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Bérengère de Butler

Bérengère de Butler est journaliste à l'Est agricole et viticole.

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SAS Graines d’Alsace

L’année de l’envol

Cultures

Publié le 17/09/2022


Une fois semées, les Graines d’Alsace ont bien germé. Cédric Steinlé, agriculteur à Plobsheim, pionnier de la culture de lentille, pois chiche et quinoa en Alsace, est désormais associé avec quatre autres producteurs au sein de la SAS Graines d’Alsace : Olivier et Sébastien Hiss, Marc Hamm et Grégory Bapst, répartis sur les bans d’Eschau, Nordhouse et donc Plobsheim. Cette année, les cinq agriculteurs ont cultivé 10 ha de quinoa, 30 ha de lentilles et 12 ha de pois chiche, ce qui va permettre de commercialiser respectivement 12 t, 25 t et 15 t de chaque produit.

Avant d’en arriver là, il y a eu pas mal de tâtonnements. Cédric Steinlé rembobine le film. Une fois que l’idée de cultiver des légumineuses et du quinoa (qui n’est ni une légumineuse ni une céréale mais une pseudo-céréale) a germé dans son esprit, il lui a fallu trouver des semences, ce qui a constitué un premier défi. Il a réussi à trouver de quoi implanter un hectare de chaque culture, et les a conduites jusqu’à terme. Nous sommes en 2020. Et Cédric Steinlé est plutôt satisfait de sa récolte. Vient ensuite l’étape du tri. « C’est là que les ennuis ont commencé », se remémore-t-il. En effet, pour pouvoir commercialiser les graines à destination de l’alimentation humaine, il doit atteindre une propreté de 99,99 %. « Juste après la récolte, un premier tri est effectué, notamment pour enlever les matières vertes, et ainsi améliorer la conservation des grains. Puis, après stabilisation de la température, le tri doit être affiné avec un trieur optique ». Une étape que Cédric Steinlé confie à un prestataire de services, Biotopes, situé près de Langres (52). Au final, le tri ampute la production de près de… 40 %.

Objectif GMS

Rapidement, l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla) entre en contact avec Cédric Steinlé, avec pour projet de développer la production, de manière à atteindre un volume suffisant pour alimenter les GMS. C’est ainsi que naît la SAS Graines d’Alsace. Mais, dès l’année suivante, les producteurs boivent la tasse. En effet, les excès d’humidité de 2021 ne réussissent pas à ces cultures. « Nous avons perdu pas mal d’argent », reconnaît Cédric Steinlé. Mais les associés savent que, quelle que soit la culture, il y aura toujours des bonnes et des mauvaises années. Donc, « avec le soutien du Crédit Agricole », ils persévèrent. Suite à cette année humide, leur principale difficulté a été de s’approvisionner en semences. Un défi qu’ils ont su relever, notamment en diversifiant les types de lentilles (verte, blonde, corail…) et qui leur sert de leçon : « Nous allons veiller à garder suffisamment de graines pour avoir ce qu’il nous faut pour les prochains semis ». En effet, « nous poursuivons l’objectif d’être autonomes », annonce le producteur. Pour le tri, il faudra attendre. Et sans doute encore plusieurs années, car l’investissement dans un trieur optique est très lourd.

Après la catastrophe de 2021, la récolte 2022 est à nouveau satisfaisante : « Tout est rentré, et bien au sec », respire Cédric Steinlé. Du coup, les cinq associés vont pouvoir passer à la vitesse supérieure en matière de communication et de commercialisation. Pour l’instant, leur production est surtout vendue dans leurs trois magasins de vente directe et chez quelques maraîchers partenaires. Mais la SAS vise d’autres débouchés. « Nous avons de bonnes pistes pour entrer en GMS. Un nouveau packaging pour ce débouché est d’ailleurs en cours d’élaboration », se félicite Cédric Steinlé.

Valoriser les issues de tri

Déjà d’autres projets sont en réflexion, comme la valorisation des issues de tri. Mais Cédric Steinlé, dont la devise pourrait être « hâte toi lentement », n’en dira pas plus. Il préfère constater : « Nous avons dû tout apprendre. Et nous apprenons encore. Nous menons des essais avec Planète Légumes pour mieux connaître les variétés, qui sont plus ou moins précoces. Certaines sont gélives, alors que les semis se font mi-mars. Nous travaillons aussi le désherbage. Et puis, si pour l’instant nous ne sommes pas embêtés par les ravageurs, nous ne sommes pas à l’abri de devoir un jour apprendre à lutter contre les bruches ». Mais à chaque jour suffit sa peine !

Pyrale du maïs

Une nouvelle solution de biocontrôle

Technique

Publié le 16/09/2022


L’utilisation des trichogrammes, ces hyménoptères qui pondent dans les œufs des pyrales en empêchant la naissance des chenilles, ne cesse de progresser. Il existe désormais toutes sortes de diffuseurs, mais aussi des capsules qu’il est possible d’épandre par drones… L’Inrae a sélectionné des souches de trichogrammes sur leur longévité, leur mobilité, leur capacité de prospection, leur fécondité… Ainsi, les œufs de certaines souches de trichogrammes éclosent en trois voire quatre vagues successives, tous les 50 degrés jours, ce qui permet d’allonger la période de protection, du lâcher à un mois plus tard. « La première vague de trichogrammes qui éclôt donne une nouvelle génération de parasitoïdes, qui peut à nouveau pondre dans des œufs de pyrales, ce qui accroît encore la durée d’action du traitement et son efficacité », indique Rémi Girard, ingénieur au sein de la société Bioline AgroSciences. Un effet « Ultra Retard » qui a été breveté.

La société Bioline AgroSciences a en outre mis au point une nouvelle technologie, baptisée Trichotop Max T-Protect, qui consiste à protéger les diffuseurs de trichogrammes dans des étuis en carton, qu’il suffit de déposer au sol, soit manuellement soit mécaniquement avec l’épandeur T-Protect Booster, élaboré à cette fin. « Avec cette solution les trichogrammes sont protégés de la chaleur, du soleil, de l’humidité, des fourmis, ils sont efficaces plus longtemps », décrit Rémi Girard. Autres avantages : le carton est biodégradable, la colle et les peintures utilisées sont alimentaires. Les étuis sont disposables quelle que soit la hauteur du maïs, sans tuteur, ce qui confère souplesse d’exécution et augmentation du débit de chantier. Avec le T-Protect Booster, selon la distance entre les chantiers, de 50 à 100 ha/j peuvent être protégés.

