Auteur

Margot Fellmann

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Boulangerie Cézamie à Logelbach

Du grain au pain

Cultures

Publié le 04/07/2023


« Une fois qu’on nous connaît, on ne nous oublie pas. » C’est avec fierté que Hazaël Bohnert, cofondateur de la boulangerie Cézamie à Logelbach, présente l’établissement et la démarche qui l’accompagne. Par conviction, Cézamie propose des produits bios et venus d’Alsace (autant que possible), des pains aux salades en passant par les boissons. « Pour la santé, la durabilité, la préservation de l’eau… Il faut soutenir un système local pour faire vivre nos agriculteurs et préserver nos terres. Ce n’est plus un choix, c’est un effort nécessaire pour le long terme », affirme-t-il.

En 2019, Hazaël Bohnert s’associe à son ancien salarié Richard Larobe, et à son copain d’escalade Steeve Raouch, pour créer une boulangerie à Logelbach, petite commune accolée à Colmar. Aujourd’hui, Hazaël, formé à la boulangerie après une carrière de musicien, opère à la gestion de l’entreprise. Richard, maître boulanger et pâtissier est à la fabrication. Steeve, fort d’un bagage de commercial, est responsable des ventes et de la restauration. Le trio d’hommes s’est retrouvé autour d’un trio d’arbres, le long du ruisseau du Logelbach. Sur un terrain vague, ils ont construit leur établissement en ossature bois, s’adossant à une petite maison de pierre préexistante. Pour chauffer les lieux, le four de boulanger suffit, grâce à un système de circulation d’air. Cézamie peut accueillir une cinquantaine de personnes dans sa grande salle, autant sur sa terrasse ombragée. La boulangerie est aussi un espace de coworking, d’animation et de vie pour les habitants du quartier.

20 ha, trois agriculteurs, deux moulins

Au rayon de la farine, la boulangerie Cézamie écoule 50 t chaque année, ce qui représente une vingtaine d’hectares. Elle travaille en direct avec trois agriculteurs alsaciens, des liens tissés au sein du réseau des Amap. La ferme Krust à Berrwiller dispose d’un moulin Astrié avec des meules traditionnelles en granit. « L’avantage est que ces meules ne chauffent pas le grain et évacuent le son sans le germe », explique le boulanger. À Berrwiller, la ferme des dahlias utilise le même moulin pour produire des farines avec des variétés anciennes. « Nous avons créé un comité de pilotage pour élaborer ces mélanges avec la ferme Moyses à Feldkirch. Il faut d’ailleurs saluer leur travail précurseur pour cette filière depuis 15 ans ! » Enfin, Cézamie s’est associée à la ferme Zwickert à Holzwihr pour produire une variété de blé dur méconnue, le khorasan. Quand il y a deux ans, cette céréale a subi le trop-plein d’eau, le boulanger s’est approvisionné plus loin, en concertation avec l’agriculteur. « On doit s’adapter à la récolte. On ne peut pas simplement appliquer un protocole, car nous travaillons avec des produits vivants qui changent d’une saison à l’autre. »

Deux moulins complètent l’approvisionnement : le moulin Herzog à Illhaeusern pour la farine T65 et le moulin Waldmuhle à Hoffen qui propose notamment une farine de petit épeautre cultivé en Alsace.

Des variétés pour se distinguer

« C’est très intéressant pour un agriculteur de se diversifier en produisant de la farine. C’est un petit marché certes, mais qui séduit de plus en plus. Les variétés anciennes peuvent aussi être utiles pour la rotation des cultures », estime Hazaël Bohnert qui ne cache pas son rêve d’être un jour paysan-boulanger lui-même. Ces différentes variétés de céréales et de farines qui en découlent permettent aussi à la boulangerie de se distinguer. La valeur nutritive, le goût, la couleur sont autant d’aspects qui plaisent aux consommateurs. « Mais il ne faut pas s’éparpiller, car les coûts et donc les prix augmenteraient », insiste Hazaël Bohnert. « Nous sommes plus que satisfaits de notre clientèle. Les grandes chaînes installées un peu plus loin sur des ronds-points ne nous concurrencent pas vraiment. En fait, notre baguette est au même prix. Nous faisons un vrai effort, car c’est un symbole très fort ! »

 

