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Bérengère de Butler

Bérengère de Butler est journaliste à l'Est agricole et viticole.

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Agriculture de conservation des sols

Un semoir cousu main

Technique

Publié le 05/05/2022

Mathieu Kapp et Marc Grass sont cousins. Le premier est double actif, salarié chez Armbruster et agriculteur à Littenheim, sur une trentaine d’hectares, où il cultive du blé, du maïs, du colza et de l’orge. Le second est agriculteur à Donnenheim où, sur 23 ha de SAU, il cultive du blé, de l’épeautre, du maïs, de l’échalion, des cultures auxquelles s’ajoute un atelier de volaille de chair. Les deux sont de plus en plus intéressés par l’Agriculture de conservation des sols (ACS). Mathieu est un peu plus avancé que Marc : « Je ne laboure plus depuis cinq ans, et j’implante désormais quasiment systématiquement des couverts diversifiés, afin d’assurer la couverture du sol », décrit-il. Être membre de la Cuma de la Zorn, axée sur ces thématiques de non-travail du sol, a été un accélérateur : il a accès à l’expérience des membres plus avancés dans leur transition agroécologique, à du matériel performant. Marc Grass a encore labouré ses terres l’année dernière. Plus isolé, avec moins de facilité d’accès à du matériel adapté, il peine un peu plus à franchir le pas : « Cette année, je ne vais pas labourer, pour la première fois, mais ça fait un moment que j’y pense ».

Si les deux agriculteurs ont la volonté d’aller vers l’ACS, ils peuvent parfois manquer d’outils. Ainsi, ni l’un ni l’autre ne sont équipés de semoir direct. Étant donné la taille de leurs structures, investir dans un outil neuf n’était pas envisageable. Et, comme ce n’était pas non plus à l’ordre du jour des projets de la Cuma de la Zorn, les deux cousins ont épluché le marché des occasions. « Nous avons commencé par identifier nos besoins, soit un semoir à dents d’une largeur de travail de 3 m pour semer les couverts après les cultures d’été, ou encore de la féverole après un maïs grain, mais aussi le blé. » Mais leurs recherches restent infructueuses. « Il y avait bien des semoirs à dents, sur le marché, mais pas beaucoup, et aucun qui convenait à nos besoins. Ils présentaient tous des écartements trop serrés entre les dents et les poutres pour pouvoir passer sans difficulté dans les résidus de maïs en surface », rapporte Mathieu Kapp. C’est en visionnant des vidéos d’agriculteurs qui réalisent leurs outils, que l’idée d’autoconstruire leur propre semoir à céréales fait son chemin dans la tête des agriculteurs. « Nous avons aussi pas mal échangé avec Olivier Rapp, qui nous a donné des conseils sur le nombre de trémies, le type de dents… C’est d’ailleurs ainsi, au gré de ces échanges réguliers, que nous avons décidé de souscrire à la prestation Accompagnement à l’ACS », décrit Mathieu Kapp (lire aussi en encadré).

Une ode au recyclage et à la récupération

Une fois leurs besoins identifiés et leur projet de semoir esquissé sur le papier, les deux agriculteurs bricoleurs ont acheté le matériel nécessaire. À commencer par un châssis d’occasion, issu d’un chisel, qu’ils sont allés chercher dans la Marne. Puis, les dents et les descentes, auprès de l’entreprise Carbure Technologies. Après pas mal de croquis, ils ont fini par trouver la configuration optimale pour assurer la circulation fluide des pailles. « Il a fallu nous adapter au châssis, qui a été raccourci, puis répartir au mieux les dents sur les poutres, de façon que les débris soient chassés vers l’extérieur plutôt que vers l’intérieur », décrit Marc Grass. Quatre roues de jauge, récupérées sur d’autres outils, permettent de contrôler la profondeur de semis. Les trémies ont été récupérées sur d’anciens semoirs Nodet qui dormaient dans le hangar de Marc Grass. « Nous avons dû les positionner à une certaine hauteur car les graines tombent par gravité, il faut donc qu’il y ait suffisamment de pente », explique Mathieu Kapp. Les agriculteurs ont choisi d’en mettre deux, dans la perspective de semer des mélanges d’espèces complexes, avec des grosses et des petites graines. « Si on n’avait mis qu’une trémie, on aurait dû tellement ouvrir les accès aux tuyaux pour que les grosses graines passent qu’il y aurait eu beaucoup trop de petites graines qui seraient tombées et les densités de semis obtenues n’auraient pas convenu », décrit Mathieu Kapp. Grâce à ces deux trémies, chaque dent qui ouvre le sillon est suivie de deux descentes de graines. La première correspond à la trémie contenant les grosses graines, qui sont positionnées bien au fond du sillon, dans l’humidité. La seconde est reliée à la trémie qui contient les petites graines, qui sont positionnées plus en surface. Les tuyaux qui relient les trémies aux descentes ont donné du fil à retordre aux deux constructeurs. « Nous avons d’abord utilisé uniquement des tuyaux annelés d’aspiration de piscine, qui sont souples et résistants ». Mais les premiers semis de couverts, réalisés durant l’été 2021, ont révélé que les graines avaient tendance à s’accumuler dans des coudes. Pire, certains tuyaux se sont cassés. Aussi, les agriculteurs ont procédé à des réadaptations en recoupant ces tuyaux pour y raccorder des tuyaux d’assainissement, plus rigides. Après avoir semé 3 ha de blé, après un colza dont les repousses avaient été laissées se développer, puis broyées, une autre adaptation a été apportée au semoir. En effet, au moment du semis du blé les repousses étaient encore hautes et elles ont gêné la dépose de la graine. Aussi, les tuyaux ont-ils été amenés plus bas dans les descentes. Autre limite identifiée à leur réalisation : « Il faut intervenir sur des parcelles bien nivelées, sinon la profondeur de semis est trop irrégulière. Il faut donc travailler le sol superficiellement, mais nous essayons d’intervenir le moins possible ».