Souplesse et débit de chantier

Un partenariat a été conclu entre Bioline AgroSciences et le Comptoir agricole, afin de pouvoir proposer des prestations d’épandage de Trichotop Max T-Protect avec le T-Protect Booster aux adhérents de la coopérative. « 100 ha ont déjà été faits, nous allons monter progressivement en puissance », indique Rémi Girard, qui précise que la technologie Trichotop Max T-Protect est aussi commercialisée seule, pour ceux qui préféreraient en avoir sous la main pour pouvoir les disperser en s’affranchissant de la disponibilité de l’épandeur. « Il suffit d’en jeter un au sol tous les 20 m ». Pour l’instant, l’épandage mécanique, qui est la solution qui offre le plus grand débit de chantier, est facturé 50 €/ha. Un tarif qui est amené à baisser avec la démocratisation de la méthode.

« Seules 16 % des surfaces de maïs sont protégées contre la pyrale du maïs en France, dont deux tiers chimiquement, et un tiers en biocontrôle à l’aide de trichogrammes, alors que la protection contre la pyrale peut faire gagner 20 q/ha ou 2 t MS/ha en ensilage », pointe Rémi Girard. Le biocontrôle de la pyrale a donc encore une belle marge de progression devant lui, d’autant que de plus en plus d’agriculteurs cherchent à réduire leur IFT, notamment pour obtenir des labels type HVE.

Désherbage du maïs

Cibler le rang

Technique

Publié le 15/09/2022


Plan Ecophyto, essor des labels type HVE, demande sociétale… les agriculteurs sont encouragés de toutes parts à réduire leur recours aux produits phytosanitaires de synthèse. À tel point que les firmes qui les fabriquent axent davantage la recherche sur les solutions alternatives de protection des cultures, comme le biocontrôle. Comme de plus en plus de solutions chimiques sont retirées du marché, et que peu de nouveautés sont annoncées pour les remplacer, il est prévisible que le panel de solutions chimiques s’amoindrisse. « Il est donc logique de travailler des solutions alternatives, notamment le désherbage sur le rang », indique Christian Lux, responsable du service agronomie-environnement du Comptoir agricole. D’autant que - et cette année en a été un bon exemple - le manque d’eau peut compliquer les désherbages chimiques : « Les traitements de post-précoce, par exemple, ont été un échec. Et, dans ce cas, un binage est souvent plus efficient qu’un traitement chimique de rattrapage », poursuit-il.

Une technique consiste à traiter le rang au moment du semis. Cela suggère de disposer d’un semoir équipé d’une cuve reliée à des buses adaptées. Cela complexifie aussi le semis, « qui doit être le plus rapide possible, au risque que la bouillie ne perdre en efficacité avec le temps ». Il est aussi conseillé de disposer d’un système de régulation proportionnelle à l’avancement, afin de limiter le risque de sur et de sous dosage. Pour désherber sur le rang, soit sur 15 à 20 cm de part et d’autre de la ligne de semis, les buses doivent être correctement orientées, et adaptée. Aussi le Comptoir agricole a-t-il mené des investigations avec Syngenta, en utilisant des buses anti-dérive, d’autres qui ne le sont pas, orientées avec des angles différents… « Sachant que, de toute façon, pour les produits racinaires, il n’est pas nécessaire d’obtenir des gouttes fines », indique Christian Lux. À noter que le semis se faisant à 80 cm d’écartement, il faut une bineuse qui présente le même écartement.

Améliorer et généraliser le binage

Le Comptoir agricole a également travaillé sur l’adaptation d’une rampe de pulvérisateur afin de ne traiter que sur le rang. Pour ce faire, des buses ont été placées tous les 25 cm et, en en fermant deux sur trois, on arrive à un écartement entre les buses de 75 cm, ce qui permet, grâce à un guidage RTK, de faire coïncider lignes de semis et lignes de traitement. Moyennant un certain nombre d’heures de travail et du savoir-faire en machinisme, c’est une transformation possible sur un certain nombre de pulvérisateurs. « Comme leur largeur de travail est plus importante que celle d’un semoir, les débits de chantier s’en trouvent améliorés, ainsi que la souplesse d’intervention », avance Christian Lux.

Les outils pour désherber sur le rang existent. Désormais, le Comptoir agricole met en place des essais pour optimiser leur utilisation, en testant différentes modalités de désherbage, combinant des traitements sur le rang à pleine dose, du binage, des doses réduites en plein… Toutes ces modalités sont comparées à des témoins non traités et à des modalités de doses pleines en plein. Conclusion générale à l’heure actuelle : « Il y a encore pas mal de choses à apprendre, notamment en matière de binage, dont l’efficacité pourrait être améliorée en travaillant le profil des dents », estime Christian Lux, qui annonce que le Comptoir agricole envisage de proposer des prestations de binage.

Marché des céréales

L’incertitude domine

Pratique

Publié le 15/09/2022


La sécheresse qui a sévi en Europe de l’ouest va inévitablement avoir un impact sur les volumes de maïs récoltés, attendus en baisse. Par conséquent : « L’Europe va devoir importer davantage de maïs », pose Antoine Wuchner, responsable d’Eurépi, la filiale dédiée à la commercialisation des céréales collectées par le Comptoir agricole. La question est : d’où va venir ce maïs ? En effet, la récolte ukrainienne est, elle, impactée par le conflit en cours sur son sol. À 40 millions de tonnes (Mt) l’an dernier, elle est estimée à 28 Mt cette année. Ces derniers temps, les céréales ukrainiennes s’exportent mieux, grâce à la mise en place de corridors pour les transporter. « Mais pour combien de temps ? La situation est instable. Cela risque de ne pas durer », prévient l’expert des marchés agricoles.