Contournement de Châtenois

Une décision qui fait fausse route

Vie professionnelle

Publié le 29/06/2023


C’est un projet dont les habitants de Châtenois entendent parler depuis 50 ans : celui du contournement de leur commune. Une large route permettant aux véhicules d’éviter celle qui traverse le village et sature complètement le trafic matin et soir. En 2019 enfin, le projet d’aménagement de ce contournement de 5 km est autorisé et lancé dans la foulée. Le contournement est plébiscité par les habitants et les usagers de la route, soutenu par la Collectivité européenne d’Alsace (CEA) et les élus. Mais l’association Alsace Nature saisit, dès 2019, le tribunal, pour s’opposer à cet aménagement routier. Elle s’inquiète des dégradations de zones humides et de trop faibles compensations environnementales face aux 7 ha de zones humides détruits. Mais force est de constater que le temps de la justice n’est pas celui des conducteurs de travaux qui estimaient la fin du chantier en 2023. Aujourd’hui, les vignes, prés et forêts ont disparu pour laisser place à une large bande sablée et plusieurs ponts. Et pourtant…

Le 12 mai 2023, le tribunal administratif de Strasbourg a annulé l’autorisation environnementale et avec elle l’autorisation de mener ces travaux. Alors, ce 3 juin, une manifestation a été organisée pour dénoncer l’absurdité de l’arrêt des travaux à quelques mois de la fin.

« Tous concernés »

La manifestation a démarré vers 16 h, ouverte par quelques tracteurs, suivis d’une brochette fournie d’élus locaux. Maires, députés, sénateurs… presque tous ont répondu présents. Dans le cortège, nombreux sont les Castinétains, mais aussi les habitués du trafic chargé, comme cet habitant de Marckolsheim, venu spécialement protester et qui ironise ce jour-là de voir la route bloquée pour une autre raison. En effet, aux côtés des citoyens, les agriculteurs du coin ont répondu présents et leurs tracteurs empêchent la circulation.

La N59 est un axe essentiel du Centre Alsace, reliant la plaine aux vallées, zigzagant entre les deux départements. Principal accès au tunnel de Sainte-Marie-aux-Mines, c’est une route de transit. Mais pour un certain nombre d’Alsaciens, c’est aussi la route du travail, vers les grosses entreprises du Val d’Argent dans le Haut-Rhin. Dans la vallée voisine du Bas-Rhin, celle de Villé et ses fermes ne sont pas moins impactées par la traversée de Châtenois. Comme témoigne l’un d’eux, venu de Heidolsheim. « Quand on va chercher du fourrage et qu’il faut traverser Châtenois chargé, ce n’est vraiment pas évident avec cette circulation ! »

Pour Olivier Sengler, agriculteur et viticulteur à Scherwiller, la colère est aussi celle du contribuable : « Ce sont nos impôts ! », lance-t-il. Le chantier devait coûter 60 millions d’euros. Les panneaux vantant l’aménagement le rappellent. « Avec cette décision, l’arrêt des travaux occasionne un surcoût immédiat d’un million d’euros pour la mise en sécurité et de 250 000 € hors taxe par mois d’arrêt de chantier », avance la CEA. Pour les agriculteurs qui tiennent avec leurs tracteurs le rond-point où devait démarrer le contournement, il n’y a pas débat : « Nous sommes tous concernés ! » Mais pas tous pour les mêmes raisons… Il y a l’usage de la route, mais aussi le dossier de la compensation environnementale.

« L’agriculture ne doit pas payer la note »

C’est ce dossier qui a poussé la FDSEA et les JA du canton de Sélestat à se mobiliser. « Le niveau de compensation est déjà très élevé : plus de 58 ha de compensation pour un peu moins de 25 artificialisés. Or le tribunal semble indiquer un manque de compensation notamment sur les zones humides. Nous craignons des demandes additionnelles. Une fois de plus, les terres agricoles pourraient devenir la variable d’ajustement », explique le syndicat par voie de communiqué. « Pour ces 58 ha, le dossier est réglé », affirme Gérard Lorber, secrétaire général de la FDSEA du Bas-Rhin. Remise en herbe sans fertilisation même organique, reboisement, créations de mares… ces surfaces sont néanmoins devenues quasi non valorisable pour le monde agricole. « Nous craignons aujourd’hui de devoir encore mettre la main à la poche. Avec ce jugement, nous avons également peur de créer un précédent. »

Pour Frédéric Bierry, président de la CEA, « le projet du contournement est né grâce à une volonté collective, dont celle des agriculteurs. C’est plus du double de la surface du projet qui a été consacré pour la compensation environnementale. Les agriculteurs ne doivent pas contribuer d’avantage au regard des efforts déjà effectués. Je tiens à leur dire que leurs efforts sont reconnus et que nous respectons leur engagement. »

 

 

Un engagement également salué par le maire de Châtenois, Luc Adoneth. Alors que le cortège s’est arrêté sur le chantier avorté du contournement, il a pris la parole en premier. Il a rappelé que, dès le lendemain de l’annonce de l’annulation, Gérard Lorber et Johanna Trau, les deux présidents de canton de la FDSEA et des JA, se sont proposés pour sécuriser la manifestation et ouvrir le convoi. Un discours accompagné des acclamations et des applaudissements fournis des manifestants.