Quelque 120 heures de travail

Cette nouvelle version du semoir sera essayée cet été, toujours pour semer les couverts après la moisson. Si tout fonctionne bien, les agriculteurs envisagent déjà de passer au niveau supérieur de l’ACS, par exemple, en semant du colza avec une plante compagne, comme du lotier ou une luzerne. La plante compagne sera laissée en place, après la récolte du colza, pour former un couvert, qui sera régulé avant d’y implanter un blé en semis direct, puis, si tout va bien, un deuxième blé, avant un maïs ou un tournesol… Mais, en attendant de passer à la vitesse supérieure, les agriculteurs se font la main sur leurs parcelles test, en utilisant leur semoir personnalisé pour semer des couverts complexes, mêlant de la féverole, du tournesol, du trèfle, de la vesce, de l’avoine, du radis… Pour les agriculteurs, il s’agit d’assurer la levée d’au moins certaines espèces dans un contexte d’aléas climatiques de plus en plus marqués. Pour Olivier Rapp, il s’agit aussi « de sortir de la stratégie des fonds de sac, pour aller vers des couverts plus construits, en fonction du précédent, du suivant, de la longévité espérée du couvert, en cherchant à coloniser au maximum le sol, à l’enrichir grâce aux légumineuses… »

Pour réaliser le semoir de leur rêve, les deux cousins ont travaillé ensemble, le soir ou par demi-journées, « car ça venait en plus du reste », raconte Mathieu Kapp, qui estime que leur œuvre a nécessité quelque 120 heures de travail.

ZFE, taxe poids lourd…

La coopération agricole vent debout

Pratique

Publié le 04/05/2022

Zones à faibles émissions (ZFE), augmentation de la fiscalité locale des communautés de communes et agglomérations, taxe poids lourds (R-Pass), les acteurs économiques constatent la multiplication des dossiers portés par les collectivités alsaciennes qui impactent l’activité et la rentabilité des entreprises, alors qu’ils subissent depuis deux ans des crises liées à la pandémie de Covid-19, puis à la guerre en Ukraine.

Régler les problèmes avant de mettre en place des règles inapplicables

Parmi les projets qui inquiètent les acteurs économiques figure la ZFE, dont la mise en œuvre va impliquer des investissements conséquents pour faire évoluer la flotte de véhicules des entreprises. « En l’état, la mise en œuvre de l’interdiction de circulation de la crit’air 2 sur quatre communes de l’Eurométropole en 2028 est irréalisable. Il y a trop d’inconnues, de problèmes techniques, comme la disponibilité en véhicules alternatifs, leur mode d'avitaillement en énergies renouvelables. Nous pensons qu’il est préférable de travailler d’abord à trouver des solutions à ces freins techniques avant de mettre en place des règles inapplicables affublées d’un cortège de dérogations », pointe le Medef Alsace. Où l’on s’interroge aussi sur les modalités de contrôle du respect de ces règles. L’Eurométropole de Strasbourg (EMS) s’est d’ailleurs engagé ce 25 avril sur plusieurs points d’amélioration dont la création d’un comité de suivi avec les acteurs économiques, des annonces qui ont reçu un accueil plutôt favorable.

La taxe poids lourds, si elle est censée servir à rééquilibrer le transit routier dans la région, doit aussi servir à financer l’entretien des routes alsaciennes, dont la responsabilité est passée à la Communauté européenne d’Alsace (CEA) depuis le 1er janvier 2021. Pour le Medef Alsace, c’est aussi et surtout une mauvaise réponse à un problème « qui met tout le monde d’accord », celle de la surcharge des routes alsaciennes liée au transit des poids lourds. Mais il faut discerner la part de la circulation qui relève du transit pur de celle qui sert à alimenter et desservir les entreprises alsaciennes. Or, il apparaît que 85 % des véhicules qui roulent en Alsace le font pour faire tourner l’économie locale, que ce soit pour des entrées, des sorties, ou des échanges de marchandises. Le transit pur ne représenterait donc que 15 % de la circulation régionale. La taxe poids lourds va donc être essentiellement portée par les entreprises alsaciennes. Car tout ce qui entre et sort sera taxé. À ce compte-là, les produits manufacturés en Alsace risquent de devenir plus chers que ceux qui proviennent de plus loin. Ainsi, les fruits et légumes d’Allemagne pourraient être moins chers que ceux produits localement. Idem pour les yaourts bretons… Certes des exonérations sont prévues, par exemple sur le transport de matières premières réalisé en tracteur, mais elles n’effacent pas le surcoût lié aux transferts en camions sur les routes alsaciennes, pour fabriquer des produits alsaciens.

La Ferme gourmande (Bas-Rhin)

Deux trackers pour réduire la facture d’électricité

Technique

Publié le 26/04/2022

Stratégiquement sise au Rond-Point des Trois Croix, entre Batzendorf, Berstheim, Wittersheim et Hochstett, dans le Bas-Rhin, la Ferme gourmande fait, depuis 17 ans maintenant, le bonheur des gourmets de la région. Leur petit local de vente directe est devenu une boutique achalandée en une vaste gamme de viandes et de charcuteries. Chaque année, environ 150 génisses limousines et 2 500 porcs passent directement de l’élevage à l’étal. La ferme, devenue une entreprise, emploi 28 salariés. Élevage, fabrique d’aliment, transformation (fours, cellules de cuisson, machines à laver, réfrigérateurs…), magasin de vente et respect de la chaîne du froid… l’activité engendre certes des emplois, mais aussi une facture d’électricité assez salée.

Deux trackers pour 100 000 €

Aussi, durant l’été 2021, Damien Rothan a fait installer deux trackers solaires sur le site de l’exploitation, avec pour objectif de réduire la facture d’électricité, et de participer à la lutte contre le changement climatique. « Au cours d’un voyage en Normandie, nous avons vu une ferme équipée de trackers solaires par l’entreprise OKwind, dont le siège se situe en Bretagne. » L’idée d’installer des panneaux photovoltaïques sur les toits des bâtiments d’élevage ne les séduit pas, notamment par crainte d’un éventuel impact des installations sur la santé des animaux situés en dessous. Ils préfèrent donc investir dans deux trackers solaires, pour la somme de 100 000 €.

Une production aléatoire

L’électricité produite par les panneaux photovoltaïques qui couvrent les trackers est entièrement autoconsommée. Donc, si l’entreprise n’utilise pas d’électricité, les trackers s’arrêtent. « La nuit, ils se mettent à plat, et au lever du jour ils s’orientent vers le soleil, qu’ils vont suivre toute la journée avant de se recoucher le soir », décrivent les agriculteurs. Équipés d’anémomètre, les trackers se couchent aussi lorsque la vitesse du vent dépasse un certain seuil.

Après presque un an de fonctionnement, ils constatent : « La production d’électricité est vraiment très dépendante de l’ensoleillement. » Et des aléas météorologiques en général : au mois d’août, un orage a engendré une panne à la suite de l’impact de la foudre dans l’installation électrique de l’exploitation. Les trackers se sont arrêtés de produire de l’électricité le 21 août, et n’ont recommencé à en produire qu’en septembre, après réparation. Pour donner un ordre de grandeur de leur production, Damien Rothan parcourt l’historique. Résultat : 5 742 kWh en octobre, 3 500 kWh en février 2022…

Mais mieux que rien !