Les cours du maïs à des niveaux inconnus depuis des années

De l’autre côté de l’Atlantique, le 12 septembre, le ministère américain de l’Agriculture (USDA) a revu sensiblement à la baisse son estimation de la récolte annuelle de maïs aux États-Unis. Une annonce qui a porté les cours à leur plus haut niveau depuis fin juin. L’USDA prévoit désormais une production de 354 Mt contre 364 dans son dernier rapport, publié en août. Cette contraction est attribuable à une baisse des rendements, ainsi qu’à la réduction des surfaces récoltées. Une partie des régions de production de cette culture a en effet été gravement touchée par la sécheresse qui frappe l’ouest du pays depuis plusieurs mois. Cette annonce a fait baisser les perspectives de stocks, ce qui constitue un élément de soutien des cours. Du coup, après la publication du rapport, le cours du maïs pour livraison en décembre a frôlé le seuil symbolique des 7 dollars le boisseau (environ 25 kg), qu’il n’a plus dépassé depuis le 23 juin. Face au maïs, il y a le blé, dont les récoltes ont été bonnes, notamment en Russie, et s’annoncent bonnes aussi en Argentine. Sur les marchés, on assiste à un vrai bras de fer entre les fondamentaux du blé et du maïs et les aspects liés à la géopolitique et la macréconomie, décrit Antoine Wuchner.

En Alsace s’ajoutent à ces paramètres ceux de la navigabilité du Rhin et de la disponibilité du fret. « Nos clients peinent parfois à trouver des bateaux », pointe Antoine Wuchner. Les vendeurs se trouvent donc dans une situation délicate : « La demande est là, moindre certes, mais on a du mal à trouver acheteurs pour nos maïs car le transport est redevenu cher ». L’évolution de la situation est donc étroitement liée à la disponibilité des autres origines, notamment ukrainienne, et vers quels pays elles vont aller en priorité. Autre conséquence de ces difficultés de fret et de la précocité de la récolte : il reste des céréales de la campagne 21 dans les silos alors que la récolte 22 de maïs arrive. « Certains ont recours aux camions pour faire exécuter les contrats, établis à l’époque à des prix inférieurs à ceux que nous connaissons actuellement », rapporte Antoine Wuchner.

Le risque de récession comme principal élément baissier des cours

Les producteurs, eux, se trouvent confrontés à des coûts de production déjà élevés, et qui pourraient encore s’alourdir avec les frais de séchage dans un contexte d’énergie chère. Antoine Wuchner se veut rassurant : « Si le rendement est correct, ils vont s’y retrouver ». Le pire des scénarios serait que les marchés s’effondrent et que cette récolte, qui a été chère à produire, ne puisse pas être bien valorisée. « Je ne pense pas que les marchés se retournent brusquement car la situation géopolitique est et reste tendue. Tant que la crise ukrainienne ne s’améliore pas, il n’y a aucune raison que les prix baissent. Le principal élément baissier actuellement, c’est le risque de récession, que l’on sent venir dans certains secteurs d’activité, qui se traduirait par une baisse de la consommation, donc de la demande en céréales, avec un effet immédiat sur l’évolution des prix. »

Peuvent il s’envoler encore plus haut ? « Tout est possible. Il faudrait des éléments nouveaux, comme un frein aux exportations ukrainiennes de maïs sur l’Europe. Tous les regards vont dès maintenant se tourner vers les conditions de semis des céréales d’hiver dans l’hémisphère nord et les conditions de récolte dans l’hémisphère sud : la campagne de vente est donc entre très longue, ce qui impose un grand professionnalisme et une grande prudence à tous les metteurs en marché », conclut Antoine Wuchner.

Changement climatique

Produire et réparer

Vie professionnelle

Publié le 11/08/2022

« Insécurité alimentaire mondiale. Quel rôle pour la France ? » Tel était le thème de la conférence donnée par Sylvie Brunel, qui a abordé bien d’autres thématiques en déroulant ce fil rouge. Il a été question de faim dans le monde, d’aide humanitaire, d’image des agriculteurs, de maïs, de protection des cultures, d’eau, de développement durable… La question du changement climatique, notamment, a émaillé le discours de la conférencière. Elle a commencé par regretter que « les questions environnementales se traduisent souvent par de l’écoanxiété alors qu’il faudrait adopter un discours qui incite à l’innovation ». Néanmoins, cette écoanxiété ne doit pas être balayée, mais bien « prise au sérieux ».

Car il y a des raisons objectives d’être inquiet. « Le climat a toujours évolué. Mais nous assistons à une accélération du changement climatique, qui ne se fait plus sur plusieurs siècles mais sur quelques décennies. Le 6e rapport du Giec dit qu’il faut agir rapidement. Car les conséquences de cette accélération sont réelles. Si rien n’est fait, 8 % des terres cultivables ne le seront plus ». L’augmentation de la population mondiale fait que de plus en plus de gens vivent dans des milieux vulnérables, qui risquent d’être dégradés par le changement climatique. « Les fragilités sont plus grandes. Les récoltes sont plus incertaines. Les vendanges sont plus précoces. Les vagues de chaleur sont plus longues. Les sécheresses et les canicules estivales se répètent. Les épisodes violents se multiplient, comme les orages de grêle, le gel. Ce sont des réalités. Les systèmes agricoles sont les premiers impactés. Les agriculteurs, qui travaillent le vivant, vivent ce changement climatique. »

Face à ce constat, « la volonté de réduire les émissions de GES s’impose dans les politiques européennes ». Et ce même si l’Europe ne représente que 8 % des émissions de GES mondiales, pointe la géographe. Elle explique : « Comme l’Europe a du mal à mener une politique étrangère, elle s’approprie les questions de droits de l’homme et d’écologie sur la scène internationale. Mais dans le contexte actuel, elle réalise que certains de ses choix sont dangereux car ils se traduisent par une certaine précarité énergétique. Où va l’Europe sur la question énergétique ? ce n’est pas bien clair. Mais il y a un risque que l’accès à l’énergie devienne l’apanage des classes aisées. » Sylvie Brunel évoque aussi la stratégie Farm to fork, un « pacte vert élaboré alors que l’Europe voulait montrer l’exemple sur les questions environnementales ». L’objectif est d’atteindre la neutralité carbone en Europe d'ici 2050, avec le fléchage d’investissements en ce sens, mais qui risque aussi de se traduire par des pertes de rendement. Une stratégie que Sylvie Brunel désapprouve car, « les préoccupations climatiques évincent les problématiques humanitaires ».