Il faut le souligner, cette manifestation a rassemblé. Les agriculteurs se réjouissent de cette mobilisation aux côtés des élus, habitants et usagers de la N59, tous du même côté de la banderole qui rappelle : « 50 ans à attendre, 60 millions gâchés. »

 

Petite histoire des brasseries

Le grand train de la bière d’Alsace

Pratique

Publié le 05/01/2023


Comme le pain, on fabriquait autrefois sa bière chez soi. Comme les boulangeries, on trouvait les brasseries dans les villages. Ainsi commence l’histoire de cette boisson, contée par l’historien strasbourgeois Nicolas Stoskopf. En 1840, l’Alsace compte en effet 350 brasseries ! 90 dans le Haut-Rhin (mais il n’existe pas de statistiques pour le sud-ouest du département), et donc 260 dans le Bas-Rhin. Et déjà, Strasbourg est un pôle important. Des brasseries des bourgs coule la bière, qui se distribue aussi dans les débits de boissons des villages. « La bière est conviviale, elle se partage. On se retrouvait quotidiennement après le travail. C’est le stammtisch », résume l’historien, avec simplicité.

Si tout le territoire est largement abreuvé, les cartes montrent aussi qu’au XIXe siècle, plus on va vers le nord, plus on aime la bière… Une consommation à ne pas opposer, et il faut le souligner d’emblée, à celle du vin. À cette époque, les vignes s’étendent dans toute l’Alsace, au nord et dans la plaine aussi. L’universitaire insiste : « Pas de concurrence, mais une tendance. »

La bière d’Alsace s’exporte

Au-delà du lien social dont elle est le ciment, comment expliquer une telle profusion ? Les brasseries bas-rhinoises sont un exemple parmi d’autres de l’émergence de nombreuses petites industries dans le département (lire en encadré). Au XIXe siècle, la densité rurale est telle que les familles paysannes doivent chercher des activités complémentaires pour subvenir à leurs besoins. Les parcelles sont morcelées. Les exploitations trop petites pour faire travailler toute la famille. La pression foncière était, il y a deux siècles, déjà une réalité. Par la force des choses, naissent alors de nouveaux savoir-faire qui bientôt, s’exportent. Car bien que les métiers se développent, la place, elle, manque toujours. Beaucoup de producteurs vont alors diffuser la bière d’Alsace ailleurs en France. C’est d’ailleurs à ce moment qu’apparaissent les grandes brasseries parisiennes, aujourd’hui encore des institutions dans la capitale. Cela va même parfois plus loin, souligne l’historien : « À Barcelone, la plus ancienne brasserie de la ville, la Damm, a été fondée par des Alsaciens ! »

Et ce n’est que le début. Avec le Second Empire (1852), un « engouement formidable » naît pour la bière d’Alsace, raconte Nicolas Stoskopf. La pils, légère à fermentation basse, plaît. Pour transporter les tonneaux du tant aimé breuvage, des « trains à bière » relient alors chaque semaine, les grandes brasseries de Strasbourg à Paris. Le transport ferroviaire reste un atout fort de la bière d’Alsace aujourd’hui, et le train à bière existe toujours, en témoigne la ligne qui arrive directement dans l’usine Kronenbourg d’Obernai.

Dans les faubourgs de Strasbourg

Entraînées par cet enthousiasme pour la bière d’Alsace, naissent à partir de 1850 de grandes brasseries dans les faubourgs de Strasbourg : à Schiltigheim, Koenigshoffen et Kronenbourg. L’industrialisation bat son plein. Les brasseurs adoptent des techniques allemandes de fermentation à basse température, introduites en 1847, qui exigent installations et investissements. Dans ces faubourgs, ils peuvent creuser des caves réfrigérées, « des caves de garde », d’abord refroidies avec de la glace stockée en hiver.

Pour les petites brasseries, la concurrence est rude : la bière industrielle se conserve mieux, se transporte mieux et coûte moins cher. Strasbourg intra-muros se vide rapidement de ses petits sites de production artisanaux. Des brasseries rurales, seules quelques-unes parviendront à se maintenir à travers les années, comme Meteor et Licorne.

Nouveau coup dur, la guerre de 1870 met un coup d’arrêt au commerce de la bière d’Alsace. Le marché français se ferme un temps. Quelques Alsaciens bâtissent alors des brasseries de l’autre côté de la frontière pour continuer à produire en France. Il faudra une autre guerre et d’autres frontières pour que l’histoire de la bière d’Alsace écrive un nouveau chapitre.

