaire par la gendarmerie débute en janvier 2013. L’administrateur judiciaire publie son rapport le 20 février 2013. Il révèle la réalité comptable de la faillite. La SA est mise en liquidation le 26 février 2013. La mise en examen de Jean Albrecht n’intervient que le 4 août 2015 par le juge Assal (soit 2 ans et demi après l’ouverture de l’enquête). Le procès initialement prévu les 4, 5 et 6 mars 2019 (soit pratiquement 4 ans après la mise en examen), est reporté aux 4 et 5 novembre 2019. Parallèlement, un expert M. Moncorgé a été désigné le 24 mars 2014 par le TGI de Colmar afin d’examiner plus en détails la comptabilité de la SA Albrecht, le rôle des professionnels du chiffre et leurs manquements déontologiques, de donner un avis sur les achats et revente à perte, évaluer à quelle date la faillite était en réalité constituée.

Alors que son rapport définitif devait être déposé le 30 novembre 2017, M. Moncorgé a publié un premier pré-rapport le 27 décembre 2016, jugé insuffisant par les parties civiles. Aux termes d'une longue bataille judiciaire menée par un collectif de défense des victimes contre les avocats de Jean Albrecht, le grand livre comptable est enfin remis à l'expert Moncorgé, qui publie un second rapport le 5 novembre 2019, soit le jour même du procès en correctionnelle. La publication tardive de cette expertise comptable, qui constitue une pièce maîtresse du dossier, a obligé le juge instructeur à disjoindre l’instruction et le procès, pour ne traiter que les questions d’incohérences entre le stock physique et le bilan, de chèques en bois (22 en tout pour 590 k€) et de fausses écritures comptables.

La contribution à la faillite des achats et reventes à perte avec les avances de trésorerie qui ont retardé l’échéance de la procédure de redressement puis de la faillite, ce que la Justice résume par l'expression « banqueroute par emploi de moyens ruineux », pourrait quant à elle être jugée ultérieurement. Cette disjonction de dossier, le 10 avril 2018, a entraîné de fait une concentration de l’essentiel des débats du procès en correctionnelle sur la responsabilité des professionnels du chiffre, au grand dam des parties civiles.

Le cas Jean Albrecht

Jean Albrecht a connu une première période dépressive en 2012. Il confiait à la presse locale qu'il se considérait victime d’escroquerie de la part de Bestheim (via sa filiale Sica Réal). Des « propos réitérés devant la presse locale et publiés (L’Alsace, 11 décembre 2012, Olivier Brégeard ; DNA, 11 décembre 2012, Valérie Koelbel). En outre, il ajoutait : « des professionnels de la région et de l’AVA, […] ne peuvent pas dire qu’ils ne savaient pas ce qui se tramait du côté d’Orschwihr. » Est venu ensuite le temps de la défense active, notamment lors de la vente aux enchères de différents matériels de son entreprise (4 juillet 2013). Une période où les filles du vigneron déchu ont publié les statuts d’une nouvelle structure. S’en est suivie la période amnésique, jusqu’au procès de novembre dernier où, à l’exception des chèques en bois, il a fait montre d’un oubli total concernant les faux bilans, les erreurs de stocks pour plus de 6 000 hl.

Des coupables idéaux

À la grande surprise des victimes, Agnès Robine, représentante du ministère public a requis 3 ans de prison avec sursis, une amende de 10 000 €. Et, il devra en outre indemniser ses victimes, « à hauteur de ses facultés ». Jean Albrecht, « victime de sa notoriété », selon les propos du procureur, est supposé insolvable, sans qu’on ait vérifié dans quelles conditions s’est constituée son insolvabilité. (À l’exception des opérations de recapitalisations de sa société).

Coupables idéaux, les professionnels du chiffre se sont vus infliger un réquisitoire à charge : 2 ans de prison avec sursis et 20 000 € d’amendes pour le commissaire aux comptes. Et pour l’expert-comptable : 50 000 € d’amendes pour la société de comptabilité.