Produire plus en respectant mieux les ressources, un défi colossal

Alors, que faut-il faire ? Rien ? Certainement pas. Car « si on ne fait rien, des terres ne seront plus cultivables, la production agricole va devenir de plus en plus complexe alors que la population mondiale augmente, ainsi que le niveau de vie dans les pays en voie de développement ». Produire moins, pour plus cher, mais mieux ? Non plus : « Actuellement, on va vers un black-out alimentaire. La faim est une réalité. L’ONU parle d’un ouragan de famines. Les prix actuels des denrées alimentaires se rapprochent de ceux de 2011, qui ont entraîné les émeutes de la faim. Il faut revenir au principe de réalité. Concilier la préservation des ressources et la souveraineté alimentaire. » C’est compliqué, admet Sylvie Brunel, mais pas impossible. D’ailleurs, l’agriculture constitue une partie de la réponse : « L’agriculture peut capter du carbone dans les sols en adoptant des pratiques agricoles qui peuvent être encouragées par les crédits carbone. »

La conférencière va plus loin : « L’agriculture dispose de toutes les solutions : food, feed, forest, fiber, fuel et fix. Soit l’alimentation, les animaux, la forêt, les fibres, les carburants et la capacité de stocker du carbone. L’agriculture produit de la nourriture, de l’énergie, de la biodiversité… Mais sa vocation première est nourricière. Cela signifie qu’il faut associer les différents modèles agricoles et non les opposer. Cela signifie aussi qu’il faut une reconnaissance du rôle fondamental des agriculteurs, qui passe par le respect et la juste rémunération. » Des conditions sine qua non à ce que les agriculteurs continuent à apporter des réponses innovantes à un enjeu à la fois simple et colossal : « En novembre, la Terre comptera 8 milliards d’habitants à nourrir. Il faut donc continuer à produire dans les zones où c’est possible, en respectant les ressources. »

Prix du lait

Une hausse nécessaire pour freiner la déprise laitière

Élevage

Publié le 09/08/2022

Augustin Wack, responsable lait chez les Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin, est salarié au sein de l’EARL de l’Ancien moulin, gérée par son père, Alain. Sur une cinquantaine d’hectares, ils cultivent de l’herbe, du maïs et du blé. Seul le blé est vendu, le reste des productions végétales sert à alimenter le troupeau, constitué de 75 vaches laitières et leur suite. Mais pour compléter et équilibrer la ration, les éleveurs doivent acheter du maïs et des concentrés. Or, depuis quelques semaines, ils assistent impuissants à une hausse de leurs coûts de production, liés à ceux de l’alimentation, de l’énergie, des engrais… Augustin Wack illustre la situation : « J’achète 300 t/an de concentré. Le prix a augmenté d’environ 100 €/t de décembre à juin, soit une hausse de 30 à 40 %. Et on ne peut pas faire des économies sur l’alimentation des laitières, sinon on risque de dégrader la production de lait. » La seule issue serait que le prix du lait augmente suffisamment pour couvrir ces augmentations.

Certes, le prix du lait a augmenté de 50 à 70 €/1 000 litres entre 2021 et 2022. Mais cela ne suffit pas à compenser la hausse des coûts de production. « Le problème, c’est le marché intérieur français qui tire les prix vers le bas », pose Didier Braun, responsable lait à la FDSEA du Bas-Rhin. Une situation d’autant plus rageante et incompréhensible que, dans les pays voisins, le prix du lait augmente dans une tout autre mesure : au mois de juin, la paie de lait en France oscillait entre 410 et 430 €/1 000 litres, contre 470 €/1 000 en Allemagne, et 500 €/1 000 aux Pays-Bas. Yohann Lecoustey, directeur de la FDSEA du Bas-Rhin, a épluché les sites de commandes en ligne dans les supermarchés allemands. Il est formel : « Je n’ai pas trouvé de brique de lait à moins d’un euro, alors qu’en France, on tourne plutôt à 0,70 cts/l »

Des pénuries de produits laitiers à venir ?

Dans le même temps, le cours du lait sur le marché mondial a explosé. Aussi, pour les entreprises de transformation qui le peuvent, il devient plus intéressant d’exporter le fruit de la collecte laitière sur les marchés mondiaux, au gré de produits industriels type beurre ou poudre, que de le destiner au marché intérieur. En effet, les entreprises de transformation sont elles aussi soumises à des hausses de charges, d’autant que la transformation du lait est coûteuse en énergie. « C’est désolant », commente Didier Braun, qui estime que le prix du lait à la consommation doit augmenter, comme celui des autres denrées. Quant à Yohann Lecoustey, il prend les paris : « Je ne serai pas étonné si, dans deux mois, on assiste à des pénuries de produits laitiers en France, puisque les industriels privilégient l’export, plus rémunérateur, au marché intérieur ».

Pour les syndicalistes, cette particularité française est liée à la concentration de la grande distribution, et au système de négociations des prix du lait, qui sont toujours ardues et qui, en plus, ont pris du retard face à une hausse des charges galopante. Pour Yohann Lecoustey, « la distribution scie la branche sur laquelle elle est assise » car, à force d’être payés au lance-pierre, « les éleveurs sont tentés d’arrêter la production de lait dès qu’une opportunité d’alternative se présente ». Et même, sans aller jusque-là, pour limiter leurs coûts de production, « les éleveurs peuvent être tentés de vendre des animaux dans la filière viande, d’autant que le prix de la viande a augmenté ». Mises bout à bout, ces stratégies défensives engendrent un phénomène de déprise laitière, déjà bien réel, et qui pourrait s’accentuer.

La sécheresse enfonce le clou

La sécheresse va encore venir alourdir les charges des éleveurs, qui vont devoir acheter de l’aliment pour compenser les baisses de rendement. « On n’a pas de prise sur la météo, ni sur les marchés mondiaux. Notre seul levier, c’est le prix du lait », explique Didier Braun. Aussi, les producteurs attendent de pied ferme les prochaines négociations sur le prix du lait, qui auront lieu en septembre. Et comme la loi Egalim, censée encadrer les relations commerciales au sein des filières agricoles, peine à produire ses effets, ils attendent aussi un discours plus clair de la part du gouvernement. La revalorisation du prix du lait ne grèvera pas davantage les budgets des ménages, assurent-ils. « Pour le consommateur, la hausse du prix du lait ne se traduira que par quelques centimes de plus par litre de lait ».