L’après-guerre et les 30 Glorieuses sont synonymes d’une forte croissance pour toute l’économie française comme pour la brasserie. Dans les années 1950, un nouveau phénomène de concentration s’opère. L’industrie découvre les économies d’échelle. La décennie suivante est marquée par « la course à la taille », explique Nicolas Stoskopf. « Les industriels recherchent la plus grosse production. Un seuil en dessous duquel il n’y a pas de salut. Seuls certains parviennent à résister, dont Michel Haag [président de la brasserie Meteor, 7e génération de brasseurs, NDLR]. »

Les contenants revêtent alors une importance particulière pour permettre à la consommation de masse de se développer, continue l’historien. Kronenbourg, par exemple, a beaucoup innové. « L’un des succès de Kronenbourg est lié à l’adoption de la bouteille Steinie en 1948. C’est le point de départ du formidable développement de Kronenbourg ! » Avec les premiers supermarchés, on instaure même le fameux « pack de 6 » : la 6-Kronenbourg, ou comment faciliter la consommation à domicile. En 1964, les bières d’Alsace représentent 37 % de la production française et 80 % de l’exportation. Elles s’installent durablement dans le caddie des Français.

Il n’en resta plus que trois

Depuis les années 1990, la bière d’Alsace a changé. La fin du siècle voit un mouvement inverse apparaître avec les « microbrasseries », comme un retour aux brasseries artisanales et rurales d’autrefois. « De la cité des brasseurs qu’était Schiltigheim, il n’y a plus rien », se désole Nicolas Stoskopf. Fondée en 1746, la brasserie de l’Espérance (Heineken), la dernière d’entre elles, fermera ses portes bientôt*, après Fischer en 2009 et Adelshoffen en 2000… Aujourd’hui, les grandes brasseries historiques ne sont plus qu’au nombre de trois : Kronenbourg, Meteor et la Licorne. Fleuron de l’industrie alsacienne, l’usine Kronenbourg d’Obernai, dite K2, est le plus grand site de production en France.

« La bière n’est plus la même boisson du peuple. Elle est montée en gamme », analyse l’historien. « Mais même si c’est un peu plus cher, je continue à boire ma Meteor ! » Nicolas Stoskopf affiche, comme tout bon Alsacien, sa préférence. « C’est l’héritage de l’histoire… enchaîne-t-il. 1664, ce n’est pas une plaisanterie ! » Cette année-là, un maître brasseur du nom de Jérôme Hatt avait eu l’ambition de créer une bière qui n’était pas interchangeable. Il avait eu le rêve qu’un jour, de Strasbourg à Barcelone, un amateur demande une Kronenbourg, une Licorne, une Meteor… et non pas simplement « une bière ».

Femmes et hors-cadre

Difficiles parcours d’installation

Vie professionnelle

Publié le 12/12/2022


Ariane, Nabila, Geneviève et Line ont en commun un rêve d’agriculture. Aucune n’est issue du monde agricole. Toutes ont choisi cette voie après d’autres expériences professionnelles. Réunies le 21 octobre dernier à Rouffach, par Terre de liens, elles ont partagé leurs histoires avec la quinzaine de personnes présentes, encadrées par Pauline Thomann. La table ronde est baptisée : « Installation des paysannes, parcours de combattantes ». Dans la salle, on trouve trois jeunes femmes qui envisagent de devenir boulangères-paysannes, une autre qui cherche un nouveau souffle après la maladie, d’autres encore sont ici par simple curiosité. Objectif de la rencontre : mettre des réalités en face des visions parfois utopiques qui entourent l’agriculture.

Un travail de femme

Sans grande surprise, les témoignages des quatre agricultrices mettent en lumière un sexisme ordinaire et quotidien qui, quand il s’agit de devenir cheffe d’entreprise, constitue un frein. Ne pas être prises au sérieux, être considérées trop faibles pour un travail physique, se voir demander où est l’homme responsable… C’est d’abord ce que rencontrent toutes les femmes entrepreneuses.

 

 

À cela s’ajoute un monde agricole avec ses règles propres. Parfois aussi fermé sur lui-même, perçu comme peu enclin à faciliter les choses aux jeunes hors cadre, surtout dans les coins où la pression foncière est forte. « Le foncier, c’est une vraie galère. Les terres qui se libèrent vont souvent à l’agrandissement », avance Ariane. Avec son compagnon, ils ont été aiguillés par Terre de liens. Il leur a fallu quatre ans pour trouver. S’inscrire dans la vie locale est un des leviers essentiels à actionner face à ça. « La sincérité, c’est la clé. Il n’y a pas de faux jeu en agriculture », pense-t-elle. Nabila et Geneviève sont, elles, membres d’un conseil municipal. « Le soutien de la commune a été déterminant » selon la première, maraîchère à Hachimette. De son côté, Line a vécu cela en même temps que sa grossesse : « Chercher des terres dans ces moments-là, c’est très dur. Le sommeil était une vraie problématique ! »