Devant le tribunal correctionnel, et son président Jean-Baptiste Poli, les professionnels du chiffre ont reconnu de graves erreurs, mais ont contesté toute intention de les commettre, estimant qu'ils n'ont rien à faire devant un tribunal correctionnel. La stratégie des avocats des commissaires aux comptes et de l’expert-comptable a cependant consisté à disculper leurs clients sans accabler Jean Albrecht. Quant à l’avocat de Jean Albrecht, excepté les émissions de chèques malgré les injonctions bancaires, il a tenté de démontrer que les stocks étaient bien constitués grâce à un dépôt de vin supplémentaire à Voeglinshoffen.

Au final, les parties civiles ont le sentiment d’une justice inachevée, d’autant qu’aucun autre des nombreux témoins - pourtant souvent cités dans les débats - n’a été auditionné durant ce procès pour faire toute la lumière sur ce dossier. Quant aux 7 M€ de vins en vrac restés impayés, ils ont peut-être été dilués dans les pertes occasionnées par des batailles fratricides entre opérateurs alsaciens.

 

A voir, une vidéo d'Ilona tournée en 2017. L’AVA (association de viticulteurs d’Alsace) invitait les viticulteurs victimes dans l’affaire Albrecht, ainsi que leurs confrères solidaires, à venir manifester le mardi matin 23 août 2017.

 

A lire aussi : « Plus de 300 viticulteurs dans les rues de Colmar », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« La confédération paysanne dénonce « une justice orientée » » ; 

« Des vendanges amicales pour le nouveau préfet du Haut-Rhin », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Les vendanges dès le 12 septembre », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« Jérôme Bauer a rencontré le juge d'instruction », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin

« Entretien avec l’avocate Marie-Odile Goefft et Jérôme Bauer », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin ;

« C'est lent, beaucoup trop lent ».

Conseil interprofessionnel des vins d'Alsace (Civa)

Les vins d’Alsace bios à l’Aedaen Gallery à Strasbourg

Vigne

Publié le 11/01/2020

Raphaël Charpentié, le galeriste de l’Aedaen Gallery, située au cœur de la Petite France à Strasbourg, aime « les choses qui sont porteuses de sens ». Très sollicité pour exposer des toiles, il choisit toujours des artistes dont le message fort est retranscrit dans l’œuvre. « Pour les vins, c’est pareil ! » Ne se disant qu’amateur, bien que son grand-père, Girondin, ait présenté une thèse sur la pourriture noble, il apprécie de dénicher des vins de grande buvabilité et n’hésite pas à prendre sa voiture pour se rendre chez le vigneron. Dans la droite ligne de ses choix artistiques, ses descripteurs de dégustation notés sur son carnet du Civa, sortent de l’ordinaire : « un vin rieur » pour le muscat macération Mittelweg de Vincent Gross, « un vin poétique » pour le riesling Pfersigberg 2014 Albert Hertz.

L’Aedaen Gallery, c’est en lieu brut de décoffrage, genre friche industrielle, où le tout Strasbourg branché aime à se retrouver. Ce lundi 9 décembre, c’est le Civa qui avait investi les lieux avec onze maisons de vins d’Alsace sélectionnées par tirage au sort. Leur dénominateur commun, tout trouvé pour cette clientèle de centre-ville : les vins bios et biodynamiques. Rester cohérent face au marché, pas d’ingérence politique dans le marketing et de l’efficience : c’est le leitmotiv de la nouvelle équipe du Civa. Résultat, à 19 h, la galerie Aedaen était bondée. Le Civa, en lien avec l’agence Rouge Granit, est passé par le blog Pokaa, pour faire venir le monde. C’est dans ce même type d’événement, mais à Lille, que Philippe Bouvet, le directeur marketing, et son équipe ont rencontré des opérateurs clef du marché de la distribution en vin, afin de présenter la nouvelle stratégie marketing « catégoriel ». En résumé, l’action marketing et les messages des vins d’Alsace sont désormais adaptés au public cible.