De leur côté, les éleveurs font déjà des efforts pour optimiser leurs coûts de production. Ainsi, l’EARL de l’Ancien moulin adhère à une Cuma. « Cela nous permet de bénéficier de matériels performants et en bon état à un prix abordable », indique Alain Wack. À la clé, des économies de charges mécaniques, mais aussi d’intrants, car leur utilisation est optimisée. Adhérer à une Cuma leur apporte aussi une certaine souplesse d’organisation, car ses membres s’entraident lors des grands chantiers. « Cela nous permet de nous libérer de certaines astreintes, et d’être réactifs quand il le faut. Par exemple, cette année, avec la sécheresse, nous allons devoir commencer les ensilages bien plus tôt que d’habitude », rapporte Augustin Wack. C’est avec le même souci d’optimisation des coûts et de préservation de l’équilibre entre vie professionnelle et familiale que les éleveurs ont investi dans un robot de traite : « Certes, il faut s’en occuper, mais c’est plus souple que la traite ». Grâce à ces adaptations, ils arrivent à dégager deux revenus sur une surface modeste. Mais désormais, ils craignent d’arriver au bout de ce qu’il est possible de faire.

Pour les éleveurs, il faut arriver à faire en sorte que les efforts soient mieux partagés tout au long de la filière. Car, pour que des jeunes s’installent et prennent la relève des éleveurs qui vont partir à la retraite, il faut un prix du lait rémunérateur. Donc si le prix n’augmente pas significativement à la rentrée, ils emploieront d’autres moyens pour se faire entendre qu’une sympathique conférence de presse.

 

Foire aux vins de Colmar. Cook show

Carottes, épices et pinot noir

Vigne

Publié le 04/08/2022

Pour ce cook show, réalisé devant un parterre de gourmets attentifs, Sylvie Grucker est partie sur une base simple : des carottes. Elle les a choisies locales, de Niedernai, et les a fait cuire dans un jus d’orange agrémenté de diverses épices (cannelle, fève de tonka, anis vert, poivre de Sichuan…) et d’un peu de sucre. Dans un premier temps, Margot Ducancel propose d’associer ce plat végétarien avec un pinot blanc du domaine Vincent Fleith à Ingersheim. L’occasion pour elle de livrer quelques astuces de dégustation : « Pour ouvrir la capsule, il faut se mettre sur le deuxième cran, pour éviter que le vin n’entre en contact avec le métal lors du service. » Puis, elle se lance dans l’exercice de la dégustation. Elle scrute le vin qui tourne dans son verre : « La brillance reflète l’acidité, qui est la colonne vertébrale du vin. La couleur du vin reflète son âge, il fonce avec le temps. » Plongeant son nez dans le verre, elle apprécie les notes « de pamplemousse, de fruits exotiques, de pêche, d’abricot, avec une belle fraîcheur et de la tension ». Portant le verre à ses lèvres, elle explique l’intérêt de la rétro-olfaction, cette sorte de « carafage en bouche », qui permet de vérifier qu’un vin est équilibré. « Dans ce cas, on retrouve les mêmes arômes au nez et en bouche. » C’est aussi le moment d’estimer la caudalie, soit la persistance aromatique en bouche après la dégustation. Malgré toutes ces explications techniques, elle rassure : la dégustation est à la portée de tous, « au début, on fait avec les références qu’on a ».

« En Alsace, on schmeck le vin et on boit un schlouck »

Pendant ce temps-là, les carottes ont cuit. Sylvie Grucker les mixe avec le jus de cuisson après avoir retiré les épices. Étape suivante : l’élaboration d’un bibeleskäs à la menthe, qui viendra garnir des fleurs de courgettes. La recette est simple : du bibeleskäs, de la menthe, du sel et du poivre. Mais elle viendra apporter de la fraîcheur au plat, que Sylvie Grucker achève de dresser avec quelques lamelles de carottes cuites, une réduction au vinaigre et quelques pluches de fanes de carottes. Margot Ducancel, elle, attaque la dégustation de l’autre vin envisagé pour accompagner ces carottes épicées : un pinot noir du domaine Fernand Seltz de Mittelbergheim. « C’est une belle expression du pinot noir, avec des notes épicées de poivre blanc, de cannelle… », apprécie la jeune femme. Avec humour, Nicolas Rieffel s’attache à lui faire découvrir quelques expressions alsaciennes : « En Alsace, on schmeck le vin et on boit un schlouck. » Une éducation parfaite par l’auditoire, qui lui fait découvrir le rouge d’Ottrott, et peaufinée par Sylvie Grucker, originaire d’Ottrott, qui sait parfaitement dire, en Alsacien : « Tu bois du rouge d’Ottrott d’en haut ou tu bois du rouge d’Ottrott d’en bas », ce qui, d’après la tradition, signe sa capacité à apprécier cette dénomination géographique de l’AOC Alsace.

Casser les codes

L’heure de la dégustation a sonné. Margot Ducancel hésite encore entre pinot blanc et noir : « Les deux se marient bien au plat, c’est une question de palais. » Au dernier moment, elle porte son choix sur le pinot noir, qui « relève mieux les épices du plat ». Un choix approuvé par Sylvie Grucker, qui encourage l’auditoire à « casser les codes, à oser des associations nouvelles. Nous avons sept cépages et une multitude de terroirs en Alsace. Nous pouvons faire tout un repas avec des vins d’Alsace ». En parlant de casser les codes, elle souligne que le plat élaboré lors de ce cook show « peut aussi bien se déguster en entrée, qu’en plat ou en dessert, en remplaçant le sel du bibeleskäs par du sucre ».

Tour de France Femmes à Grendelbruch

Autour des femmes

Vie professionnelle

Publié le 03/08/2022

« Le mot agricultrice n’est entré dans le dictionnaire qu’en 1961 », glisse Béatrice Cherrier, agricultrice dans la Sarthe. Un symbole fort de l’évolution de la place des femmes en agriculture, qui sont passées de « femmes de », à cheffe d’exploitation à part entière. La parité n’est pas encore atteinte, mais 27 % des chefs d’exploitations sont désormais des cheffes. Et les femmes sont aussi très bien représentées dans l’enseignement agricole : « 50 % d’enseignantes, 60 % d’étudiantes », indique Christine Maillet agricultrice dans la Marne. Avec sa collègue Béatrice Cherrier et Agnès Kerbrat, agricultrice dans le Finistère, elles ont fait le déplacement jusqu’en Alsace pour prêter main-forte à la FDSEA et aux JA du Bas-Rhin, qui tenaient des stands sur la place de l’école à Grendelbruch. « Nous sommes là pour répondre aux questions des gens, pour partager notre expérience », expose Agnès Kerbrat.