Conciliation et concession

Difficile, justement, de toujours concilier agriculture et famille. Pour Geneviève, il a fallu faire des concessions sur sa formation. « La formation idéale se trouvait dans le Sud, mais impossible en tant que mère de famille de m’absenter pendant un an. J’ai donc été formée en polyculture-élevage en Alsace. » Elle se lance ensuite dans les framboises, « quelques bouquins sous le bras ». Le couple est un autre élément important, notamment pour Ariane. « J’admire les femmes qui s’installent seule », admet-elle. Nabila a trouvé son compagnon de vie… et de champ qui intervient ponctuellement, sur le labour par exemple. Geneviève fait le bilan, aujourd’hui, d’une carrière emprunte de solitude. « Dans ma famille, mes projets n’ont jamais été la priorité. » Ce jour-là, elle impressionne quand elle décrit les tâches physiques qu’elle mène seule.

 

 

Les quatre agricultrices complètent leur témoignage de conseils avisés sur l’installation, qui rassemblent là hommes et femmes dans les mêmes épreuves. Obtenir un statut auprès de la MSA, monter un projet qui tient la route, demander des aides, emprunter pour les terres et le matériel, bien choisir ses outils… Dans la salle, la dure réalité fait peser un voile lourd sur l’assistance. Elles insistent. « En 2022, il faut toujours prouver qu’on est viable, rentrer dans des cases », déplore Ariane. Qu’on soit d’accord ou pas, il faut « rentrer dans le système ». En s’accrochant, elle espère que ces nouvelles formes d’agriculture s’inscrivent durablement dans le paysage et obtiennent plus facilement droit de cité.

Heureusement, toutes identifient aussi sans peine des éléments facilitateurs dans leur parcours de combattantes : « je ne me sens jamais seule », « j’ai fait peu d’emprunt, je me sens libre », « j’ai eu de la chance avec le foncier, le matériel… ». Line conclut : « Je suis bien dans ce que je fais. Je me sens légitime. »

Prix des terres 2021

Les générations passent, le foncier reste (ou pas)

Vie professionnelle

Publié le 08/12/2022


Dans le Bas-Rhin, la pression foncière est toujours élevée en 2021, sans surprise. Néanmoins, les secteurs sont très contrastés, surtout sur le marché des terres et prés libres. Le plateau lorrain nord et la région sous-vosgienne retrouvent de l’attractivité après une année de sécheresse en 2020 qui avait fait baisser les prix. 2021 voit revenir de bonnes récoltes et, avec, des prix dynamiques.

Le marché haut-rhinois est également dynamique dans son ensemble. Seule la montagne ne bénéficie pas de la même embellie. En toile de fond, l’artificialisation avance et augmente la pression foncière. « Dans le Haut-Rhin, l’équivalent d’une commune disparaît tous les deux ans », constate la Safer du Grand Est, dans son analyse disponible en ligne.

Les législations n’évoluent pas assez vite

Conséquence de la législation et des restrictions annoncées par la politique du « zéro artificialisation nette », le secteur de la construction est particulièrement vigoureux en 2021. Les particuliers et les personnes morales anticipent et bétonnent tant qu’il est encore temps. Pour le président de la Fédération nationale des Safer Emmanuel Hyest, le constat est amer. Malgré les politiques, « les ventes de terres destinées à être urbanisées sont au plus haut depuis 10 ans » sur le territoire français. « L’accaparement du foncier, la concentration des exploitations, l’agrandissement excessif, le vieillissement de la population agricole sont à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Les Safer observent ces tendances, elles alertent. Les législations évoluent mais pas assez vite ! », s’alarme-t-il en introduction de la synthèse annuelle des prix des terres.

L’AOP Alsace fléchit

Répondant à d’autres dynamiques, le vignoble français a connu un nombre inédit de ventes de domaines en 2021, et beaucoup de prix sont à la hausse. Cependant, l’AOP Alsace fait exception dans le paysage : les prix atteignent un prix exceptionnellement bas. Si le Haut-Rhin, après une chute des prix importante en 2020, se stabilise, le Bas-Rhin connaît un fléchissement de 21 %. Pour la Safer, « ce décalage d’une année avec le département du Haut-Rhin est très vraisemblablement lié à une concrétisation tardive de certaines ventes négociées en 2019 et réalisées en 2020 ». Du nord au sud de la Route des vins, les trésoreries parfois fragiles des domaines laissent les potentiels acquéreurs plus frileux, et « très regardants sur les prix, le terroir, le cépage et la qualité de la vigne », analyse la Safer. En conséquence, les grands crus s’en sortent mieux. La sentence de la Safer est sans appel. « Les effets conjugués de la crise de la Covid-19 et des difficultés économiques rencontrées par les vins d’Alsace continuent d’affecter le marché foncier viticole. »

