Produits phytosanitaires
Un coût plus élevé qu’il n’y paraît
Produits phytosanitaires
Cultures
Publié le 23/05/2017
Généticiens des populations, Denis Bourguet et Thomas Guillemaud travaillent sur l’évolution de la résistance aux insecticides des insectes ravageurs des cultures, un des travers du recours excessif aux produits phytosanitaires, parmi d’autres qui ont incité les pouvoirs publics à encourager une réduction de leur utilisation, notamment avec le plan Écophyto. « Nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait pas vraiment eu d’études globales sur les externalités liées à l’utilisation des pesticides. Et nous avons voulu défricher le terrain », expliquent-ils. C’est ainsi que, fin 2013, ils entament un travail de bibliographie, dont ils ont présenté les résultats au lycée agricole d’Obernai, lors d’une conférence qui se tenait dans le cadre de la Semaine des alternatives aux pesticides.
De nombreuses externalités
Le recours aux pesticides s’est envolé suite à la révolution agricole, qui a entraîné une hausse des rendements. De 1960 à 1990, les ventes ont été multipliées par 20 ou 30. Désormais, 2 à 3 millions de tonnes (Mt) de produits phytosanitaires sont vendues chaque année de par le monde, représentant un marché de 40 milliards de dollars (Md$). Les premières études réalisées sur l’impact économique des pesticides aux États-Unis se concluent en faveur de ces derniers : 1 $ investi dans les produits phytosanitaires rapportant 4 $.
« Mais ces études ne prennent en compte que le coût d'achat des pesticides, de leur épandage et le gain économique du rendement procuré. Elles ne prennent pas en compte les externalités liées à l’usage des pesticides, c’est-à-dire le coût payé par la société. » C’est ce qu’ont essayé de faire Denis Bourguet et Thomas Guillemaud, en distinguant quatre catégories d’externalité, soit les coûts liés à l’encadrement de leur usage, à leur impact sur l’environnement, aux stratégies d’évitement mises en place par les agriculteurs et les consommateurs, et à leur impact sur la santé humaine.
Coût de la réglementation et de la dépollution
Dans les coûts liés à l’encadrement de l’usage des produits phytosanitaires, les deux chercheurs ont notamment inclus le coût du contrôle de la qualité de l’eau et de sa dépollution. « C’est le plus gros poste de cette catégorie. En France en 2011, on estime que la dépollution de l’eau a coûté de 640 millions à 1 milliard d’euros, soit une dépense considérable, payée par tous les contribuables. » Dans cette catégorie figurent aussi les actions gouvernementales qui visent à faire respecter la loi, ou encore le coût lié au fonctionnement d’agences gouvernementales qui travaillent sur cette problématique : « Par exemple, à l’Inra, il y a des chercheurs qui étudient les impacts des pesticides, comment les réduire… » Des chercheurs dont le travail mérite salaire ...
Coût de l’impact sur l’environnement
Le coût lié à l’impact des produits phytosanitaires sur l’environnement est assez difficile à chiffrer : « Ils se retrouvent dans l’eau, la terre, l’air, ils affectent les animaux, les plantes, les micro-organismes, qu’ils fragilisent, voire détruisent. » Cet impact est désormais admis par tous. Quant à le chiffrer économiquement, c’est une autre histoire. D’autant qu’il faut y adjoindre le coût indirect d’une moindre pollinisation des cultures par les insectes pollinisateurs lorsque leurs populations sont affectées par des produits phytosanitaires. Les deux chercheurs estiment cette externalité à plusieurs milliards de dollars.
Coût des stratégies d’évitement
La catégorie qui regroupe les stratégies d’évitement est assez vaste. Elle inclut l’achat d’EPI par les agriculteurs, la consommation d’eau en bouteilles plutôt que celle du robinet, la préférence donnée aux produits bios plutôt qu’à ceux issus de l’agriculture conventionnelle… « Ces comportements d’évitement adoptés par une partie de la population ont un coût pour les consommateurs concernés, et pour la société. Notamment via le retraitement des bouteilles en plastique, dont le coût est estimé à 5 M€/an », détaillent les chercheurs qui poursuivent : « Éviter d’être exposé aux pesticides représente environ 50 % des raisons évoquées par les consommateurs de produits issus de l'agriculture biologique, et l’alimentation bio est en moyenne plus chère de 20 % que la conventionnelle dans le monde. »
Quel coût pour une vie humaine ?
Enfin, les pesticides ont des effets délétères sur la santé humaine. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait, il y a 30 ans, qu’il y avait environ un million de cas d’empoisonnement par les produits phytosanitaires dans le monde chaque année. Et que leur usage entraînait à cette époque environ 20 000 décès par an, que ce soit suite à un empoisonnement aigu ou chronique. Les premiers sont désormais plutôt rares dans les pays développés, où des mesures de protection des utilisateurs ont été instaurées. Mais ce n’est pas le cas dans les pays en développement. Quant aux intoxications chroniques, il est avéré qu’une exposition à de faibles doses mais de manière prolongée est corrélée au développement de nombreuses maladies. Le coût du traitement de ces maladies chroniques représenterait d’ailleurs le principal poste des externalités des produits phytosanitaires. Mais les chercheurs se sont heurtés à la difficulté de trouver des chiffres pour estimer le coût de ces maladies pour la société. Et notamment la part des maladies chroniques imputables aux produits phytosanitaires. L’étude épidémiologique Agrican a certes conclu à une moindre prévalence moyenne des cancers dans la population agricole que dans la population française totale (due essentiellement à un mode de vie plus sain). Mais, pour certains types de cancers, la prévalence est plus forte. « Il est très compliqué de déterminer les causes d’un cancer, puisqu’ils sont souvent multifactoriels. » Autre difficulté, et non des moindres, pour chiffrer ce type d’externalité : « Quel est le coût d’une vie humaine… ? »
En conclusion, et après avoir égrainé les externalités induites par l’usage des produits phytosanitaires, Denis Bourguet et Thomas Guillemaud, tiennent à préciser : « Nous ne nions pas que les produits phytosanitaires ont une utilité pour l’agriculture, qu’ils apportent un bénéfice en termes de production agricole, mais si on inclut les externalités dans le calcul du rapport coût/bénéfice, on peut facilement, dans certaines situations, passer d’un pour quatre à environ un pour un. Donc, d’un point de vue économique, le recours aux pesticides n’est pas forcément pertinent. On ne dit donc pas qu’il ne faut plus du tout utiliser de pesticides, mais qu’il est possible d’en faire une utilisation plus raisonnée et plus compatible avec l’environnement, la santé humaine… » Ils pointent aussi du doigt les limites de leurs travaux : « Nos calculs sont grossiers, incomplets. Et puis les matières actives autorisées aujourd’hui ne sont plus les mêmes qu’autrefois, il y a eu des interdictions… » Reste que le résultat de leur enquête est sans équivoque : les coûts des externalités induites par les produits phytosanitaires sont essentiellement dus aux coûts liés aux problèmes de santé humaine, et c'est là que les recherches devraient se concentrer dans le futur.