L’objectif de réduire la facture d’électricité n’est que partiellement atteint. « Au démarrage, avec un mois très ensoleillé, nous avons réussi à réduire notre facture d’électricité de 4 500 € à 3 500 €. Aujourd’hui, nous sommes à 7 500 € d’électricité le mois dernier, malgré les trackers, en raison de la hausse du coût de l’électricité et du peu d’ensoleillement. » Si les deux trackers de la ferme gourmande peinent à réduire la facture d’électricité qui s’envole, ils constituent tout de même le gage d’une certaine autonomie qui, si modeste soit elle, a le mérite d’exister, dans un contexte de grande insécurité énergétique.

Ferme Lengert & Cow (Bas-Rhin)

Après la retraite au soleil, la retraite grâce au soleil

Technique

Publié le 25/04/2022

La ferme de Laurent Lengert, à Schleithal dans le Bas-Rhin, ressemble à une carte postale, ou à un prospectus qui vanterait les mérites d’une agriculture durable, respectueuse de l’environnement et du bien-être des animaux. Devant deux bâtiments disposés en L paissent tranquillement des limousines, des veaux avec leurs mères, un taureau placide. Sur les toits brillent des panneaux photovoltaïques. Et lorsqu’on félicite le propriétaire pour son sens de l’esthétique, il ne boude pas son plaisir : « Tout le monde le dit, que c’est beau chez nous », acquiesce-t-il, le visage fendu d’un large sourire.

Cette carte postale cache une réalité moins souriante. Il y a quelques années, Laurent Lengert a bien failli arrêter l’élevage. Mais il s’est accroché. En 2002, il avait réalisé une sortie d’exploitation, avec en ligne de mire la future reprise de la ferme par son fils Thomas. Les bâtiments, situés dans le village continuent d’accueillir les mères et leurs veaux. Le nouveau site accueille l’atelier d’engraissement de taurillons pour la filière longue. Mais le système n’est pas rentable. Aussi, en 2014, l’éleveur arrête l’engraissement de taurillons et se réoriente vers l’élevage d’animaux de plus de 30 mois, valorisés en circuits courts (lire encadré). Comme les animaux restent plus longtemps à la ferme, et même s’ils pâturent le plus possible, il faut davantage de places. Aussi en 2020, un second bâtiment vient former le deuxième bras du L. Le premier abrite les bœufs, le second les génisses et les vaches de réforme.

Éleveur et capteur de photons

Parallèlement, Laurent Lengert se lance dans la production d’électricité photovoltaïque. Fin 2019, il installe une première centrale sur les bâtiments situés dans le village. En mars 2020 une deuxième suit, sur les toits du nouveau site. Puis, en 2021, les deux dernières, une dans le village et une sur le site extérieur. En 2022, une cinquième centrale sera installée sur le bâtiment de stockage, d’une puissance de 250 kWatt. Une évolution qui s’accompagne de la création d’une société, baptisée TASS Énergie, en référence aux prénoms des enfants de Laurent et de leurs conjoints, Thomas, Adeline, Sophie et Steeve.

Dans la perspective de l’installation de cette centrale, le bâtiment de stockage va être agrandi. Puis, Laurent Lengert le louera à TASS Énergie. L’agrandissement du bâtiment a aussi pour but de stocker toute la paille et le foin au même endroit, ce qui n’est pas le cas pour le moment. Et ça, ça chipote Laurent Lengert. Devant des bottes de pailles bien empilées du sol au plafond, il déclare : « Je suis rigoureux. J’aime quand les choses sont propres et bien rangées. C’est pour ça, aussi, que j’ai construit tout ça. Parce qu’il y a le bien-être des animaux, mais aussi celui de l’éleveur, qui passe notamment par un bâtiment fonctionnel, qui permet d’optimiser le temps de travail. »

En tout, Laurent Lengert a donc investi dans quatre centrales de 100 kWc, « pour anticiper ma petite retraite d’agriculteur, et pour agir pour l’environnement », précise-t-il, pas peu fier de pouvoir annoncer que sa ferme affiche « un très bon bilan carbone ». À noter que, sur ces quatre centrales, celle qui produit le plus d’électricité est celle orientée à l’Est. « Sans doute parce qu’elle bénéficie du soleil du matin tout en étant préservée de la chaleur de l’après-midi. »

Des entreprises locales et performantes

Pour ériger ses bâtiments, y compris les plus anciens, situés dans le village, qui datent de 1993, Laurent Lengert a fait confiance à Système Wolf, un choix dont il se félicite : « La qualité et la robustesse des bâtiments ont permis d’y installer les panneaux photovoltaïques avec une descente de charge optimale, sans aménagement coûteux. En plus, c’est une entreprise locale. » Tout comme France Solar, basée à Hoerdt, qui a installé les centrales photovoltaïques. « C’est une entreprise spécialisée dans les installations chez les particuliers. Nous avons été leur premier client professionnel, en 2019. Je les ai choisis parce que leur commercial a été honnête, transparent, et n’a pas essayé de marchander. Il m’a dit que leurs panneaux étaient fabriqués en Chine. Les autres avaient tendance à esquiver la question. Alors que quasiment tous les panneaux sont encore fabriqués en Chine », rapporte Laurent Lengert. Il ne regrette pas de s’être laissé guider par la confiance et l’honnêteté. Depuis que les installations tournent, elles produisent plus que ce que l’étude projetait. « Même en 2021, qui a été l’année la plus mauvaise, les objectifs ont été remplis. Pas dépassés. Mais remplis. » Autre point positif : « L’entreprise a tenu les délais annoncés. »

Sous les panneaux photovoltaïques, disposés sur les versants sud et est des toitures, les animaux ne sont pas perturbés : « Nous avions quelques réticences, mais nous n’avons observé ni perte de productivité, ni dégradation en reproduction. Nous avons toujours de bonnes croissances », se félicite Laurent Lengert, qui attribue ces bons résultats au « respect du cycle naturel des animaux, qui ne sont pas poussés. Avec notre débouché, nous n’avons pas le choix : il faut de la viande de qualité, donc des bêtes bien engraissées mais pas poussées, qui donnent des carcasses notées U ». Les éleveurs veillent aussi à l’ambiance qui règne dans les bâtiments. Le faîtage des toits a par exemple été rehaussé pour permettre une bonne ventilation.