À vos calculatrices

Les fermages 2022 dans le Bas-Rhin

Vie professionnelle

Publié le 14/11/2022


Pour certaines exploitations, les fermages représentent une charge non négligeable. Si vous avez des difficultés de paiement, mieux vaut établir un échéancier avec votre propriétaire afin de préserver vos droits sur le foncier en location. En l’absence de clause spéciale, le paiement du fermage a lieu à terme échu le 11 novembre.

Télécharger les fermages 2023 du Bas-Rhin ici

Faites vos comptes

Barème d'entraide 2022

Vie professionnelle

Publié le 08/11/2022


Les coûts des opérations culturales (coûts de chantier) sont établis à partir des coûts prévisionnels indicatifs 2022, selon la méthode de calcul Apca qui définit le coût des matériels uniquement. Le calcul prend en compte les charges fixes, les frais variables des principaux matériels, ainsi que les frais de main-d’œuvre, tractoriste ou autre, et les frais de carburant.

Télécharger le barème d'entraide 2022 ICI

Morgane et Zoé Eble

En passant par le Gazon vert

Pratique

Publié le 08/09/2022


Morgane Eble, 26 ans, et sa cousine Zoé Eble, d’une année plus jeune, ont repris en mai 2021 l’Auberge du Gazon vert. Depuis un an, les deux pétillantes cousines, originaires de la région de Cernay, donnent vie à ce coin de montagne, à quelques encablures du GR5.

Avant d’arriver au Gazon vert, Morgane a tenté divers cursus universitaires. Après quelques détours, elle a rejoint Zoé, qui travaillait alors à la ferme-auberge du Molkenrain à Wattwiller. Au gré d’une randonnée, guidées par leur ami, et désormais voisin, Jérémy Luttringer, elles apprennent que le gîte étape du Gazon vert cherche un repreneur. Une occasion en or qu’elles ne laisseront pas filer. « Nous avions ce rêve de tenir une auberge depuis que nous étions petites, raconte Zoé. Mais il est difficile de se frayer une place car ce sont souvent des affaires familiales. Nous avons donc envoyé CV et lettre de motivation. Et puis nous avons appelé toutes les deux semaines la communauté de communes ! » Il faut croire que leur détermination a su convaincre.

Démarrage en douceur

Elles s’installent au printemps 2021. Reprendre l’auberge n’a demandé que peu capital de départ. Propriété de la communauté de communes et retapée en 2013, il a surtout fallu quelques améliorations, notamment de la décoration. « Ça se voit que c’est tenu par des filles ici », lance Zoé, amusée. Désormais les bouquets de fleurs séchées agrémentent joliment les étagères traditionnellement emplies de pots en grès et de cloches. « Nous ne nous sommes pas versé de salaire la première année car nous avions décidé d’investir. Les droits Pôle emploi ont permis de subvenir », détaillent-elles.

En plus de l’auberge et sa grande terrasse ombragée, du gîte et ses 20 lits, Morgane et Zoé veulent développer le lieu. Avec quelques événements annuels, elles ambitionnent de créer des rendez-vous autour du Gazon vert : un Country day, qui met à l’honneur les talents familiaux, ou encore une transhumance avec les vaches de Jérémy Luttringer.

 

 

Itinéraire d’une carte locale

C’est d’ailleurs ce dernier qui fournit l’auberge en viande. Du troupeau de salers et limousines qui pâture aux alentours, Morgane et Zoé achètent des bêtes entières. Les morceaux sont réservés au mijoté cuisiné quotidiennement ; le reste est transformé par la boucherie Chez Laurent à Willer-sur-Thur et finit aussi sur les assiettes, en charcuterie.

À la carte, on trouve également les fromages de la ferme Schoeffel à Fellering ou encore le munster bio du Gaec du Vacceux dans les Vosges. Les légumes arrivent de la boutique du primeur Knecht à Morschwiller-le-Bas et le pain de la boulangerie Dietchin à Fellering. Les vins sont ceux de Julien Scherb à Gueberschwihr. Le souci du local se retrouve même dans le choix du linge de lit Lin Vosges. La démarche est insufflée par la communauté de communes, et suivie naturellement par Morgane et Zoé.