 

Cave du Roi Dagobert à Traenheim

Trebogad, « la nature se déguste en ville »

Vigne

Publié le 12/12/2019

Après un premier tir d’essai de pinot gris nature en 2017, c’est-à-dire bio, sans soufre et sans intrants œnologiques, avec sa cuvée Trebogad, la Cave du Roi Dagobert à Traenheim propose deux nouvelles versions de sa cuvée naturelle en riesling et gewurztraminer. Le lancement officiel avait lieu jeudi dernier dans un bar branché du quartier Austerlitz à Strasbourg. Car Trebogad ambitionne de devenir le vin identitaire des Strasbourgeois.

L’équipe de la Cave du Roi Dagobert en association avec l’agence de communication Auguste & Louise a mûri « un plan com' » très élaboré « pour faire vivre Trebogad sur les réseaux sociaux strasbourgeois », via Instagram, Facebook, Pinterest…. À l’envers comme à l’endroit, à la ville comme à la campagne, mi-roi Dagobert, mi-rockeur Tregobad, l’idée c’est de faire déguster « la nature en ville », explique Amandine Maglott, community manager de l’agence.

500 abonnés Instagram

Deux mois à peine après son lancement sur les réseaux sociaux, Trebogad enregistre 500 abonnés sur Instagram. Objectif avoué des communicants : « générer du trafic, créer un mouvement de groupe » par des citations régulières où les Strasbourgeois, régulièrement interpellés, pourront s’identifier à Trebogad. Avec des messages « très portés lifestyle, ou des accords culinaires », explique Mélanie Bour, community manager. « On lance des punchline, on tutoie la cible, on est au plus proche d’elle, on est à proximité… »

Si l’agence Auguste & Louise n’a pas encore mis les deux pieds dans l’univers vigneron, elle n’en est néanmoins pas à son premier projet pour « accompagner des marques ou des services adossés aux marques d’entreprises. Afin de pérenniser la notoriété, améliorer la visibilité, renforcer un déficit d’influence dans une région », explique Mélanie Bour. « Typiquement, nous faisons connaître les marques alsaciennes à Paris ou ailleurs. »

Le renouveau des vins du Roi Dagobert ?

Mais l’univers du vin est un monde spécifique avec ses codes et sa propre législation, reconnaît Carole Ziegler, directrice de production. Tout le travail de Yann Bouchardy, concepteur graphique, et d’Ayoub Redjem, motion designer, a donc consisté à donner à Trebogad « une image nouvelle dans un style urbain contemporain ». Tout en alliant l’histoire de la Cave du Roi Dagobert à celle de Trebogad. D’où une charte graphique très structurée, urbaine sur un ton décalé.

Les cuvées Trebogad marquent-elles le renouveau des vins de la cave du Roi Dagobert ? Pour l’instant, seuls quelques milliers de bouteilles sont disponibles, indique Lilian Andriuzzi, l’œnologue de la cave. S’il reste attaché à présenter une gamme relativement classique, il ne fait pas mystère de son ouverture pour ces vins naturels aux goûts peut-être déroutants pour des œnologues conventionnels : le gewurztraminer, notamment, s’inscrit résolument dans une tendance oxydative telle qu’on la rencontre chez son proche cousin ampélographique jurassien, le savagnin, où l’oxydation fait ressortir toutes les morphologies minérales en bouche.

Le nouveau marketing du Civa

Sans tabou…

Vigne

Publié le 03/12/2019

La finalité, explique Philippe Bouvet, directeur marketing, « c’est la pérennité du vignoble, et de laisser une trace dans le cœur de nos consommateurs, de nos distributeurs ». Il invite donc le vignoble à s’approprier le discours porté par la nouvelle campagne. Quelques grands principes de base guident la nouvelle stratégie.