Les trois femmes ont notamment à cœur d’encourager les femmes à prendre des responsabilités dans les organisations para-agricoles, où elles sont encore minoritaires. Même si, à l’image de Christiane Lambert, première femme à être élue à la présidence de la FNSEA, elles sont de plus en plus nombreuses à s’engager. « La difficulté pour les agricultrices, c’est que leurs vies privée et professionnelle se mélangent. Les fermes sont à la fois leur foyer et leur entreprise. Ça devient vite difficile d’en sortir », témoigne l’une. « Si on n’est pas soutenues par ailleurs, on ne sort jamais de la ferme », renchérit l’autre. Elles listent les acquis des agricultrices : le congé maternité (quand elles parviennent à se faire remplacer), la retraite, qui a augmenté de 150 € pour atteindre 750 € (soit quand même encore moins que les hommes, et sous certaines conditions). Notamment parce que les carrières des agricultrices sont souvent hachées. Il n’est pas rare qu’elles occupent un emploi pour faire bouillir la marmite, avant de rejoindre officiellement la ferme. Il y a donc encore du pain sur la planche avant d’arriver à un traitement égal des hommes et des femmes en agriculture, comme dans le reste de la société. En évoquant le droit à l’avortement qui recule, les trois femmes disent : « Nous devons rester vigilantes pour que ces acquis soient maintenus pour les générations futures, et continuer à travailler pour que les femmes puissent accéder aux mêmes responsabilités que les hommes ».

Créer des vocations pour faire perdurer l’agriculture familiale

« La FNSEA est partenaire de tour de France depuis trois ans. C’est un événement idéal pour faire la promotion des métiers de l’agriculture car il touche beaucoup de monde, dans tous les territoires ruraux », expose Yohann Lecoustey, directeur de la FDSEA du Bas-Rhin. Or, il est urgent de créer des vocations pour l’agriculture. En effet, la moitié des agriculteurs actuellement en activité partiront à la retraite d’ici dix ans. Leur remplacement se prépare donc aujourd’hui, au risque de voir les fermes s’agrandir, ce qui, à terme, signerait la fin du modèle agricole français basé sur une agriculture familiale. Reste que les installations sont souvent compliquées. « Il y a beaucoup d’administratif. Il faut soutenir les jeunes », témoignent les trois agricultrices. Elles sont donc aussi présentes pour échanger avec des jeunes intéressés par le milieu de l’agriculture, histoire de créer des vocations qui pourraient participer au renouvellement des générations. « Nous nous attachons aussi à promouvoir les métiers de l’agriculture, qui sont nombreux, variés et qui sont des métiers d’avenir, car manger est un besoin vital. »

Pour donner de la visibilité à cet enjeu majeur, la FDSEA et les JA du Bas-Rhin ont réalisé une fresque sur ce thème dans une prairie située à proximité du parcours des cyclistes. Elle représente une Alsacienne qui pense à son futur, avec le message « Agriculture ton futur. À ton tour », et un tracteur symbolisé dans une bulle. D’une dimension de 50 m sur 50, cette fresque a d’abord été dessinée par Mathilde Moser, animatrice à la FDSEA du Bas-Rhin, avant d’être reproduite dans le champ par les membres de la FDSEA et des JA du canton de la montagne. « Nous n’avons utilisé que des produits issus du milieu agricole : piquets, bottes de paille, lait de chaux, laine de mouton… », précise Yohann Lecoustey. « Nous avons réalisé la fresque à partir des plans mercredi, puis, après avoir vérifié le rendu grâce à des images prises par drone, nous avons procédé à quelques ajustements. Nous avons par exemple repassé les lettres au lait de chaux pour qu’elles soient plus lisibles », précise Mathilde Moser. La fresque est désormais en lice dans le cadre du Jeu concours « Les agri aiment leur tour », organisé par la FNSEA.

 

Le syndicat était aussi présent dans la caravane qui ouvre la voie au peloton, avec un char chargé de goodies en tous genres qui ont fait le bonheur des spectateurs, massés en nombre sur le parcours des cyclistes.

 

Changement climatique

Sécheresse, canicule, grêle, incendies : les agriculteurs en première ligne

Cultures

Publié le 31/07/2022

À part un orage mercredi, qui s’est localement traduit par des dégâts de grêle sur les bans d’Ottrot, Bischoffsheim, Rosheim et Biederthal, Liebenswiller, Leymen et Neuwiller, il n’a pas plu au mois de juillet en Alsace. Rien. Nada. Pas une goutte. Soit 22 à 23 jours sans pluie. Ce qui n’est « pas dans les normales en Alsace », pose Christophe Mertz, météorologue à Atmo-Risk. Inévitablement, le mois de juillet va s’achever sur un net déficit en précipitations, «- 70 à - 90 % par rapport à la moyenne mensuelle ». À ce déficit hydrique s’ajoute un régime de températures élevées. « Nous avons échappé aux températures records de plus de 40 °C qui ont été enregistrées dans d’autres régions françaises, mais le mercure est monté jusqu’à 38-39 °C. Et puis, sur le mois, c’est la constance de cette vague de chaleur qui est marquante », pointe le météorologue. Cela se traduit par un nombre de jours où la température dépasse 30 °C, supérieur à la normale, avec pas moins de douze jours à plus de 30 °C. Les températures moyennes des maximales de l’après-midi sont aussi anormalement élevées : 29,8 °C. Ce qui place ce mois de juillet à la 3e place des mois de juillet les plus chauds depuis que les données météorologiques sont enregistrées en Alsace, après 2006 et 2015. D’ici la fin du mois, les températures ne devraient pas significativement baisser, mais rester tout de même à des niveaux plus raisonnables, avec des maximales oscillant entre 28 et 32 °C. Mais aucune précipitation significative n’est annoncée.