 

 

Un travail quotidien

Le quotidien est rythmé par les trois heures de ménage, des chambres à la cuisine, la préparation des repas et l’accueil des visiteurs. Si la cuisine et le service – où elles se relaient – sont leur plus grand plaisir, Morgane et Zoé apprennent encore à gérer les stocks. Faire les chambres par ailleurs les amusent beaucoup moins… Tous les produits sont livrés dans un local du village, qu’elles vont chercher quand elles le peuvent, soit une heure l’aller-retour. Au total, elles estiment travailler chacune 114 h par semaine.

Il faut dire que les deux jeunes femmes ont à cœur, aussi, de communiquer le mieux possible, notamment sur les réseaux sociaux. « On n’imaginait pas que ça nous prendrait autant de temps, s’étonne encore Morgane. Une affiche, une semaine, donne-t-elle en exemple. Mais c’est essentiel ! » Et Zoé d’enchérir : « Il ne faut en plus jamais s’arrêter ! »

Trouver un équilibre

Morgane et Zoé sont saisonnières. De mai à novembre, elles s’installent au gîte et ne descendent que le lundi, jour de fermeture. Le reste de l’année, elles en profitent pour voyager. Cet hiver, les deux aventurières ont exploré l’Islande et le Brésil. Un idéal pour les cousines inséparables, ou presque. Car comme dans un couple, parfois, c’est tendu. La comparaison fait rire, mais souligne une vérité. Tenir l’auberge est plus que chronophage. « On a besoin d’être un peu seule de temps en temps », souligne Morgane. « Il faut réussir à donner de la place à nos vies personnelles. » Leurs compagnons, plutôt disponibles le week-end, sont alors mis à contribution pour servir les clients nombreux. « On espère pouvoir trouver un meilleur équilibre, pouvoir déléguer. » Et embaucher donc. Avis aux candidats !

« Quand on est coincé, on appelle pour avoir de l’aide, témoigne Zoé. Parfois nous sommes surprises par un groupe qui n’a pas réservé par exemple. Et en un instant… il n’y a plus de fromage blanc au kirsch ! » Famille et amis sont alors des soutiens précieux. « Et heureusement », clament en chœur les deux cousines. Elles sont d’ailleurs pleinement soutenues par leurs proches dans cette aventure. Une force supplémentaire qui permet à Morgane et Zoé de tracer leur chemin, passionnées par leur petit coin de montagne.

 

 

La race montbéliarde en Suisse

Histoire d’une vache de caractère

Élevage

Publié le 13/08/2022

La montbéliarde trouve ses racines au XVIIe siècle, dans les montagnes bernoises. Des éleveurs mennonites de la région, fuyant les persécutions religieuses, s’installent en Pays de Montbéliard, emportant avec eux leurs troupeaux de race simmental. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les éleveurs ne se soucient guère de la race de leurs bovins. Ce qui compte alors, c’est la capacité de la bête à produire le lait nécessaire pour faire vivre les familles. L’apparition de la sélection génétique change la donne. L’appellation « montbéliarde » apparaît pour la première fois en 1872 à la foire de Couthenans en Haute-Saône. Les mennonites l’appelaient jusqu’ici la « race d’Alsace », mais l’annexion de la région par l’Allemagne rend la dénomination moins attrayante. En France, la montbéliarde est officiellement reconnue et inscrite sur le registre officiel des races françaises par le ministre de l'Agriculture en 1889.

La nuit du 12 mai 1967

En Suisse, l’histoire de la montbéliarde est plus tourmentée. En effet, l’insémination artificielle bovine est longtemps interdite chez les Helvètes. Et c’est seulement en 1966 qu’est créée la fédération des sélectionneurs de bétail bovin. Quelques mois plus tard, des dissidents vaudois tentent de se procurer des semences de montbéliardes auprès de leurs voisins francs-comtois. L’histoire raconte que dans la nuit du 12 mai 1967, ils traversent la frontière, en toute illégalité, afin de ramener le précieux trésor. Un événement qui mènera finalement à l’obtention de la légalisation de la race. Cet acharnement résonne aujourd’hui avec la passion des éleveurs suisse. C’était le « Far West », version suisse évidemment, racontent les éleveurs venus témoigner devant de leurs confrères alsaciens*.

 

 

Aujourd’hui, l’Usem, l’union suisse des éleveurs de la race montbéliarde, travaille au développement de la race. Un engagement porteur puisque c’est une des seules qui progresse encore dans le pays, et ce de manière considérable. La répartition des élevages est néanmoins hétérogène, et les cantons de Vaud, de Neuchâtel et du Jura prédominent. Comme en France, la montbéliarde se plaît dans les régions vallonnées ou montagneuses, ce qui n’est pas sans rapport avec sa réputation. Elle est connue pour être fonctionnelle, robuste, bonne travailleuse et moins demandeuse d’attentions que d’autres races. Ses trayons supplémentaires sont un atout de plus, tout comme le gène sans corne. Le génotypage est quant à lui plutôt en retard comparé à la France.