La reconquête des vins d’Alsace vise d’abord le marché national pour « être bon à domicile ». « Si on n’est pas fichu de déplacer Millésimes Alsace de Colmar à Strasbourg, arrêtons de dire qu’on a de l’ambition », glisse un brin agacé Philippe Bouvet. La nouvelle stratégie vise à « élargir la clientèle des vins d’Alsace ». Car l’analyse du marché met en évidence qu’il y a « beaucoup plus de gens qui n’achètent pas de vins d’Alsace que des gens qui en achètent ». Et pour rendre plus visible les vins d’Alsace, l’objectif est « d’élargir notre prise de parole et la portée de nos actions auprès de ceux qui nous font vivre, nos clients », explique le directeur. Or, « pour l’image et la visibilité des vins d’Alsace, le recrutement de nouveaux consommateurs, et pour les volumes à mettre en marché sans les opposer à la valeur », il y a certains « clients clés », comme les acheteurs de la GD ou de centrales d’approvisionnement. Le service marketing a entrepris de tous les rencontrer. « On a entendu : « ça y est le Civa va travailler pour la GD ! » Mais 87 % des consommateurs de vins d’Alsace en France achètent en GD, dont 30 % exclusivement en GD ! Qu’on aime ou n’aime pas la GD, il faut y être. C’est un peu comme aimer ou ne pas aimer la pluie. »

Discours catégoriel

Auprès de ces acteurs importants, « les grands comptes », le service marketing tient un discours catégoriel. Philippe Bouvet s’en explique : auparavant le client était en dehors du cadre de travail interprofessionnel, « les choses étaient gérées ponctuellement ou par opportunité ». Là, il est replacé au cœur du quotidien des entreprises. « On intègre les clients dans notre stratégie, notre base de données, dans nos discours, nos actions de promotion, dans nos rendez-vous. Avec comme objectif de gagner en position, en image, en vente et en influence. »

Mais l’humilité, poursuit Philippe Bouvet, impose d’avoir à l’esprit que les acheteurs « ne se lèvent pas tous les matins en pensant vin d’Alsace »… Car un acheteur chez France Boissons, Leclerc ou autres, gère « le total boisson », une catégorie qui pèse 23 Md€ dans l’univers de la GD. « Éventuellement, il gère la catégorie des boissons alcoolisées. » Et peut-être même, à un degré encore plus spécifique, la catégorie des effervescents… Mais « autant dire que les vins d’Alsace sont très loin de leur priorité » et représentent une petite partie de leur périmètre. Donc il faut se mettre en empathie, se mettre à la place de ces acheteurs avec sincérité et de manière professionnelle.

Réinventer le marché du vin

Cette « vraie relation » engagée par le Civa avec ces clients acheteurs donne « des retours, voire des engagements extrêmement positifs » et témoigne d’un accueil très favorable du terrain. « Une fois que le client est remis au cœur du sujet, on lui explique que la filière se réinvente, c’est le concept Alsace Rocks. […] Notre rôle, c’est de réinventer le marché du vin, s’inspirer des racines du succès de la bière, le succès des bières craft*. » Et s’inspirer des nouvelles tendances de consommation plus conviviale, plus fraîche, plus accessible… « Ça va marcher, mais il n’y a pas de miracle », prévient Philippe Bouvet. « On rabâche que les vins blancs se portent mieux, notamment les vins secs », et que les vins d’Alsace sont élaborés dans le respect de la biodiversité, de l’Homme. Bref, ce sont des vins qui ont du relief, du sens, et de l’authenticité. Et les vins d’Alsace sont « au carrefour des tendances ». Concrètement en chiffres, les vins d’Alsace ont actuellement des parts de marché supérieures au pourcentage de part de linéaires qui leur sont dédiés. Et il s’agit pour le service marketing de convaincre les acheteurs qu’il y a dans toutes les régions de France un potentiel de croissance en vins d’Alsace, pour peu qu’ils figurent en linéaire dans des proportions significatives et en lien avec leur potentiel : + 3 % de ventes en GD en Loire, et +2,5 % en Aquitaine, par exemple.