Des maïs qui souffrent, d’autres qui résistent

Dans ce contexte, la principale grande culture encore en place, le maïs, s’en sort relativement bien, selon les secteurs. Les précipitations du mercredi 20 juillet ont été les plus abondantes dans le secteur de Colmar, avec de l’ordre de 40 mm, ce qui a permis de lever le pied sur l’irrigation. Mais plus au nord et au sud de cet épicentre, les quantités reçues ont été bien moindres. Et, avec les températures élevées, ces maigres précipitations n’ont quasiment rien changé pour le maïs. Aussi, dans certains secteurs non irrigués, ils souffrent, avec des feuilles qui jaunissent, qui s’enroulent. Par contre, comme le cycle du maïs est très précoce, les températures caniculaires sont arrivées juste après la floraison. Jean-Louis Galais, responsable du service Productions végétales à la Chambre d’agriculture Alsace (CAA), n’est donc pas spécialement inquiet sur ce point. Une chose est sûre : les ensilages seront précoces.

Animaux : baisse de production et surmortalité à la marge

Les températures élevées ont des impacts sur les animaux, que ce soit lors des pics de très forte chaleur, ou du fait qu’ils soient exposés à une longue période de températures élevées. Il y a tout d’abord une baisse de production généralisée. En effet, toutes espèces confondues, la chaleur induit une baisse de la consommation d’aliment, qui se traduit par une baisse de la production de lait, une croissance plus lente des animaux. « Jusqu’à 36 °C, l’impact se limite à une baisse de la production. Au-delà, il y a un risque de mortalité », indique Arnaud Schmitt, docteur vétérinaire au sein du cabinet vétérinaire FiliaVet à Sélestat. Sachant que ce seuil ne correspond pas forcément à la température extérieure, mais à celle ressentie par les animaux. « Dans un bâtiment rempli d’animaux vivants, qui dégagent de la chaleur, la température peut monter très vite. » C’est ce qui explique que, dans les élevages de volailles, la mortalité est souvent plus élevée dans des bâtiments bien remplis d’animaux en fin de croissance que dans ceux abritant des poussins au démarrage, ou ceux où la densité est moins élevée. C’est ce qu’illustre l’expérience d’Alexandre Fornes, éleveur de poulets de chair dans deux bâtiments d’élevage d’une capacité de 12 000 poulets chacun. Mardi 19 juillet, au plus fort de la canicule, il a perdu 56 poulets dans un bâtiment qui en contenait 11 000. Dans le second bâtiment, seuls trois volatiles ont succombé à la chaleur. La seule différence entre les deux bâtiments était une densité de volatile moins élevée dans le second. Il faut souligner que les bâtiments en question sont modernes, aérés, ventilés, et que les volailles ont accès à un jardin d’hiver ainsi qu’à un parcours extérieur, comme le stipule le cahier des charges des établissements René Meyer de Wingersheim, que l’éleveur respecte strictement.

Le cas d’Alexandre Fornes n’est pas isolé. « Malgré les précautions et les actions mises en œuvre par les éleveurs pour protéger leurs animaux, il a pu y avoir des pertes, notamment dans les élevages de volailles », rapporte Arnaud Schmitt. La société d’équarrissage Atemax, elle, n’a enregistré « aucune différence significative dans les enregistrements des enlèvements d’animaux trouvés morts entre ce mois de juillet et ceux des trois dernières années », rapporte Sophie Grégoire, directrice de la communication, qui précise que « nos statistiques sont complètes, exhaustives et régulières », mais qu’il faut les mettre en relation avec l’évolution du cheptel total. Néanmoins, ces données sont plutôt encourageantes, car elles tendent à démontrer que les mesures de surveillance et de protection des élevages mises en place par les éleveurs sont efficaces. Enfin, il existe aussi une mortalité secondaire liée aux fortes chaleurs, notamment pour les bovins : « Les organismes des animaux sont fatigués de lutter contre la chaleur. Ce qui fait qu’ils peuvent succomber à d’autres pathologies, comme des infections, qu’ils auraient surmontées sinon, du fait d’une altération de leur immunité », explique le vétérinaire. La baisse de production par contre, est quasiment inévitable, car les bovins sont pourvus de radiateurs internes, leur rumen, qui fait qu’ils entrent en stress thermique à partir d’un THI (Temperature humidity index) de 68, qui correspond à une température de 22 °C à une humidité relative de 50 %.

Aérer, ventiler, soutenir

Dans tous les cas, la baisse de production et la mortalité peuvent être limitées. La mesure de base consiste à bien concevoir les bâtiments, tant en termes d’orientation que de matériaux, de systèmes d’ouvertures, d’accès à l’eau et à la nourriture… Puis, « au regard des évolutions climatiques, investir dans des systèmes d’aération et de brumisation, ce n’est plus du confort mais une nécessité pour pouvoir continuer à produire dans des conditions à peu près normales. De plus en plus d’élevages sont équipés. Ceux qui ne le sont pas encore sont encouragés à le faire », poursuit Arnaud Schmitt. Pendant les épisodes caniculaires, les éleveurs peuvent soutenir leurs animaux par la diététique, par exemple en supplémentant l’eau d’abreuvement en réhydratants et/ou en vitamine C, « un antioxydant qui aide à passer le cap ». Il est aussi conseillé d’éviter de nourrir les animaux pendant les heures les plus chaudes, car la digestion augmente leur température corporelle et parce que l’apport de nourriture provoque des mouvements qui, eux aussi, contribuent à réchauffer l’atmosphère des bâtiments. « Mieux vaut donc nourrir les animaux le soir, lorsque la température redevient plus clémente », indique Arnaud Schmitt, qui précise que le cabinet vétérinaire a envoyé des mails avec des recommandations à ses clients en amont de l’épisode de très fortes chaleurs des 18 et 19 juillet.

Enfin, face au constat de l’effet de la densité de population dans les élevages, l’abaisser de manière préventive en été pourrait devenir une piste à envisager. « Cela se fait déjà dans les bâtiments vieillissants d’élevage de poulets de chair. Mais, dans la plupart des situations, surtout si la reproduction se fait sur place, c’est difficile à gérer, car il faudrait anticiper la baisse de densité des mois avant, et aussi parce que faire repartir la reproduction à la hausse ensuite ne se gère pas si facilement. Ça peut donc se faire, mais à la marge, dans les systèmes sans reproduction. »

Transports, risque d’incendies…

La sécheresse a encore d’autres impacts sur l’aval des filières, notamment le transport fluvial, parce que le débit du Rhin est faible, ce qui impose aux transporteurs de revoir leurs volumes de cargaison à la baisse.