Malgré tout ces attraits, en Suisse, on lui préfère souvent la red holstein, la référence, témoigne Éric Gerber, juge à Habsheim et éleveur à Vendlincourt. Et il est vrai que, en Suisse allemande particulièrement, on lui reproche souvent d’être caractérielle.

Une race mieux valorisée

Le pays sait néanmoins tirer le meilleur de la race. Elle est d’ailleurs bien mieux valorisée qu’en France. Sa mixité permet une très bonne valorisation des veaux et des vaches de réforme. En Suisse, le pâturage – qui représente 70 % de la SAU du pays - est également bien ancré et valorisé grâce à une large production fromagère : AOP Gruyère, Tête de moine… S’ajoutent à cela un lait mieux rémunéré et des primes diverses qui existent pour saluer la qualité du produit. Un aspect qui a de quoi interpeller les éleveurs français. Il faut dire que si leurs homologues suisses sont particulièrement protégés par l’État, les contreparties sont des coûts de production bien plus élevés et une réglementation importante, que ce soit en matière de bien-être animal ou de régularité de la production. « Il faut aller au bout de la comparaison, insistent les Suisses. Même s’il faut admettre que l’élevage suisse est mieux soutenu qu’ailleurs. »

SlowUp

Des sourires malgré la pluie

Vigne

Publié le 09/06/2022

Les prévisions météo ont eu raison de la foule. Pour sa 8e édition, et après deux années manquées, le slowUp a rassemblé 32 000 participants, contre les plus de 44 000 des dernières années. Mais à regarder les nuages noirs qui plombaient le ciel ce dimanche 5 juin, les 11 communes au pied du Haut-Koenigsbourg peuvent se réjouir de cette participation. Et le sourire des cyclistes téméraires ne peut que convaincre du plaisir de renouer avec cette manifestation, désormais bien ancrée dans le programme estival alsacien.

Les organisateurs proposaient un parcours de 38 km, avec différentes boucles pour permettre à chacun de profiter, quels que soient son ambition sportive ou son mode de transport. On aura donc vu des cyclistes bien sûr, mais aussi des marcheurs et toutes sortes de moyens de locomotion – pourvu qu’ils soient non motorisés, c’est bien la seule règle ! Rollers, trottinettes ou inventions faites maison étaient bienvenus, dans le respect de quelques règles de bonne conduite et d’un sens de circulation. Les participants étaient invités à se vêtir du blanc en l’honneur des vins blancs alsaciens, et on a vu ce mot d’ordre repris par de nombreuses personnes.

Un clin d’œil vestimentaire c’est bien. Honorer les vins d’Alsace avec un verre rempli, c’est encore mieux. Aussi, entre les stands des associations et des sponsors du slowUp, les viticulteurs étaient au rendez-vous dans les douze places festives installées entre Sélestat, Châtenois, Bergheim et Dambach-la-Ville. Si c’est leur fraîcheur qui séduit habituellement, force est d’avouer qu’ils ont aussi réchauffé les cœurs des visiteurs trempés par la pluie, et donné la motivation qu’il fallait pour continuer le parcours.

Une fraîcheur qui leur va bien

Il faut dire que les retrouvailles étaient heureuses et sincères. En témoigne le domaine Koehly à Kintzheim. Malgré la pluie qui inondait le stand, les viticulteurs – Joseph Koehly et sa compagne Romane Welsch – ont proposé leurs vins avec le même plaisir. À la carte, riesling, pinots et gewurtz de l’Hahnenberg. Les vignes s’étalent d’ailleurs non loin, de quoi illustrer les propos des producteurs sur ce terroir. « Nous participons au slowUp depuis la première année, explique avec fierté Joseph. Pour la première fois, on nous a demandé une participation financière de 50 euros pour notre stand, c’est bien normal puisque le slowUp est de plus en plus gros. Le vent et la pluie, c’est une première. Mais finalement, ne serait-ce pas mieux que la canicule ? Et puis ça rapproche sous la tonnelle… » Le rire est communicatif. Un client rincé, son verre à la main, confirme : la fraîcheur a ses bons côtés. Déjà bien arrosé, il reprend la route ravi de sa pause gourmande.

Romane quant à elle, se souviendra de ce baptême. « J’ai rejoint le domaine Koehly en août 2021 après mon stage de BTS. » Joseph, son conjoint désormais, aura trouvé quelques arguments pour la convaincre de rester. « C’est mon premier slowUp. L’ambiance est festive, j’apprécie le sourire des gens de passage et des clients venus nous voir. » De quoi donner envie de continuer la route.

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