Ne plus se disperser

À l’export, le Civa n’entend plus disperser ses billes… « Ce n’est pas notre argent, c’est l’argent du vigneron. Ce serait faire un affront que de dépenser sans compter. Il y a des choses à optimiser », concède Philippe Bouvet. Il souhaite travailler à « budget contraint, pour stimuler la créativité ». Il appelle à redéfinir la ventilation des budgets vers « des actions plus orientées sur le business, des salons ou des actions d’image beaucoup plus en ligne avec notre positionnement ». D’où des « exigences accrues et un challenge beaucoup plus fort vis-à-vis des agences. On n’est pas là pour faire vivre des partenaires agences. On veut que l’argent dépensé soit visible par le consommateur », résume-t-il.

Les nouveaux budgets consacrés à la promotion à l’export diminuent donc significativement. Trois types de marché sont distingués : « Les gros volumes comme le Benelux et l’Allemagne, les bonnes valorisations – US, UK, Japon, Italie – avec des budgets sacralisés, et les marchés médians comme les pays scandinaves. Les arbitrages budgétaires imposent de se concentrer sur ce qui créé de la valeur. »

Enfin, plusieurs actions nouvelles ont été annoncées : un nouveau magazine à destination de 1 600 cavistes et restaurateurs ; un wine-truck sera mis à disposition de la profession ; un focus promotionnel lors du nouvel an chinois. Enfin, le salon Millésimes Alsace à Strasbourg devrait contribuer à renforcer la visibilité des vins d’Alsace.

Conseil interprofessionnel des vins d’Alsace

Un budget 2020 « volontariste, ambitieux et structurant »

Vigne

Publié le 01/12/2019

Quand il décrit les soucis de la filière des vins d’Alsace, Didier Pettermann emploie déjà l’imparfait. C’est que l’interprofession alsacienne veut se projeter dans l’avenir, « tourner la page des tensions » qui ont émaillé le débat des rendements pendant ces vendanges. Et pour 2020, il table sur 980 000 hl de CVO (contributions à l’interprofession dont l’assiette repose sur les volumes vendus). Tandis que les ventes 2019 devraient se situer autour de 935 000 hl. Le budget 2020 du Civa est donc « volontariste », car les derniers indicateurs de septembre (+3% depuis janvier) et d’octobre (+2,8%) témoignent d’une reprise sensible des ventes, spécifique au vignoble alsacien et à contre-tendance de toutes les appellations. Reste à considérer la valorisation : Gilles Neusch, directeur du Civa, ne fait pas mystère que le chiffre d’affaires de la filière serait un indicateur plus pertinent que la seule prise en compte des évolutions de volumes.

Mais il s’agit de réfléchir à moyen long terme, de « partager un état des lieux, réunir les compétences, définir ce que sera le vignoble à l’horizon 2030, dans une analyse objective », observe Didier Pettermann. « Les directeurs des OPA devraient prochainement rendre leur copie. » Pour 2020, les rendements maxima d’appellation prendront en compte « les capacités d’absorption du marché ». Et c’est un changement culturel profond dans l’histoire de l’appellation des vins d’Alsace, habituée à des rendements fixes.

De son côté, le Civa, avec ses 30 salariés, entend garder « la tête au-dessus du niveau de flottaison », dans une « super ambiance, l’envie de challenger, et de bouger les lignes », décrit Didier Pettermann. Ainsi, Millésimes Alsace change de capitale, en migrant de Colmar vers Strasbourg les 16 et 17 juin prochains, et s’annonce détonnant. Pour la première fois, le service marketing du Civa est allé à la rencontre « des acteurs de la GD » (lire ci-dessous). Plus globalement, le Civa fonctionne désormais dans une « logique de conseils aux entreprises ».

La nouvelle DRM dématérialisée avec une déclaration des flux de vins par cépage, difficilement acceptée par les petits opérateurs, constitue néanmoins « un outil de pilotage […] qui permet de suivre les ventes par cépage quasiment en temps réel ».