Encore des projets

Pour l’instant, toute l’électricité produite par les centrales va dans le réseau. Mais Laurent Lengert envisage d’installer encore une centrale avant sa retraite, destinée cette fois à l’autoconsommation. Son projet : automatiser l’alimentation et le paillage avec un robot. « Avec toutes les bêtes à nourrir, la mélangeuse tourne 5 h par jour. Et nous paillons quotidiennement. Donc, vu l’évolution du prix du gasoil, ça me semble plus prudent de chercher à maximiser notre autonomie », détaille-t-il. Ses deux silos d’alimentation, situés à l’arrière des bâtiments, côté ouest, ont été conçus pour que les jus s’écoulent dans une fosse située sous les bâtiments. Ici aussi, tout est propre et bien rangé. « Je nourris ce projet d’automatisation depuis un moment, donc les installations ont été conçues pour permettre à un robot guidé par GPS de se déplacer. Tout est prêt », sourit-il. Il ne lui manque plus que la technologie qui coche toutes les cases de ses attentes. « J’ai failli me lancer avec Trioliet. Mais le fait que le fourrage reste huit jours dans la cuisine, avec un risque d’échauffement, m’a retenu », témoigne-t-il.

À plus court terme, Laurent Lengert envisage de protéger les côtés ouverts de ses bâtiments par des murets équipés de filets brise-vent, et de planter des haies. « Il y a de plus en plus de vent, il faut donc davantage protéger les couloirs d’alimentation, car le fourrage risque de se dégrader », explique-t-il. Les aménagements intérieurs seront aussi finalisés et optimisés, notamment le système de contention. Car si Laurent Lengert se déplace actuellement avec des béquilles, c’est suite à un accident lors de la manipulation des bovins. « On a beau avoir de l’expérience, on n’est jamais à l’abri », constate-t-il. Mais pour l’instant, face à la flambée des cours des céréales et des matières premières, Laurent Lengert constate : « À court terme, l’objectif va être de tenir l’exploitation à flot. »

Ferme Saint André à Friedolsheim

Local, bio et solidaire

Technique

Publié le 21/04/2022

L’histoire de la ferme Saint-André est longue, et empreinte de solidarité. Dans les années 1930, les Sœurs de la Divine Providence en héritent. Elles en font une école. Dans les années 1970, elles relancent l’activité agricole du site, qui ne s’était jamais complètement arrêtée, pour en faire un lieu d’accueil, d’abord pour de jeunes citadins en difficulté, puis pour des boat people, des personnes incarcérées… Les années 1990 voient la création d’une Entreprise adaptée (EA) sur laquelle s’appuient des activités de transformation des produits agricoles. Et les années 2000 celle d’une entreprise d’insertion (EI), à destination des personnes éloignées de l’emploi. En 2015, Sœur Béatrice, cheville ouvrière historique de la ferme, prend sa retraite. La ferme rencontre aussi des problèmes financiers, liés à l’architecture des financements des entreprises d'insertions et à des problèmes de rendements liés a l’eau. Une Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) est alors créée et reprise par les salariés et la Fédération de Charité. Une étape transitoire avant la reprise de la structure par Caritas, en juin 2020.

Depuis 30 ans, la ferme est conduite dans le respect du cahier des charges de l’agriculture biologique. Actuellement, les 25 ha de SAU se ventilent entre 12 ha de maraîchage, 4 ha de céréales, 4 ha de prairies, et 1 ha de forêts et vergers. Grâce aussi à 4 500 m2 de serres, la ferme produit une vaste gamme de légumes. Mais elle est plus particulièrement connue pour sa production de fraises, endives, asperges et pleurotes biologiques. Plus récemment, la ferme a mis en place une parcelle conduite en permaculture et replante des vergers, avec des arbres qui seront conduits en gobelets, pour éviter les risques liés au travail en hauteur. Les céréales, notamment de l’épeautre, sont transformées en pâtes et farines, dont une partie alimente la boulangerie de la ferme. Les pains qui y sont confectionnés sont destinés aux paniers des clients de la ferme, ainsi qu’aux repas des salariés.

La ferme emploie 50 salariés, dont sept permanents : quatre encadrants, un chef d’exploitation et deux personnes en charge des aspects comptables, administratifs et d’accompagnement social. Un effectif qui a considérablement évolué ces dernières années, puisque la ferme est passée de 15 salariés en 2020 à 50 en 2022. La ferme Saint André est donc la plus grande entreprise de la commune.

Une entreprise d’insertion avant tout

Les produits de la ferme sont écoulés par deux canaux. Un magasin de vente à la ferme, ouvert deux jours par semaine, dont les clients sont essentiellement les salariés et les habitants du secteur. Des paniers de fruits et légumes, livrés par les soins de la ferme dans un rayon de 50 km autour de Friedolsheim. « Nous proposons une formule très flexible. Chaque semaine, en fonction de nos stocks et de la maturité des produits, nous élaborons un panier de base, que les clients recevront s’ils ne procèdent à aucun changement. Nous essayons de les varier, pour ne pas lasser les clients. Ils peuvent aussi enlever ou ajouter des produits selon leurs besoins, à condition de commander un minimum de produits », explique Freddy Mathis, responsable de la ferme depuis mars 2020. Le prix des paniers est calculé en fonction de la valeur réelle des produits qu’ils contiennent. Chaque semaine, entre 500 et 600 paniers sont préparés par les salariés en insertion, c’est-à-dire qu’ils réceptionnent les commandes, conditionnent les produits… « Du fait de la flexibilité de notre formule, chaque commande est unique et est traitée individuellement », pointe Véronique Pfister, responsable des ventes. Les paniers sont livrés du mardi au vendredi, le jour de livraison étant imposé par l’organisation des tournées. Une bonne moitié est livrée à Strasbourg.

Ces dernières années, la ferme a consenti des investissements en mécanisation et en irrigation afin de sécuriser sa production face aux aléas climatiques. Un réseau d’irrigation a ainsi été élaboré, à partir d’un branchement sur le réseau d’eau potable. « L’objectif n’est pas d’irriguer à outrance, mais plutôt d’assurer les levées », précise Freddy Mathis. Suite à ces investissements, le potentiel de production a augmenté. Pour absorber cette hausse de la production, la ferme cherche maintenant à accroître ses ventes. Deux pistes sont travaillées : le développement de la vente par paniers, et l’ouverture d’un point de vente dans la capitale alsacienne, puisque c’est là que se situent près de la moitié des clients de la ferme. « Il ne faut pas perdre de vue que notre activité principale n’est pas la production, mais l’insertion. Or, actuellement, le maraîchage est l’activité qui emploie le plus de salariés. Mais ce n’est pas celle qui procure le plus de débouchés à l’issue du contrat d’insertion. Il y a davantage de postes dans des missions de transformation, de logistique, de livraisons. Or pour l’instant, ces missions n’occupent qu’une dizaine de salariés à la ferme », explique Freddy Mathis. D’où la volonté de déployer l’activité de la ferme sur des créneaux qui demandent de la main-d’œuvre sur ces missions pourvoyeuses d’emplois. Actuellement, les encadrants de la ferme sont en période de prospection. Avec les moyens d’une entreprise d’insertion, accéder à un local au cœur de Strasbourg s’annonce compliqué. Aussi ne sont-ils fermés à aucune formule. Une possibilité pouvant être de s’adosser à une structure existante.