Enfin, dans le sud de la France, en Gironde, dans l’Hérault, et même en Bretagne, la sécheresse s’est traduite par des incendies. Les surfaces brûlées en France ont atteint des records : « Avec plus de 40 000 ha de végétation brûlés, l’année 2022 bat des records de précocité et d’intensité depuis 2003, l’année de la grande canicule », a tweeté Serge Zaka, agrométéorologue à ITK.

Les agriculteurs ont été sur le front avec les pompiers pour combattre ces incendies, utilisant tracteurs et tonnes à lisier pour épandre de l’eau afin de freiner la propagation des flammes.

Le rôle de l’agriculture, et plus particulièrement du pastoralisme comme moyen de prévention contre les incendies, a également été mis en avant sur les réseaux sociaux.

Association Vitirepère

Une couverture végétale et locale

Vigne

Publié le 30/07/2022

Il fait chaud. Il fait sec. Un peu partout en Alsace, la végétation lutte par les moyens dont elle dispose pour survivre au stress hydrique : les pelouses se transforment en paillassons, les stomates se ferment, les feuilles flétrissent… Même la vigne, dont le système racinaire permet d’explorer des horizons très profonds, accuse le coup dans certains secteurs. De millésimes en millésimes, la question de la gestion de l’eau dans le vignoble devient d’une actualité toujours un peu plus brûlante. Le 15 mars 2022, l’Association des viticulteurs d’Alsace (Ava) s’est ainsi prononcée en faveur de la suppression de l’interdiction d’irriguer les vignes en appellation Alsace. Une révolution dont les viticulteurs s’emparent de diverses manières.

22 plantes locales triées sur le volet

Sur le ban de Rouffach, le Bollenberg fait partie des terroirs séchants, avec des sols arides. Constituée de landes sèches, la végétation locale en est le reflet. Conscients que la tolérance au stress hydrique va devenir un enjeu majeur et récurrent, les membres de l’association Vitirepère mènent depuis plusieurs années un projet qui vise à trouver une nouvelle méthode d’enherbement de l’inter-rang. Une méthode « qui permette de limiter le recours aux herbicides, et qui ne soit pas trop gourmande en eau, pour ne pas concurrencer la vigne sur la ressource hydrique », pose Frédéric Schermesser, président de l’association Vitirepère, viticulteur à Gundolsheim. En observant la végétation locale, « qui sèche vite mais qui reverdit tout aussi vite dès qu’il pleut », les viticulteurs ont eu l’idée de piocher dans les espèces endémiques pour constituer un mélange d’espèces locales à semer dans leurs vignes. Premier obstacle : la lande, classée Natura 2000, est protégée. Pour collecter les semences, les viticulteurs se sont donc rapprochés du Conservatoire des sites alsaciens (CSA), de botanistes… Autre frein : comment élaborer le mélange ? Quelles sont les espèces à privilégier, celles à éviter ? Pour répondre à cette question, une liste de critères à respecter a été élaborée. Pêle-mêle, il fallait des espèces qui exercent peu de concurrence hydrique, qui ne montent pas trop haut, qui concurrencent les adventices, qui fixent l’azote, pourvues d’un système racinaire profond, capables d’accueillir des auxiliaires… Les critères rédhibitoires ont également été listés. Au final, sur les 150 espèces identifiées lors de l’inventaire floristique de la lande, 22 plantes ont été retenues. Leurs semences ont été collectées pendant deux ans. Puis, elles ont été mises en culture et multipliées par le semencier Nungesser Semences.

L’élaboration du mélange ayant coûté du temps et de l’argent, « il était important de ne pas se louper au moment des semis », pointe Frédéric Schermesser. S’en sont donc suivies deux années d’expérimentation qui ont abouti à la rédaction de fiches techniques précisant les modalités d’implantation optimales du couvert : densité, type de semoirs… L’évolution du couvert dans le temps a également été étudiée. Car, outre la tolérance au stress hydrique, un second objectif est recherché, celui d’avoir à faucher le moins possible. Après une première année d’implantation assez fragile, la seconde est déjà plus intéressante : toutes les espèces sont présentes, la floraison est abondante, les touffes de graminées sont couvrantes, un cortège d’insectes variés traduit le bon état de la biodiversité faunistique. La troisième année, le couvert ne se développe pas davantage, signe que sa consommation en eau est faible. « Nous n’avons pas effectué d’analyses poussées pour le démontrer, concède Frédéric Schermesser. Mais on retrouve le comportement de la végétation de la lande. » Une fois implanté, au regard du coût de la semence, « l’objectif est de laisser le couvert en place sans y toucher pendant une bonne dizaine d’années ».

Semis à la volée

Dans sa parcelle test, avant d’implanter le couvert local, Frédéric Schermesser a semé pendant deux ans une céréale à paille qui a été broyée pour apporter de la matière organique au sol et appauvrir le stock semencier dans l’inter-rang. Puis, le couvert a été implanté un inter-rang sur deux. L’autre inter-rang étant couvert d’un engrais vert classique. « Le couvert local pousse doucement. La première année, il faut éviter de le perturber. D’où l’utilité de conserver un inter-rang moins fragile où on peut passer pour effectuer les interventions », explique-t-il. Frédéric Schermesser a semé le mélange local à la volée, à raison de 4-5 g de semences/m2, après un faux-semis. « Les graines sont tellement petites que le réglage du semoir est compliqué », rapporte-t-il. Mais le semis au semoir est possible, moyennant des outils et des réglages adaptés. Autre point d’attention : les conditions de semis, qui ne doivent pas être trop humides : « Nous avons déjà semé du couvert en janvier parce que c’était trop gras à l’automne », raconte le viticulteur. Enfin, les graines doivent être bien rappuyées au sol.

Essaimer la méthode, pas le couvert

À l’heure actuelle quelque 15 ha ont été implantés avec ce mélange. En l’état des connaissances, l’expérience donne satisfaction aux viticulteurs. Mais Frédéric Schermesser ne cache pas que le travail d’élaboration du mélange a été « fastidieux ». En plus, l’idée est de ne pas utiliser ce mélange ailleurs que sur le Bollenberg. Mais au contraire d’essaimer la méthode, pour que d’autres viticulteurs élaborent des mélanges d’espèces locales adaptées à leur terroir. Jean Masson, directeur de recherches à l’Inrae de Colmar, qui accompagne les viticulteurs impliqués dans la démarche Vitirepère depuis sa création, confirme : « Le savoir construit ici a sa pertinence ailleurs. »

 

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