La Commission technique du vignoble, présidée par Yvan Engel, donne plus de visibilité aux partenaires institutionnels sur les projets de R & D. En œnotourisme, au vu de la complexité et de la multiplicité des acteurs, la Civa va conduire « une politique de conventionnement ». Le vignoble doit être partie prenante dans l’ensemble des valeurs ajoutées générées, car « sans les viticulteurs, il n’y aurait pas d’œnotourisme », rappelle Didier Pettermann. Si le projet de la Cité (internationale) des vins d’Alsace n’était pas à l’ordre du jour, l’étude de faisabilité sur différents sites potentiels avance, assure le président. « Nous faisons en sorte qu’il y ait des points de convergence entre les 850 entreprises et de rassembler derrière les 3 700 vignerons », a conclu Didier Pettermann.

Rendements d’appellation pour 2020

Vers une prise en compte des volumes commercialisés

Vigne

Publié le 22/11/2019

Après une récolte pleine en 2016 et supérieure à sa capacité de mise en marché, le vignoble alsacien a récolté 1,180 Mhl (millions d’hectolitres) en 2018 pour 909 000 hl au 31 décembre 2018 de volumes vendus, soit 200 000 hl d’excédents. Devraient encore s’ajouter quelque 100 000 hl d’excédents pour 2019, avec un volume de production estimé selon Agreste à 1,02 Mhl pour une capacité de mise en marché qui n’a guère progressé. Elle était de 918 000 hl en août 2019.

À la veille des vendanges, des dissensions sont apparues entre les familles professionnelles du vignoble sur la fixation des rendements d’appellation. Le comité vins de l’Inao avait alors préconisé le 5 septembre dernier de présenter, pour la réunion du comité en novembre, un plan pour 2020 et avait enjoint le vignoble à trouver des solutions à ses excédents de production.

La perspective d’une réduction des rendements d’appellation a crispé le débat en septembre dernier, compte tenu des différences de performance commerciale selon les opérateurs du vignoble. Mais les conditions du débat ont pris pour cible des représentants de l’Inao. Le dernier comité vins, qui s’est tenu la semaine dernière, a été l’occasion pour l’Inao d’une mise au point à l'égard du vignoble alsacien. « Il n’est pas acceptable que des membres du comité national, quels qu’ils soient, d’où ils viennent, puissent être menacés par rapport aux prises de paroles et positions qu’ils peuvent prendre dans le cadre des travaux et discussions du comité national », a rappelé Christian Paly, le président du Comité Vins, considérant que cette situation « n’est pas humainement et intellectuellement tolérable ». Le risque, a-t-il poursuivi, est que « cela pourrait tout simplement remettre en cause le bon fonctionnement du comité national ou des comités régionaux ainsi que la totale liberté de parole ».

Le vignoble alsacien face à un « problème structurel »

Le vignoble doit en l’état faire des propositions pour le 23 janvier prochain. L’idée serait d’ajuster « au mieux la production à la commercialisation », avec la « mise en œuvre d’un outil d’aide à la décision du rendement pour la récolte 2020 à partir d’indicateurs économiques que sont la production, la commercialisation et les stocks par cépages ».

Concrètement, un ajustement des maxima de production d’appellation à la capacité de mise en marché, sans autre prise en compte de paramètre, abaisserait globalement les rendements à 60 hl/ha pour les AOC cépage. Une déclinaison plus fine par cépage et une prise en compte de stock de vieillissement qualitatif atténueraient sans doute cette baisse drastique.

À plus long terme, Christian Paly a estimé que le vignoble alsacien « ne se trouve pas uniquement face à un problème économique conjoncturel mais qu’il s’agissait d’un problème très structurel ». Il ne s’agirait donc pas de réduire le débat à la seule question « des rendements ou de la gouvernance ». Néanmoins pour 2019, ce sera le « statu quo sur les demandes de rendements, hormis sur la possibilité de constituer un VCI sur l’appellation régionale ».