Syndicat de la race simmental française d’Alsace

Valoriser la mixité de la race

Élevage

Publié le 21/04/2022

Les prix s’envolent de toutes parts. L’épidémie de Covid-19 avait déjà entraîné une hausse des prix des matières premières, mais « sans commune mesure avec ce qu’on connaît actuellement », indique Frédéric Bernhard, président du syndicat. En parallèle, le prix du lait enregistre lui aussi une légère hausse, mais « qui ne couvre pas celle du prix des matières premières ». Les prix de la viande, eux, enregistrent des hausses telles que « nous n’avons jamais connu des prix aussi élevés », rapporte Frédéric Bernhard. C’est certes une bonne nouvelle pour les éleveurs, qui sont plutôt habitués aux prix bas, mais c’est aussi un signal à prendre avec précaution, car il signe « un marché déréglé, en proie à la spéculation, où tout peut donc se retourner très vite ».

Des opportunités dans un contexte de cours des bovins bien orientés

Romain Gerussi, responsable de Comptoir élevage, a détaillé les tenants et les aboutissants de cette conjoncture peu commune. « En mars 2020, à cause de l’épidémie de Covid-19, nous avions du retard dans les enlèvements, car des animaux étaient refusés à l’abattoir. Il y avait donc des animaux en stock dans les fermes. Aujourd’hui, c’est le contraire, les abattoirs cherchent des animaux, pour faire tourner leurs outils de production, ce qui fait que nous pouvons placer des hausses de prix. » Autre élément qui rentre en compte, l’évolution des modes de consommation en faveur de la viande hachée. « C’est un débouché important, qui a permis de redonner de la valeur aux animaux, et de passer des hausses de prix », commente Romain Gerussi.

Si l’année 2021 a commencé « normalement », le prix de la viande a augmenté de semaines en semaines en fin d’année, sous l’effet de l’érosion du cheptel laitier, que le cheptel allaitant ne parvient désormais plus à compenser. « La tendance est la même partout, notamment en Allemagne. Le marché bouge et on ne se sait pas où ça va s’arrêter ». Et comme en parallèle le coût des matières premières augmente, il devient compliqué de déterminer où placer le curseur pour fixer les prix dans le cadre d’Egalim !

En tout cas, pour les éleveurs de simmental, la production de viande peut constituer un revenu complémentaire. « Vos animaux ont du poids. Ils sont bien conformés. Ce sont de bons produits pour les abatteurs. Notamment les vaches de réforme quand elles sont bien terminées et un peu grasse. Si vous avez la possibilité de les amener à une note d’engraissement de 3, il y aura une plus-value », indique Romain Gerussi. Autre créneau porteur : l’engraissement de jeunes bovins de races laitières ou mixtes. En effet, les abatteurs en recherchent pour remplacer les vaches laitières destinées à la production de viande hachée. « Cela peut être une source de revenu complémentaire à la production laitière », souligne Romain Gerussi.

Des nouveaux taureaux sur le marché

Pour profiter au mieux de la double aptitude lait/viande de la race, Frédéric Bernhard a encouragé les éleveurs à continuer à faire génotyper leurs animaux. « Grâce au single step, nous avons accès à des indices beaucoup plus fiables, ce qui permet de mieux gérer les accouplements, les tares, la consanguinité. D’autant que les prix sont maintenus, à hauteur de 30 €/animal ».

Francis Michel, technicien à Elitest, a quant à lui présenté quelques taureaux utilisables cette année. Dont des taureaux confirmés, qui ont des filles, comme Lézard, dont le niveau de production est intéressant, ou encore Livre, qui pêche par son niveau de TB. La gamme s’enrichit aussi de nouveaux taureaux issus de la génomique, comme le bien nommé Séduisant, qui combine « un TB intéressant, une morphologie sans défaut particulier, et des naissances faciles ». Ravel présente aussi pas mal d’atouts, mais confère une vitesse de traite assez lente à ses filles. « Or cela devient de plus en plus rédhibitoire car les troupeaux grandissent, mais pas le nombre d’éleveurs. Il s’agit donc d’un critère de sélection sur lequel il va falloir être vigilant », a souligné Francis Michel. Réglisse est un taureau qui pêche par le TB, mais qui est à la fois très laitier et musclé. Spirou se démarque par sa facilité d’utilisation et un TB positif. Rêve est « positif partout sauf en vitesse de traite », apprécie Francis Michel, qui ajoute que, pour ne rien gâcher, Rêve est « un enfant du pays », puisqu’il est né dans l’élevage Bernhard à Woerth. À noter aussi qu’au mois de juin, l’offre viendra s’étoffer avec des taureaux étrangers.

Sophie Weidmann, du service élevage de la Chambre d’agriculture Alsace, a commenté les chiffres issus des bilans de campagne 2021 pour la dizaine d’élevages qui comportent au moins 80 % d’animaux en race simmental. Deux grandes tendances s’en dégagent : une baisse du volume de lait produit ainsi que des taux, mais une amélioration des cellules. Du côté des primipares, l’âge au premier vêlage diminue, « ce qui va dans le bon sens », notamment pour réduire l’empreinte carbone des élevages. Frédéric Bernhard a conclu cette assemblée générale en mentionnant quelques belles performances. Le Gaec Cousandier, avec Destiné et ses 95 881 kg de lait en 10 lactations remporte la meilleure carrière. Les meilleures lactations terminées en 2021 sont remportées par Lentille et Infinie, deux vaches du Gaec Bernhard. Les meilleures premières lactations sont remportées par Nature et Naomie, deux vaches du Gaec de la Source à Wickersheim, un élevage qui a été visité à l’issue de cette assemblée générale.

Assemblée générale du syndicat de la race montbéliarde

« La montbéliarde n’a rien à envier à la prim’holstein »

Élevage

Publié le 21/04/2022

Deux ans après leur dernière réunion, qui s’était tenue juste avant le premier confinement lié à l’épidémie de Covid-19, les éleveurs de montbéliardes se sont retrouvés en assemblée générale le 18 mars dans les locaux d’Elitest à Brumath. Avec « un peu de mal à remotiver les troupes », a constaté Jean-Marie Schoenel, président du syndicat, puisque les éleveurs présents se comptaient sur le doigt d’une main. « Actuellement, les prix du lait ne correspondent plus aux charges, qui s’envolent, que ce soit le carburant, les tourteaux… Alors que les autres corps de métier peuvent répercuter des hausses de charges sur leurs prix de vente, pour les agriculteurs, c’est différent », a regretté Jean-Marie Schoenel. Les éleveurs ont profité d’être en petit comité pour évoquer leurs difficultés.

Elles sont à la fois conjoncturelles, comme une hausse significative des naissances prématurées, un phénomène que rapportent aussi les éleveurs ovins, et qui entraîne des complications dans la conduite d’élevage. En effet, les vêlages sont certes faciles, mais les veaux sont petits, et les vaches, qui n’étaient pas prêtes à vêler, donnent peu de lait. Sans pouvoir expliquer à ce jour ce phénomène, Sophie Weidmann, responsable du service élevage de la Chambre d’agriculture Alsace, a conseillé d’anticiper les tarissements, pour avoir des vaches en état de vêler plus tôt. Les difficultés des éleveurs sont aussi structurelles, avec les difficultés à transmettre les exploitations, notamment les élevages, qui entraînent l’érosion du nombre d’éleveurs.

Ils évoquent aussi le plan bâtiment qu’ils jugent « inadapté ». Ou encore le manque de vétérinaires ruraux. « Est-ce que des assistants vétérinaires ne pourraient pas assurer une partie de la charge de travail ? », s’interroge un éleveur. Cela ne manquerait pas d’entraîner des polémiques au niveau de l’ordre des vétérinaires, de leurs syndicats, répond Céline Zuber, directrice du Groupement de défense sanitaire (GDS) Alsace, qui a fait un point sur la BVD (lire en encadré), et procédé à quelques annonces. Le GDS propose régulièrement des formations. Il y en aura cette année encore, notamment sur la gestion des antibiotiques en élevage laitier, ainsi que sur le bien-être des veaux et la gestion de la douleur lors de l’ébourgeonnage. Avec les GDS des Vosges et de Moselle, le GDS Alsace a ouvert un compte Facebook qui doit permettre de diffuser des informations plus rapidement. « L’objectif est aussi de proposer des formats accessibles à tous les éleveurs, y compris les plus jeunes, par exemple avec des vidéos courtes », indique Céline Zuber.

Augmentation du lait brut

José Esteves, technicien en élevage laitier à la Chambre d’agriculture Alsace, a présenté les résultats annuels de la race pour 2020, tenant tout d’abord à féliciter Jean-Marie Schoenel pour les très bons résultats que le CAT du Sonnenhof, aujourd’hui dissous, a obtenu durant de longues années. Si Jean-Marie Schoenel reste salarié de la fondation du Sonnenhof, le troupeau, à la génétique régulièrement primée lors des concours de la race, a été vendu à différents éleveurs. À 30,1 % de primipares, les élevages bas-rhinois se situent à un niveau « assez élevé », qu’il s’agirait de diminuer un peu en « faisant moins de génisses ». Dans le Bas-Rhin, le lait brut a augmenté de quelque 300 kg, passant de 7 281 à 7 595 kg. Un « bon résultat ». Le TB reste stable, à 40,3, mais le TP diminue un peu. Il se situe à 34,3, peut-être un effet de la qualité médiocre des fourrages de cette année-là, qui pourrait peut-être aussi expliquer la dégradation en cellules. L’intervalle vêlage-vêlage se situe à 416 jours, soit une hausse de huit jours par rapport à l’année dernière. L’âge au vêlage baisse, passant de 42 à 36,1 mois, un bon point mais qui pourrait encore être amélioré. En effet, « plus les génisses vêlent tard, plus elles sont grasses et moins bonne est leur longévité ».

En conclusion, Jean-Marie Schoenel a rappelé que la montbéliarde est la deuxième race de France en termes d’effectifs. « Au niveau national, une vache sur cinq au contrôle laitier est une montbéliarde ». Et pour cause : « La montbéliarde n’a rien à envier à la prim’holstein », assure Jean-Marie Schoenel. Une affirmation qu’il étaie en exposant les performances de l’EARL Reinhardt à Menchhoffen qui, avec un effectif de 71 VL, frôle les 10 000 kg de lait à 7 %, à 9 935 kg très exactement.

Épisode de gel du 3 au 4 avril

Des dégâts significatifs mais pas catastrophiques

Cultures

Publié le 06/04/2022

Il y a un an, quasiment jour pour jour, notre article sur les dégâts de gel se concluait de manière tristement prémonitoire : « Faut-il s’attendre à l’avenir à voir régulièrement des périodes de douceur printanière s’achever dans la glace ? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, mais ce n’est pas impossible. Dès lors, la protection des productions agricoles contre ce risque mérite d’être envisagée. » Il n’aura pas fallu attendre un an pour que le scenario catastrophe se reproduise : des belles journées printanières qui invitent la végétation à se réveiller. Et le retour d’une descente d’air froid, qui expose la végétation naissante à la morsure du gel. Comme l’année dernière, ce n’est pas tant le froid, qui a été problématique en ce début avril, mais le beau temps qui a précédé. Et encore, l’Alsace a été épargnée par rapport à d’autres régions : « Nous affichions un net retard de floraison par rapport au reste de la France, car si nous avions des journées chaudes, les nuits restaient froides. Mais il a suffi de quelques jours de chaleur plus marquée pour que la végétation explose », décrit Philippe Jacques, conseiller arboricole à la Chambre d’agriculture Alsace, qui met aussi ces levées de dormance précoces et problématiques en lien avec des hivers et des automnes globalement moins rigoureux.

La situation a commencé à se corser dans la nuit de vendredi à samedi, avec des chutes de neige un peu partout en Alsace. Mais ce sont les nuits de samedi à dimanche et encore plus de dimanche à lundi, qui ont été problématiques. Lundi 4 avril au matin, sur Twitter, Atmo-Risk, spécialiste en prévision et gestion des risques météorologiques en Alsace, rapportait des températures souvent comprises entre - 3 à - 5 °C, parfois moins, comme - 7 °C à Wimmenau et Obertsteinbach.