Phytosanitaires

Les fongicides SDHI sous surveillance rapprochée

Cultures

Publié le 14/11/2019

Les SDHI (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase) sont une classe de 11 familles de substances fongicides. Elles portent le nom chimique de SDHI/Boscalid, flupyram, flutolanil, fluxapyroxade, bixafen ou mépronil. Ces substances utilisées depuis 40 ans permettent notamment de maîtriser les maladies fongiques de fin de cycle, de manière curative, dans l’ensemble des productions végétales, comme le botrytis de la vigne ou la moniliose de la pomme. Le mode d’action des SDHI consiste à inhiber l’enzyme SDH-succinate déshydrogénase impliquée dans la production d’ATP, une molécule qui intervient dans la chaîne respiratoire des cellules des champignons.

Selon des données publiées par l’Union des Industries de Protection des Plantes, les fongicides de la famille des SDHI « représentent seulement 2 % des tonnages de fongicides vendus en France selon les derniers chiffres de 2018 ».

Dans leur publication scientifique du 29 mars 2018, un groupe de généticiens de l’unité de recherche de l’Hôpital Robert Debré – Inserm à Paris soulèvent plusieurs questions. Ils estiment que le mode d’action des SDHI n’est pas assez spécifique des champignons et concerne en réalité tous les métabolismes de respiration cellulaire eucaryote (avec noyau cellulaire) impliquant l’enzyme SDH. Ils dénoncent le manque de spécificité des SDHI et les risques d’effets collatéraux sur des organismes non-cible. Plus précisément, Pierre Rustin, directeur de recherches au CNRS, généticien et spécialiste des maladies mitochondriales - liées aux troubles de la chaîne respiratoire des mitochondries -, a identifié 22 espèces qui ont beaucoup de similitudes dans leur métabolisme respiratoire. Elles sont sensibles dans des proportions variables aux SDHI. Mais, il se trouve que des individus dans la population présentent naturellement des déficiences de métabolismes liés à cette enzyme SDH, « causant des troubles neurologiques graves ». Ils pourraient exprimer « une sursensibilité » à des résidus de SDHI.

Les chercheurs s’inquiètent notamment des conséquences épigénétiques liées au blocage de l’enzyme SDH. Cela peut « entraîner à long terme, un changement de la structure de notre ADN et provoquer la survenue de cancers. » Sur ce point, les chercheurs remettent en cause les protocoles d’évaluation toxicologique, car « contrairement aux mutations génétiques plus généralement associées aux substances cancérogènes, ces changements structuraux d’ADN ne sont pas détectés, ni testés ».

Le 16 avril 2018, ils alertent sur les risques potentiels liés à l’usage des SDHI dans la presse grand public. L’Anses décide le 24 mai 2018 d’évaluer « le signal concernant la toxicité des SDHI ». Le 14 juin 2018, les scientifiques auteurs de la publication sont auditionnés par un groupe d’expertise collective d’urgence.

Pas de risque sanitaire démontré

Finalement, le 14 janvier 2019, l’Anses concluait à « l’absence d’alerte sanitaire pouvant conduire au retrait des autorisations de mise sur le marché de ces fongicides ». D’abord les LMR (limites maximales de résidus) sont très rarement dépassées. Et aucune « incidence de cancers spécifiques associée au déficit de SDH n’est observée chez l’homme non porteur de la mutation ». Le directeur de l’Anses précise : « Les données de la littérature scientifique ainsi que celles exigées dans les dossiers d’AMM ne permettent pas aujourd’hui de démontrer un risque sanitaire pour les populations potentiellement exposées. Nous n’avons pas d’éléments suffisants pour retirer immédiatement ces produits du marché. » De même, la grande étude épidémiologique Agrican, conduite en France sur 180 000 agriculteurs, n’a montré aucun signal lié à l’usage des SDHI.

Le 17 septembre 2019, devant l’Assemblée Nationale, le ministre de l'Agriculture Didier Guillaume a assuré que l’Anses « poursuit ses investigations et approfondit ses recherches épidémiologiques ». Enfin, le 7 novembre dernier, l’étude est finalement publiée dans la revue scientifique Plos One, ce qui relance l’écho médiatique porté à cette affaire.

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