Serge Zaka, docteur en agrométéorologie chez ITK, écrivait : « Cette nuit a été dévastatrice. Les pertes potentielles (sans lutte) pour l’arboriculture sont faramineuses… Cette matinée est a priori la plus froide de la climatologie française d’avril, plus froide que le cauchemar du 8 avril 2021. »

 

Pêchers et abricotiers les plus touchés

De telles températures vont fatalement engendrer des dégâts en arboriculture, notamment en pêchers et abricotiers, qui atteignaient le stade petits fruits et, surtout, en l’absence de moyen de lutte poussé. En effet, « rares sont les producteurs qui ont réussi à réchauffer suffisamment l’atmosphère autour de leurs arbres », rapporte Philippe Jacques. En cerisiers et poiriers, qui étaient en pleine floraison, des dégâts sont aussi à craindre. Aussi parce que, après cet épisode de gel, d’importantes précipitations sont annoncées. « Nous faisons ce qu’il est possible en matière de nutrition foliaire et de protection fongicide pour soutenir les arbres, mais les quantités d’eau annoncées vont sans doute empêcher d’être efficace », regrette le conseiller arboricole. En mirabelle, bien que jusqu’à 60 à 80 % du potentiel floral puisse être perdu suite au gel, « nous ne sommes qu’à demi-inquiet pour ce fruit, qui affiche une bonne capacité de résistance aux précipitations. Donc, si les températures sont douces à la nouaison, la récolte pourra être bonne, avec de beaux calibres ». Pour les quetschiers, qui étaient en tout début de floraison, le gel n’aura d’incidence que si le temps qui suit est vraiment mauvais, avec un risque de coulure.

Pour les pommiers, dont la floraison n’avait pas commencé « on voit vraiment de tout, et partout, sans qu’on sache trop expliquer ces différences de réactions, bizarres et hétérogènes, qui font qu’il peut y avoir de 0 à 100 % de dégâts sur des branches situés dans les mêmes vergers », indique Philippe Jacques. La variété boskoop était très proche de la floraison, mais elle semble relativement épargnée par le gel, bien qu’elle y soit sensible. Les variétés golden ou gala, moins précoces, présentent parfois des bourgeons complètement gelés. « Donc pour l’instant on ne sait pas du tout où on va. La pleine floraison devrait être atteinte durant le week-end de Pâques. À ce moment-là, les fleurs gelées vont tomber et ce qui va s’ouvrir correspondra à ce qui a été épargné. » En attendant, les producteurs de pommes restent optimistes car, lorsqu’il y a des fleurs gelées et d’autres pas dans un même bouquet floral, la mort des unes signe le renforcement de la nutrition des autres. Une chose est sûre : « Dans ces conditions, l’éclaircissage va être difficile à gérer », présage Philippe Jacques.

Une lutte qui a un coût

Pauline Steinmetz, arboricultrice à Kriegsheim, raconte ces deux nuits de lutte contre le gel : « La nuit de samedi à dimanche a été calme. Nous avons enregistré des températures de - 1 °C. Nous sommes donc quand même sortis, pour préparer notre matériel de lutte contre le gel, mais nous ne nous en sommes pas servis. Nous n’avons pas d’outils spécifiques de lutte contre le gel. Nous procédons un peu à l’ancienne, en allumant des feux dans des fûts. La nuit suivante, à 23 h, nous avons allumé les feux pour protéger les pêchers et les abricotiers, qui étaient les plus avancés, sur une vingtaine d’ares. Puis, jusqu’à 6 h du matin, les feux ont été alimentés toutes les heures. A priori, à quatre personnes, nous avons réussi à maintenir la température dans le verger autour de - 1 °C, contre - 5 °C alentour », espère la jeune femme.

Julien Denormandie, ministre de l'Agriculture, a réagi dès lundi matin, assurant que le gouvernement français sera « aux côtés » des agriculteurs touchés.

Même réaction pour Jean Rottner, président de la Région Grand Est.

« Les services de l’État sont alertés », indique Philippe Jacques. Il est donc probable que cet épisode donne lieu à des indemnisations dans le cadre du système malheureusement rodé des calamités agricoles. « La protection contre le gel a un coût. Protéger une nuit, ça va, mais au-delà, le bénéfice de la protection est mangé par son coût », rappelle le conseiller arboricole.

Semis de printemps

Suspendus au coup de froid

Cultures

Publié le 30/03/2022

Interrogé mardi 29 mars, Michel Butscha, technicien à la sucrerie d’Erstein, estimait que 90 % des 5 300 ha de betteraves destinées à alimenter cette année la sucrerie d’Erstein étaient déjà semés. « Les semis ont démarré le 18 mars et ont été très rapides », rapporte-t-il. À la faveur de la douceur des températures et de l’ensoleillement, les betteraves des semis les plus précoces ont même déjà levé, ce qui suscite quelques inquiétudes au regard de la chute des températures annoncée. Personne n’a oublié le scenario de l’an dernier, lorsque le gel avait eu raison de 200 ha de betteraves. Heureusement, la chute des températures devrait être moins vertigineuse cette année, et la betterave résiste à des températures jusqu’à - 4 °C.

 

 

Le principal défi des semis 2022 a été de garder ce qu’il y avait d’humidité dans le sol pour favoriser la levée. « L’hiver n’a pas été froid, ce qui n’a pas permis de restructurer les sols en profondeur. Il n’y a pas eu beaucoup de précipitation non plus, ni cet hiver, ni ce printemps », explique Michel Butscha. Les sols étaient donc déjà particulièrement ressuyés lorsque les semoirs sont entrés en action. « Mais une bonne proportion de planteurs a réussi à relever le défi, en étant très techniques dans les préparations et les semis. Il ne fallait pas trop ouvrir le sol, bien rappuyer les lignes de semis avec un roulage, afin de maintenir l’humidité dans le sol », détaille le technicien. Résultat, si une minorité de parcelles vont être pénalisées par ce démarrage dans le sec, la plupart des semis se sont déroulés dans de « bonnes conditions », estime Michel Butscha.

Maïs : il est urgent d’attendre

Quant au maïs, Clément Weinsando, technicien au Comptoir agricole, également interrogé le mardi 29 mars, prévient : « Les conditions peuvent sembler bonnes actuellement, avec des sols bien ressuyés, des températures douces, mais nous déconseillons d’engager les semis de maïs. En effet, un refroidissement très net des températures, accompagné du retour de la pluie, est annoncé, donc tout ce qui serait semé avant cet épisode serait bloqué dans le sol. » Le maïs a besoin d’une température de 8-10 °C pour évoluer, et ce n’est pas ce qui est annoncé. Des semis avant cette période se traduiraient par des levées longues, avec une exposition prolongée aux ravageurs, notamment les taupins, et à la clé, un risque non négligeable de pertes de pieds. Les seuls semis que Clément Weinsando, outre ceux de betterave, estime envisageables pour l’instant, sont ceux de tournesol. Et encore, seulement dans les sols argileux, qui risquent de ressuyer et se réchauffer moins vite après cet épisode de descente d’air froid. « Dans ce contexte, on peut attendre. On ne prend pas de risque en décalant les semis de quelques jours, on ne sera pas en retard. » Cela laisse quelques jours pour peaufiner les ultimes réglages des semoirs !

 

 

Comptoir agricole

De l’art de régler un semoir

Technique

Publié le 30/03/2022

Lundi 21 mars, dans la cour du dépôt du Comptoir agricole de Mommenheim, trône le semoir Monosem de Jean-Michel et Jean Strohl, agriculteurs à Brumath. Il va servir de support à Patrick Duffaud, de Corteva Agriscience, pour détailler comment bien préparer son semoir avant le grand bal des semis de printemps. Il commence par les diffuseurs, qui doivent être ajoutés aux semoirs pour pouvoir appliquer l’insecticide Belem, efficace notamment sur taupins et chrysomèles. « C’est une obligation légale, et c’est aussi une question d’efficacité », pointe Patrick Duffaud. En effet, l’insecticide agissant par contact, il convient de créer un filet de protection autour de la graine, mais aussi autour des radicelles et du coléoptile pour protéger la jeune plantule durant sa phase d’émergence. Aussi, lorsque les agriculteurs commandent du Belem, ils peuvent demander au Comptoir agricole un kit gratuit pour équiper un semoir six rangs des diffuseurs, avec une notice indiquant la marche à suivre selon les marques de semoir. Simple sur le papier, l’opération peut s’avérer plus compliquée en pratique. Comme c’est le cas sur le semoir des Strohl, qui vont devoir couper la descente initiale du microgranulateur et positionner un tube (bleu ou blanc fournis dans le kit) pour obtenir le résultat escompté. « Au semis, pour vérifier que vos diffuseurs fonctionnent bien, faites des petits profils avec une truelle pour vérifier que les microgranulés forment bien un filet de protection autour des semences et du futur coléoptile », encourage Patrick Duffaud.

De la litière pour chat pour des microgranulateurs bien au sec tout l’hiver

Étape suivante : le réglage des microgranulateurs. L’objectif est d’appliquer le Belem à la dose de 12 kg/ha. « Il arrive assez fréquemment qu’on soit à 12 kg d’un côté, et plutôt à 8 kg de l’autre. C’est souvent lié à un encrassement du jeu de vis sans fin qui assure la distribution. Et ça se repère en constatant que le volume de granulés diminue moins vite d’un côté que de l’autre », indique Patrick Duffaud, qui invite donc les agriculteurs à démonter, nettoyer, et remonter - dans le bon sens - les microgranulateurs. Lorsque les semis sont terminés, il préconise de nettoyer le tout à l’aide d’un compresseur d’air, de faire tourner les microgranulateurs en y intégrant de la litière pour chat, et de la laisser dedans tout l’hiver. L’opération aura pour effet d’absorber l’humidité, sans boucher les microgranulateurs. Au printemps, il conviendra de tourner de nouveau les roues pour retirer la litière à chat et enlever les microgranules qui seraient restées.

Vient ensuite le réglage du semoir en atelier. Une étape qui renvoie sur les bancs de l’école. Sachant qu’un hectare correspond à 10 000 m2, qu’un élément semeur parcourt 13,333 km pour semer 1 ha à 75 cm d’écartement, que la circonférence de la roue est très importante car c’est elle qui entraîne tout et qu’elle varie de 1,91 à 2,22 m, que la pression des pneumatiques, le poids du semoir et la nature de la terre jouent aussi… Combien de tours de roue faut-il pour que l'élément sème 1 ha ? Pour avoir la réponse, il faut d'abord mesurer la circonférence de la roue. Cela ne peut que se faire au champ et à deux : un qui conduit le tracteur sur 50 m, et un autre qui compte le nombre de tours de roue (ce qui nécessite de mettre un repère sur la roue). Si vous comptez 25 tours de roue au champ, la circonférence de votre roue fait 2 m. En atelier, il faudra réaliser 6 666 tours (13 333 m/ 2 m) de roue pour qu’un élément sème 1 ha. En pratique il s'agit de réaliser 66,7 tours de roue (soit le 100e d’ha plus facile), et il est alors possible de vérifier précisément le nombre de graines, le dosage de l’insecticide et de l’engrais, en mettant des récipients sous toutes les descentes du semoir. On est censé obtenir les quantités de graines, d’insecticide et d’engrais  réglées sur le semoir avec les pignons. Dans l’exemple donné par Patrick Duffaud, il faut 830 graines sous chaque descente du semoir, 120 g de Belem et 1 kg d’engrais. Plutôt que de compter les graines , il partage une astuce : « Vous pouvez les étaler sur une surface propre et utiliser une application sur smartphone qui permet de compter des objets, comme Count Things, ou iScanner. » Si le nombre de graines obtenu n’est pas celui attendu, il faut passer en revue les différents composants du semoir : les tuyaux, les disques des éléments semeurs, qui doivent être changés dès que les trous prennent une forme ovale, le sélecteur, le capot, la turbine dont la courroie doit toujours être bien tendue, les chaines et crabots...

Des dômes contre les croûtes de battance

Au moment du semis dans la parcelle, il faut aussi vérifier, à l’aide d’un niveau, que la poutre est parfaitement horizontale, et bloquer le troisième point hydraulique. Patrick Duffaud préconise aussi de mettre un maximum de pression sur les éléments semeurs. Les socs, comme les disques ouvreurs, ne doivent pas être usés. Les roues de jauge doivent frotter sur les disques. Car ce sont elles qui vont les entraîner. La roue plombeuse doit venir fermer le sillon avec de la terre qui n’a pas été tassée par la roue de jauge. « Il faut mettre de la pression sur les roues plombeuses et s’assurer du bon écartement de celles-ci pour avoir un dôme de terre qui reste en place même après une grosse pluie, et qui s’ouvrira en séchant pour laisser passer la plantule. Si le dôme n’est pas bien formé, une forte pluie risque d’entraîner la formation d’une croûte de battance », souligne l’expert en semis. Il poursuit son tour du semoir par les chasses débris, qui sont là « pour nettoyer la ligne de semis », et qu’il est possible de décaler pour éviter des bourrages. Et de conclure : « Il n’y a pas de mauvais matériel. Mais il faut savoir régler son semoir. »

 

 

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